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Ce segment de notre site vous est présenté
grâce à la collaboration spéciale de
Michel Bélanger, professeur au Département de littérature et communication
du Cégep de Trois-Rivières.

Histoire de l'interventionnisme de l'État dans le domaine linguistique

Un peu d'histoire ancienne
Un peu d'histoire de France
En Nouvelle-France
De la « Province of Quebec » au Québec de 1867
Pour un Québec bilingue
Vers le Québec français

Ottawa : la Loi sur les langues officielles (1969)
Les États généraux du Canada français (1967)
Le « bill 63 » (1969)
Le Rapport Gendron (1972)
La loi 22 (1974)
La loi 101 : la Charte de la langue française (1977)
Bibliographie

Lorsque Jacques Cartier et ses matelots naviguent vers les Trois-Rivières en 1534, le français est-il la langue obligatoire des échanges entre le capitaine et son équipage? L'étiquetage des barils de biscuits et d'eau potable doit-il avoir été fait en français?

Ces questions ne se posaient pas encore, ni celle de la langue d'enseignement. Pourtant, on peut croire que les matelots de Cartier ne parlaient pas tous le français de l'Île-de-France : les uns venaient de Normandie, les autres du Poitou, de la Saintonge, de la Bretagne ou d'autres provinces où le français n'était guère en usage.

Un peu d'histoire ancienne

Ces questions ne se posaient pas, et ce, pour plusieurs raisons. Disons, pour simplifier, que, dans le domaine linguistique, l'interventionnisme de l'État ne s'était encore jamais inscrit dans les mœurs politiques. Ainsi, même à son apogée aux premier et deuxième siècles de notre ère, l'empire romain ne semble pas avoir édicté de loi décrétant l'usage obligatoire du latin. En fait, l'obligation allait de soi : la latinisation des territoires sous domination romaine s'effectuait « naturellement » puisque le latin était la langue des dirigeants de Rome et, donc, celle de la promotion sociale pour tous les aspirants à un certain pouvoir politique ou économique, celle de l'armée, qui enrôlait des soldats de tous les coins de l'empire, celle des colonies de peuplement que Rome établissait un peu partout; à cela, ajoutons que la Rome impériale avait développé un réseau de routes efficace par où se diffusait le latin porté par les soldats, les commerçants, les fonctionnaires... À ces puissants facteurs de diffusion du latin s'ajouta au IVe siècle l'influence du christianisme qui se répandit, entre autres, en Gaule. C'est ainsi que vers les Ve et VIe siècles, nos ancêtres les Gaulois perdirent leurs langues et parlèrent le latin sous une forme que l'on appelle aujourd'hui le gallo-roman. Par la suite, ce parler connut une évolution qui mena au français que nous parlons maintenant.

Un peu d'histoire de France

En 1534, l'interventionnisme de l'État ne s'était pas encore manifesté dans le domaine de la langue. Mais, nous sommes à la veille de sa première manifestation dans l'histoire de la langue et de la nation françaises. En effet, en 1539 soit à peine cinq ans après la fondation de Trois-Rivières, le roi François1er promulgua l'ordonnance de Villers-Cotterêts. Celle-ci prescrivait que tous les actes de justice du royaume de France devaient être « prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement »1. Il s'agissait de remplacer le latin, que le peuple de Paris et des provinces ne comprenait pas du tout. Que se passait-il alors en France? Le roi de France agrandissait son royaume et améliorait les instruments du pouvoir royal. Il voulut donc faire de sa langue, celle de la cour parisienne, la langue de son royaume. L'élan était donné : désormais, le pouvoir politique français allait se considérer comme le protecteur de la langue française et, en retour, allait considérer la langue comme un facteur d'union du royaume, de la nation, de l'État.

Ainsi, cent ans après l'arrivée de Cartier en Amérique, le cardinal de Richelieu fonda l'Académie française (1635) pour garantir la pureté, la clarté, la qualité du français : « travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue, et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences »2.

