• Virginia selon Viviane

    Alice Ferney
    14/05/2009 | Mise à jour : 12:40
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    Viviane Forrester, qui analyse la jeunesse, le mariage et le travail de Virginia Woolf (ci-dessus), met en avant le courage de l'écrivain.
    Viviane Forrester, qui analyse la jeunesse, le mariage et le travail de Virginia Woolf (ci-dessus), met en avant le courage de l'écrivain. Crédits photo : ©The Granger Collection NYC/Rue

    BIOGRAPHIE - Dans un ouvrage très personnel, Viviane Forrester montre Virginia Woolf sous un jour nouveau. Le mythe de la femme fragile et dépressive vole en éclats.

    Virginia Woolf fut l'objet d'une assez grandiose mystification, nous raconte Viviane Forrester qui s'emploie à l'éclaircir. D'entrée de jeu, la biographe annonce qu'elle va faire tomber équivoques et faux portraits. Elle le fait. Le résultat marque une rupture décisive dans la connaissance que l'on avait de l'écrivain anglais. Un seuil de vérité est franchi. Sans reproche à ceux qui ont écrit avant elle, sachant ce qui fut dit et comment, Viviane Forrester déploie une analyse époustouflante de la jeunesse, du mariage, du travail et du monde de Virginia Woolf. Elle piste au plus près les mécanismes intérieurs de défense et de protection qui voilent la vérité. C'est le livre d'une psychanalyste.

    Non sans finesse, le propos s'engage sur ce paradoxe : l'œuvre de Virginia resplendit d'une incomparable beauté, qui subjugue autant qu'elle bouleverse. Cette beauté est fruit d'un regard sur les êtres et le monde. Ce regard est vivant, émerveillé, chaleureux. Cette œuvre est immense, profonde, maîtrisée. Son élaboration a forcément requis une énergie surhumaine. Est-ce bien la femme malade, dépressive et folle dont on nous parle, qui a pu produire ce trésor et voir le monde avec tellement d'amour ? La réponse est un NON subtil et argumenté.

    La force du silence

    Et si les parents et descendants, et l'époux, un peu jaloux de la splendeur de l'œuvre, avaient retaillé un costume à son auteur ? Et si son époux avait lui-même quelques difficultés d'être dont il s'était allégé en les prêtant à son épouse ? Et si le couple était parfois le lieu, à la fois tragique et salvateur, de coups tordus et de marchés violents ? Et si les causes étaient des effets ?

    D'abord tombe le mythe de la femme fragile et dépressive. Dès l'enfance, désarmée, mais invincible, Virginia affronte une extraordinaire suite de deuils et une recomposition familiale qui fait la place à des passions incestueuses. Là où les descendants, désinvoltes, prenaient légitime tristesse pour folie, Viviane Forrester met en avant le courage, l'endurance, la solidité dans l'adversité. La famille, demi-frères, sœur même, est réconfort et cruauté : Virginia aura la force du silence.

    Puis elle éclaire le mystère Léonard, qui « n'entre dans la vie de Virginia que pour l'épouser », fragile, neurasthénique, qui se masque dans sa légende d'impassibilité. La biographe révèle une singulière inversion des rôles à l'intérieur du couple : « il soigne en elle ce qui l'inquiète en lui ». Le premier mensonge de Léonard, c'est la sexualité de Virginia. Lui que les femmes répugnent, s'effraie du désir de sa jeune épouse et ne la comble pas. Viviane Forrester casse le mythe de l'épouse frigide et de l'amant floué. Elle éclaire le jeu vital qui se poursuit : Virginia est vivante et donc frustrée. Son état marque le coup de cette déception. Fragilité mentale ! s'écrie alors le mari. Pour la peine, elle n'aura pas d'enfant ! Léonard consulte en secret et valide sa prévention vengeresse. L'interdiction bouleverse encore la jeune mariée. Preuve est faite : elle est instable ! Virginia fait le deuil de toute vie sensuelle et maternelle. Comment en sortirait-elle indemne ? Léonard trouve un rôle dans le drame qu'il a noué (veuf, il continuera). Il est sain d'esprit, peut la faire interner quand il veut, elle le sait, se laisse soigner, devient l'écrivain que l'on sait.

    Viviane Forrester repère avec perspicacité les équilibres d'un couple à la fois osmotique et sadomasochiste. Tout s'échange : il est juif, elle sera folle. Elle paye en anormalité le poids de haine que son antisémitisme congénital fait peser sur son mari. Elle refuse sa famille et sa belle-mère, il lui refusera une famille. Il n'écrit pas de romans, elle n'aura pas d'enfants. Derrière l'apparence du bonheur, le ressentiment. Quand elle s'en va à la rivière, il n'est pas préoccupé d'un mal d'être qui est devenu réel.

    Dans un style aussi poétique que le méritait la romancière poétesse, Viviane Forrester éclaire le mensonge et la mort, les deux tragédies de Virginia Woolf, et révèle le prix d'une œuvre scintillante.

    » Virginia Woolf de Viviane Forrester, Albin Michel, 352 p., 22 €.

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