Plus tard, en 1789, vint la Révolution. Passant de la monarchie à la république, puis de la république à l'empire, enfin de l'empire revenant à la république, la France conserva le lien entre la langue et le pouvoir politique. La Révolution voulait un État central fort, dont les décisions seraient connues et respectées sur tout le territoire de la République naissante. Dans Langue et société, le professeur québécois Jacques Leclerc rappelle qu'un décret de 1794 fit du français la seule langue des actes publics (c'est-à-dire des lois, des procès-verbaux, des jugements et des contrats) de la République. Or, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, la très grande majorité des habitants de la France n'était pas scolarisée; on évalue à trois millions seulement le nombre de citoyens et citoyennes en mesure de parler ou de comprendre le français sur une population de 25 millions. C'est pourquoi le citoyen Barème, au nom du Comité de salut public, réclama la création de l'école publique obligatoire, gratuite et de langue française : « Dans la démocratie, laisser les citoyens ignorants de la langue nationale, incapables de contrôler le pouvoir, c'est trahir la patrie... Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous. »3 Mais les idéaux de la Révolution connurent bien des aléas et leur application bien des délais : ce ne fut qu'en 1881, par la loi Ferry, que l'école primaire obligatoire, gratuite et de langue française fut définitivement mise en place dans toute la France.

En Nouvelle-France

En terre d'Amérique, du XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe, le statut de la langue ne constitua pas un objet de réflexion ni d'intervention de l'État : on avait bien d'autres chats à fouetter! En plus, les formes de français parlés ici s'unifièrent rapidement en une langue généralement considérée comme plus « pure » que dans la majorité des provinces de France. Hélas! cette situation allait être brutalement modifiée par la Conquête britannique.

De la « Province of Quebec » au Québec de 1867

Par la proclamation royale de 1763, une partie de la Nouvelle-France devint la « Province of Quebec ». Alors, le conquérant imposa les lois britanniques et la religion anglicane, ce qui amena les Canadiens à se retirer de l'administration publique et juridique. Cependant, le très évident déséquilibre démographique (les Canadiens formaient plus de 90 % de la population vers 1770) et le soulèvement des colonies américaines contre l'Angleterre obligèrent l'occupant à concéder du terrain aux Canadiens : en 1774, l'Acte de Québec reconnut, entre autres, la validité des lois civiles françaises. Notons que rien, dans ces actes, ne concerne directement la langue. Mais la question va bientôt se poser.

Fuyant la Révolution américaine et l'indépendance des États-Unis, les Loyalistes vinrent s'établir par milliers dans la Province of Quebec après 1775. Or, ils n'acceptaient pas de se fondre dans une société catholique et de droit civil français. Par l'Acte constitutionnel de 1791, le Parlement de Londres créa deux territoires : le Bas-Canada (le Québec) et le Haut-Canada (l'Ontario). Chacun était doté d'un parlement d'inspiration britannique. Rapidement, les députés canadiens (c'est-à-dire, à l'époque, francophones), majoritaires à la Chambre d'assemblée du Bas-Canada, avaient réussi à faire adopter une loi stipulant que les débats et les lois pouvaient se faire dans les deux langues, la française et l'anglaise. Mais, si l'assemblée des députés était représentative, elle n'était pas vraiment souveraine! Dès 1793, le gouvernement britannique renversa cette décision : l'anglais sera la seule langue officielle du Parlement du Bas-Canada. Nonobstant cette décision impériale, le français continuera à être utilisé dans les débats et comme langue de traduction : il fallait bien que le peuple comprenne!

Et le peuple comprit, entre autres choses, que ses représentants à la Chambre d'assemblée n'avaient pas assez de pouvoir pour défendre les intérêts des Canadiens. Il y eut les troubles de 1837-1838. Alors, les Anglais du Canada comprirent qu'ils n'auraient pas la paix tant que subsisterait un Parlement du Bas-Canada dominé par les francophones. Vint lord Durham avec son rapport qui recommandait l'union des deux Canada. La plupart des Québécois ont en mémoire l'infamante déclaration de Durham à propos des Canadiens français : «  C'est un peuple sans histoire et sans littérature. » Le gouverneur britannique a cru agir pour notre propre bien en recommandant l'assimilation, progressive mais concertée, des francophones. Voici quelques extraits de son rapport, que cite l'excellent ouvrage de MM. Bouthillier et Meynaud 4 :

Et cette nationalité canadienne-française, devrions-nous la perpétuer pour le seul avantage de ce peuple, même si nous le pouvions? Je ne connais pas de distinctions nationales qui marquent et continuent une infériorité plus irrémédiable. La langue, les lois et le caractère du continent nord-américain sont anglais. Toute autre race que la race anglaise (j'applique cela à tous ceux qui parlent anglais) y apparaît dans un état d'infériorité. C'est pour les tirer de cette infériorité que je veux donner aux Canadiens notre caractère anglais.

Mais je répète qu'il faudrait commencer par changer tout de suite le caractère de la province, et poursuivre cette fin avec vigueur, mais non sans prudence; que le premier objectif du plan quelconque qui sera adopté pour le gouvernement futur du Bas-Canada devrait être d'en faire une province anglaise; et à cet effet que la suprématie ne soit jamais placée dans d'autres mains que celles des Anglais.

La tranquillité ne peut revenir, je crois, qu'à la condition de soumettre la province au régime vigoureux d'une majorité anglaise; et le seul gouvernement efficace serait celui d'une Union législative.

Ce qui fut fait par l'Acte d'Union de 1840. En ce qui concerne l'interventionnisme de l'État dans le domaine linguistique, Jacques Leclerc note ceci : « L'article 41 décrète que la langue anglaise est la seule langue officielle du pays. C'est la première fois depuis la Conquête que l'Angleterre proscrit l'usage du français dans un acte constitutionnel. »5 Cette proscription du français heurtait la réalité : même si la Chambre du Canada-Uni comptait autant de députés de l'Ontario que du Québec, celui-ci rassemblait encore la majorité des habitants du pays (650 000 contre 450 000). Alors, le Parlement britannique réinstalla le bilinguisme et, à partir de 1849, au Parlement du Canada-Uni, le texte officiel de toutes les lois fut adopté à la fois en anglais et en français. À propos de cette « victoire », les historiens actuels font les remarques suivantes : les Canadiens français avaient compris qu'ils devaient parfois jouer Londres contre les Anglais du Canada; d'autre part, il était évident que, pour les institutions canadiennes-anglaises, la langue française était plus tolérée qu'encouragée; ainsi, bien que langue d'adoption des lois, le français demeurait la langue dans laquelle on traduisait les lois après les avoir conçues et rédigées en anglais.

En 1867, l'Acte de l'Amérique du Nord britannique définit la Confédération du Canada qui incluait alors l'Ontario et le Québec (le Canada-Uni), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. L'interventionnisme de l'État se manifesta ici aussi : l'article 133 établissait officiellement le bilinguisme pour le Parlement du Canada et les tribunaux fédéraux ainsi que pour le Parlement... du Québec et ses tribunaux.

Pour un Québec bilingue

Depuis la Conquête, deux tendances coexistent chez les Canadiens français : à ceux qui acceptent le statut d'infériorité et sa conséquence éventuelle, la disparition, s'opposent ceux qui revendiquent le droit d'exister et de se développer comme communauté culturelle, sociale et politique française. Tout au long du XXe siècle, ces tendances vont continuer à coexister, à s'affronter; d'autant plus que les deux Parlements, celui du Canada et celui du Québec, vont devenir de plus en plus interventionnistes dans le domaine linguistique. À partir de la fin des années 60, les citoyens et citoyennes auront à choisir entre deux visions de l'aménagement linguistique du territoire. Les linguistes parlent de tendance au bilinguisme « institutionnel » et « personnel » à propos de la position canadienne, et d'unilinguisme « territorial » à propos du point de vue québécois. Mais revenons au début du XXe siècle.

En 1900, le Québécois n'existe pas encore, il est un Canadien français. En 1900, la langue française demeure « gardienne de la foi » catholique, et réciproquement. En 1900, la famille canadienne-française règne presque sans partage dans la campagne et les villages du Québec. L'Anglais, lui, s'active dans le commerce, l'industrie, les affaires et la politique. Mais la Confédération a redonné aux Canadiens français du Québec un instrument politique qu'ils peuvent utiliser à leur avantage... s'ils le veulent vraiment : le Parlement de Québec.

Dans la première moitié du XXe siècle, les historiens relèvent quelques interventions, que nous pouvons aujourd'hui qualifier de timides, de la part d'hommes politiques québécois. En voici deux célèbres.

De 1908 à 1910, Armand Lavergne, député « nationaliste » de Montmagny, parcourt la province et lève une pétition de plus de 500 000 noms. Son but? Obliger les entreprises de services publics (chemins de fer, électricité, etc.) à s'adresser en français à leurs clients francophones. Insatisfait de la réponse de Wilfrid Laurier alors premier ministre du Canada (« La question est importante pour les compagnies de chemins de fer, et mon honorable ami doit comprendre qu'il est juste qu'elles prennent connaissance du bill et sachent si elles doivent le combattre. »), Lavergne se tourne vers l'Assemblée législative du Québec. Fort de sa pétition, il aura gain de cause et la « loi Lavergne », sanctionnée en juin 1910, sera intégrée au Code civil du Québec. À ce propos, Bouthillier et Meynaud citent Camille Tessier qui présenta un rapport au Congrès de la langue française de 1912: « La loi Lavergne et les luttes auxquelles elle a donné lieu ont fait plus, pour la vitalité de notre langue en ce pays, que les nombreux et éloquents discours des orateurs qui, à toute époque de notre histoire, ne nous ont jamais manqué. [...] Si bien que, maintenant, les barrières politiques s'abaissent et les préjugés de partis disparaissent devant les intérêts de la langue. Et, Dieu merci! elle vaut bien les sacrifices que nous faisons pour elle, cette langue française qui nous tient tant à l'âme et sans laquelle notre nationalité ne pourrait vivre. »6

La deuxième intervention politique avait une portée réelle et symbolique encore plus grande : accorder au texte français la priorité dans l'interprétation des lois et règlements du Québec. Ce fut Maurice Duplessis, juriste et premier ministre depuis peu, qui proposa et fit voter la loi au printemps de 1937. Celle-ci souleva immédiatement le mécontentement de la minorité anglaise du Québec. Les journaux anglais de Montréal, des avocats, des juges anglophones et francophones s'indignèrent ou s'inquiétèrent. On rappela que la Constitution de 1867, par son article 133, établissait le bilinguisme officiel des textes de loi du Québec. Ébranlé par ces pressions et parce qu'il cherchait à se rapprocher du Parlement de l'Ontario, Duplessis rappela la loi et, au printemps de 1938, celle-ci fut abrogée. Le geste du premier ministre fut qualifié de courageux; mieux, le Star de Montréal conclut ceci : « There is not the slightest thought that he is retreating under fire. What he is doing, he is doing voluntarily, open-handedly and with true Gallic grace. » Un coup d'épée dans l'eau!

Pendant ce temps, l'anglicisation du Québec s'appuyait sur deux phénomènes nouveaux et puissants : l'industrialisation et l'urbanisation. Le traducteur et critique littéraire Pierre Daviault a soumis en 1951 un mémoire à la Commission Massey (sur l'avancement des arts, lettres et sciences au Canada); voici comment il y décrivit l'effet des changements sociaux sur la langue française :

Vinrent l'industrialisation, vers la fin du XIXe siècle, et la formation véritable des villes. Les ruraux français devinrent en grand nombre prolétaires citadins, employés dans des usines appartenant à des anglophones, travaillant selon des techniques apprises d'anglophones, se servant d'outils et de machines fabriqués et nommés par des anglophones. Procédés, techniques, méthodes, outils, machines, tout portait des appellations anglaises. Personne ne songeait à les désigner en français. Cela atteignit le paroxysme avec la diffusion de l'auto. La langue professionnelle des ouvriers est anglaise (sauf dans les métiers traditionnels peu mécanisés). La vogue des sports exerça une influence analogue. Ce fut la naissance du parler populaire des villes.7

À partir des années 30, graduellement d'abord puis de plus en plus rapidement, un autre facteur allait contribuer à l'anglicisation du Québec, particulièrement de Montréal et de sa banlieue : l'immigration. Les immigrants, recrutés par des fonctionnaires fédéraux, débarquaient au Québec sans trop savoir qu'ils arrivaient dans une société majoritairement francophone. L'affichage commercial, les emplois en ville, tout cela leur parlait de la prédominance économique de l'anglais. Ils envoyèrent leurs enfants dans les écoles anglaises, tout naturellement, même ceux dont la langue, comme les Italiens, aurait permis une facile adaptation à la culture française.

Face à toutes ces menaces, la défense du français devait se redéfinir et s'affirmer avec plus de force que dans le passé. La langue devint un point chaud de l'affirmation nationale. Et, pour plusieurs Québécois, la nation, à partir des années 60, n'était plus le Canada mais le Québec.

Vers le Québec français

L'époque des lois linguistiques

Ottawa : la Loi sur les langues officielles (1969)

Depuis le milieu des années 60, le terrain était prêt pour des interventions de plus en plus importantes de l'État dans le domaine linguistique. Parlons d'abord, brièvement, de quelques interventions du gouvernement fédéral. En 1963, le premier ministre libéral Lester B . Pearson créa la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite Laurendeau-Dunton. Le rapport de celle-ci mit en évidence le statut d'infériorité dans lequel étaient maintenus économiquement et socialement les Canadiens français, autant au Québec même que dans le reste du Canada. En 1969, pour tenter de corriger ces iniquités choquantes et pour affirmer « l'égalité des deux peuples fondateurs », le nouveau premier ministre du Canada, Pierre Elliot Trudeau, fit adopter la Loi sur les langues officielles. Une douzaine d'années plus tard, la Constitution de 1982 et la Charte des droits et libertés reprendraient le contenu de cette loi. Pour le gouvernement fédéral, il s'agissait toujours de mettre de l'avant la vision d'un Canada « bilingue » dans ses institutions politiques et juridiques, où les citoyens auraient droit à l'usage de leur langue, français ou anglais, partout où le nombre le justifie. Dans cette perspective, le Québec est une province comme les autres, avec une minorité anglophone justifiant le bilinguisme non seulement des institutions fédérales au Québec mais aussi celui des institutions québécoises. Cette vision du Québec heurtait de front la montée du nationalisme québécois.

Les États généraux du Canada français (1967)

En 1967, dans la mouvance du MSA (Mouvement Souveraineté-Association), en réaction aussi bien aux bombes du FLQ qu'à la vision pancanadienne de Pierre Trudeau, les délégués aux États généraux du Canada français affirment que l'existence d'une majorité francophone au Québec, et au Québec seulement, oblige les Québécois à en tirer la conséquence suivante : désormais, l'enjeu consiste à faire de l'État québécois un État français, peu importe ce qu'il arrivera des Canadiens français : « Le Québec constitue le territoire national et le milieu politique fondamental de [la] nation [canadienne-française]. »8 Cette affirmation en choqua plus d'un, mais elle annonçait la direction que prendraient désormais les interventions des mouvements nationalistes (les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, les syndicats CSN, CEQ, FTQ, etc.) puis, progressivement, des dirigeants politiques québécois.

Le « bill 63 » (1969)

Après avoir imposé l'utilisation du français, à côté de l'anglais ou d'autres langues, dans l'étiquetage des produits alimentaires, le gouvernement de l'Union nationale dut affronter, en 1968-1969, une situation autrement plus dérangeante : le problème scolaire de Saint-Léonard se transforma en crise politique nationale. De quoi s'agissait-il? La paroisse de Saint-Léonard, en banlieue de Montréal, vivait une rapide évolution démographique : le village agricole francophone des années 50 devenait une banlieue où les immigrants anglicisés, même ceux d'origine italienne, s'installaient en grand nombre. Les Québécois de Saint-Léonard décidèrent de réagir : les commissaires votèrent en juin 68 une résolution qui rendait obligatoire l'inscription des nouveaux immigrants dans les écoles françaises de cette commission scolaire. Il y eut alors véritablement un « choc des langues » dans la société québécoise. Voulant ménager la chèvre et le chou, l'Union nationale, appuyée par l'opposition libérale, fit adopter en 1969 la loi 63. Même si elle portait le nom « Loi pour promouvoir le français », elle fut aussitôt dénoncée par les mouvements nationalistes qui la rebaptisèrent « bill sixty three ». Et pour cause : cette loi confirmait que s'appliquait au Québec la vision fédérale du bilinguisme. Par la loi 63, les parents québécois de toutes origines se voient garantir le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants.

Le Rapport Gendron (1972)

Pour tenter de calmer une agitation populaire grandissante, le gouvernement unioniste avait, toujours en 69, mis sur pied la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron. Voici un extrait du rapport publié en 1972 :

Il ressort que si le français n'est pas en voie de disparition chez les francophones, ce n'est pas non plus la langue prédominante sur le marché du travail québécois. Le français n'apparaît utile qu'aux francophones. Au Québec même, c'est somme toute une langue marginale, puisque les non-francophones en ont fort peu besoin, et que bon nombre de francophones, dans les tâches importantes, utilisent autant, et parfois plus l'anglais que leur langue maternelle. Et cela, bien que les francophones, au Québec, soient fortement majoritaires, tant dans la main-d'oeuvre que dans la population totale.9

La loi 22 (1974)

Le rapport montrait, avec évidence, que la situation du français au Québec exigeait une intervention politique ferme, non équivoque. En 1974, poussé par l'opinion publique, le gouvernement libéral de Robert Bourassa franchit une frontière dont l'Union nationale n'avait pas osé s'approcher : la loi 22 proclame que « le français est la langue officielle du Québec ». Le préambule de la loi affirme que « la langue française constitue un patrimoine national que l'État a le devoir de préserver, et qu'il incombe au gouvernement du Québec de tout mettre en oeuvre pour en assurer la prééminence et pour en favoriser l'épanouissement et la qualité. » À des journalistes, étonnés, de la télévision américaine, Robert Bourassa déclare en juillet 74 qu'il existe désormais un État français au nord de l'Amérique, l'État du Québec. La loi 22 touche à tous les domaines de la vie publique : elle s'intéresse à la langue de l'administration publique, à celle des entreprises d'utilité publique et des professions, à la langue du travail, des affaires, des contrats, de l'affichage, au statut de la langue française dans l'enseignement.

Cependant, les critiques de l'époque n'ont pas tous partagé l'enthousiasme du Parti libéral du Québec. Voici le résumé des commentaires que présente Jacques Leclerc :

Les anglophones se livrèrent à un concert de protestations, conscients de perdre certains privilèges (comme l'affichage unilingue anglais), et ils réclamèrent le bilinguisme officiel. Pourtant, la loi demeurait encore fortement imprégnée du principe de la dualité linguistique prônée dans le contexte fédéral; malgré l'affirmation du fait français, la loi reconnaissait officiellement à l'anglais la place qu'il avait toujours occupée.

Quant à la majorité francophone, elle se sentait lésée par les demi-mesures de la loi 22 à l'égard de la promotion du français. [Par exemple, le libre choix de la langue d'enseignement restait presque intact : seuls les enfants d'immigrants ayant échoué au test de compétence en anglais étaient obligés de fréquenter l'école française. Autre exemple : l'incitatif à l'emploi du français au travail se résumait en l'obligation d'obtenir un certificat de francisation pour transiger avec le gouvernement.] De plus, les carences de la loi 22 en matière de sanctions laissèrent croire que le gouvernement demeurait inféodé aux entreprises privées et refusait de protéger réellement les intérêts de la majorité des travailleurs.10

La loi 101 : la Charte de la langue française (1977)

René Lévesque a mené le Parti Québécois à une victoire éclatante aux élections de novembre 1976. Conformément au programme du parti, le Parlement fut saisi de la question linguistique dès l'arrivée au pouvoir des péquistes. En août 1977, le docteur Camille Laurin, appelé le « père de la loi 101 », eut le plaisir de voir l'Assemblée nationale sanctionner la Charte de la langue française. Celle-ci visait à garantir la prééminence du français, à l'établir comme langue commune pour tous les Québécois, tout en reconnaissant l'apport des autres cultures. Voici un extrait du préambule :

Langue distinctive d'un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité.

L'Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d'assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l'État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires.

L'Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d'ouverture à l'égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l'apport précieux au développement du Québec.

L'Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuits du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu'ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d'origine.

On remarque, dans le texte de la loi, que l'usage du français est toujours présenté comme un droit du citoyen. Ainsi, l'article 4 affirme que « les travailleurs ont le droit d'exercer leurs activités en français » l'article 5, que « les consommateurs de biens et de services ont le droit d'être informés et servis en français ». Quant à l'affichage public, si certaines exceptions, surtout d'ordre culturel, sont prévues, l'article 58 est catégorique : « l'affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle ». Dans le domaine, très chaud depuis 1968, de la langue d'enseignement, la Charte (article 72) stipule que « l'enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires sous réserve des exceptions prévues au présent chapitre ». La principale de ces exceptions fut appelée « clause Québec » : il fallait avoir étudié en anglais au Québec pour transmettre à ses enfants le droit de fréquenter l'école anglaise; le but était d'arrêter la croissance de l'anglicisation par le biais de l'immigration; ainsi, les nouveaux immigrants, même d'une province canadienne, devaient inscrire leurs enfants à l'école française.

La Charte de la langue française a donné aux Québécois et Québécoises une nouvelle source de fierté collective en écho aux nombreuses autres sources de fierté qui s'épanouissaient dans le Québec des années 70 : essor de la chanson, de la littérature et du théâtre, développement d'entreprises multinationales contrôlées par des Québécois francophones, présence accrue du Québec sur la scène internationale, etc.

Dans l'esprit de René Lévesque et de Camille Laurin, la loi 101 devait marquer le début d'une vie normale pour le Québec français. Mais cette Charte, outil premier de la promotion de l'identité québécoise, dérangeait les fédéralistes centralisateurs et bilinguisants. Elle touchait à tous les aspects de la vie collective. Elle fut donc attaquée sous plusieurs angles.

Si vous voulez connaître la suite de cette histoire de l'interventionnisme de l'État dans le domaine linguistique, nous vous invitons à vous rendre à la section suivante : Depuis la Charte.

1 Cité dans Maurice GREVISSE, Le bon usage. Grammaire française, 12e édition refondue par A. Goosse, Paris, Duculot, 1991, p. 14. Retour au texte
2 Idem, p. 15. Retour au texte
3 R. BALIBAR et D. LAPORTE, Le français national, Paris, Hachette, 1974, p. 94, cité par Jacques LECLERC, Langue et société, Laval, Mondia, 1986, p. 416. Retour au texte
4 Guy BOUTHILLIER et Jean MEYNAUD, Le choc des langues au Québec 1760-1970, Montréal, Presses de l'Université du Québec, 1972, p. 156-157. Retour au texte
5 Jacques LECLERC, op. cit., p. 444. Retour au texte
6 Cité dans Guy BOUTHILLIER et Jean MEYNAUD, op, cit., p. 327 Retour au texte
7 Ibid., p. 595. Retour au texte
8 Extrait du compte rendu des assises nationales des États généraux du Canada français tenues à Montréal en novembre 1967, cité dans G . BOUTHILLIER et J . MEYNAUD, op. cit., p. 715. Retour au texte
9 GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. Rapport Gendron, Livre 1, La langue de travail, Québec, 1972, p. 111. Retour au texte
10 Jacques LECLERC, op. cit., p. 458. Retour au texte

Bibliographie

BALIBAR, Renée et Dominique LAPORTE. Le français national, Paris, Hachette, 1974, 224 p.

BOUTHILLIER, Guy et Jean MEYNAUD. Le choc des langues au Québec 1760-1970, Montréal, Presses de l'Université du Québec, 1972, 767 p.

GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. Rapport Gendron, Livre 1, La langue de travail, Québec, 1972, 379 p.

GREVISSE, Maurice. Le bon usage. Grammaire française, 12e édition refondue par A. Goosse, Paris, Duculot, 1991, 1768 p.

LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia, 1986, 530 p.










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