Conférence publique de Atsushi Ohkubo, créateur de Soul Eater

La conférence publique donnée par Atsushi Ohkubo a permis de lever le mystère autour du manga "Soul Eater", dont les deux premiers tomes viennent de sortir en France.


Atsushi Ohkubo, auteur du drôle de shonen "Soul Eater".

Bien qu'il reste la barrière de la langue, les adeptes de shonen et plus particulièrement de "Soul Eater" ont pu se rapprocher sans peine de leur auteur favori et lui poser toutes leurs questions à l'occasion du Salon du Livre le 14 mars dernier. Certainement déboussolé et impressionné, Atsushi Ohkubo semblait plutôt contemplatif devant un tel spectacle. Discret quand on cherche à évoquer avec lui ses sources d'inspiration, les mots ne lui manquent pas lorsqu'il s'agit d'évoquer les personnages de sa série, leur construction, les valeurs qu'il cherche à véhiculer et le message qu'il veut faire passer. Il a en effet pris le risque de féminiser le shonen et de créer des personnages à la fois natures et excentriques.

On suit les intrigues de Maka Alban, Black Star et Death the Kidd, trois élèves de l'école Shibusen où ils vont apprendre l'art de collecter les âmes. Tous font équipe avec une arme capable de prendre forme humaine. Ils vont devoir réunir 99 âmes de démon ainsi qu'une âme de sorcière pour réussir à transformer leurs armes en Death Scythe. Alors que Maka, l'héroïne est armée d'une grande faux appelée Soul Eater, Death the Kidd est accompagné des sœurs Thompson et Black Star de Tsubaki. "Soul Eater" est en fait une histoire qui prend sa source dans les traditionnels contes japonais mais qui prend des airs contemporains, un peu kitch entre "Dr Slump" et "Shaman King".

Comment êtes-vous devenu mangaka ?

La série "Dr Slump" m'a donné le goût du dessin quand j'étais petit. Étant un élève médiocre à l'école, je me suis naturellement tourné vers ce choix de vie. Puisque je passais mon temps à dessiner, j'ai pensé qu'il était d'autant plus pertinent que j'en fasse mon métier.

Qu'est-ce qui vous a attiré dans le manga ?

Je passais mon temps à faire des dessins complètement idiots pour les montrer à mes copains et les amuser. J'ai toujours voulu dessiner pour les autres, faire ressentir des émotions au gens. Je suis devenu mangaka en espérant que mon travail plaise à un grand nombre de lecteurs et qu'ils passent un bon moment.

Comment vos parents ont vécu cette décision ?

Mes professeurs disaient qu'on ne pourrait rien faire de moi. Mes parents ne savaient pas comment réagir, et m'ont finalement encouragé à faire du dessin. Pour eux, c'était un soulagement de savoir qu'il y avait peut-être au moins un domaine où j'étais capable de faire quelque chose.

Qu'est-ce que vous a apporté votre travail sur la série "GetBackers" ?

Mon expérience sur la série "GetBackers" a été très enrichissante. J'étais l'assistant de Rando Ayamine, je dessinais les décors etc.
La plupart des dessinateurs sont autodidactes et travaillent seuls, le monde professionnel m'a donc surpris. Le moindre trait a par exemple une incidence énorme sur toute une page. J'ai pris conscience de l'importance du travail en équipe, j'ai découvert les mécanismes de production... Je me suis avant tout forgé en tant que professionnel de la bande dessinée.

Qu'est-ce que "Soul Eater" a apporté au manga ?

Les shonens, les mangas de combat, sont généralement destinés aux hommes. Avec "Soul Eater", j'ai voulu mettre les femmes en avant. Au Japon, de plus en plus de femmes s'intéressent au shonen. L'héroïne est donc une jeune fille et chaque personnage a un binôme du sexe opposé. Je tiens à respecter une parité totale, j'ai voulu donner l'image d'un monde réaliste ou les deux sexes sont représentés de manière équivalente.

La violence est souvent désamorcée par l'humour, ce qui incite à la lecture...

Il y a effectivement beaucoup d'humour dans "Soul Eater", parce que ça apporte une dimension plus intéressante au niveau du rythme. C'est vrai que je me sers de l'humour pour désamorcer la violence mais surtout pour casser le rythme du lecteur, le surprendre. Il ne faut pas oublier que j'adorais "Dr Slump". J'aime cette idée de me moquer des codes du genre manga, et de me servir du ridicule d'un personnage pour amuser. Après tout, on est dans un manga !


Atsushi Ohkubo, un auteur qui aime amuser et surprendre ses lecteurs.

Votre travail sur les têtes de chapitres est magnifique, au niveau du mouvement, des décors etc. Il y a beaucoup de poésie dans vos dessins...

Comme vous le voyez sur l'affiche, la lune prend un visage humain. Je ne cherche pas à reproduire une image fidèle de la réalité, mais à dessiner les choses comme j'ai envie de les représenter.

Que pensez-vous de l'adaptation animée du manga ?

J'ai été très impressionné la première fois que je suis allé au studio pour qu'ils me montrent le résultat de leur travail. Rien que le générique de début (ndlr : "Resonance" de T.M. Revolution) est dynamique ! La réalisation est super, comment ne pas être satisfait d'un tel travail quand on est un auteur ?

Est-ce que vous prévoyez de faire de Soul Eater un manga aussi long que "Naruto" ou "One Piece" ?

Je ne compte pas faire une histoire qui dure longtemps de manière artificielle. Je voudrais garder un bon rythme jusqu'à la fin sans que l'histoire ne s'essouffle.
À partir du moment où les lecteurs réalisent qu'on étend la série de façon artificielle, ils prendront moins de plaisir à la lire et moi, moins de plaisir à l'écrire. Je mettrai ma passion au service de "Soul Eater" tant que ça aura un sens.

Après "Soul Eater", comptez-vous faire un manga dans le même style ou changer ?

Je ne peux pas dire que je n'en ferai jamais d'autre un jour mais pour l'instant je m'occupe de "Soul Eater". On verra ensuite...

Parlez-nous de vos personnages principaux...

Maka est une jeune fille persévérante qui se bat avec Soul Eater, un jeune garçon qui prend la forme d'une grande faux. Blair est à la fois une sorcière et un petit chat avec des pouvoirs magiques qui lance des citrouilles et des lasers. Elle peut parfois prendre une forme humain particulièrement sexy. Son nom fait référence à "Blair Witch".

Qui vous a inspiré le personnage d'Excalibur ?

Mon père !

... et celui de Kilik (Kiriku Rungu) ?

Dans les mangas, il n'y a jamais de personnage africain, d'où mon envie d'en créer un. Pour cela, je me suis inspiré d'une légende africaine que j'ai découvert en faisant mes recherches. Kilik se bat avec deux armes, le pot de feu et le pot de foudre. Son nom vient du film franco-africain "Kirikou et la Sorcière" que j'aime beaucoup. C'était aussi une manière de rendre hommage à ce très beau film.

"Pour faire vivre mes personnages, je me sers de mes défauts."

Les personnages actuels de "Soul Eater" sont-ils inspirés de personnes réelles ou sortent-ils totalement de votre imagination ?

J'évite de m'inspirer des personnes de mon entourage. Je m'appuie plutôt sur des parties de moi-même, de ma personnalité. Par exemple, tout mon côté un peu narcissique m'a servi à créer le personnage de Black Star, mon côté maniaque m'a servi pour créer Death the Kidd, etc. Pour faire vivre mes personnages, je me sers de mes défauts.

Allez-vous nous dévoiler le vrai visage de Maître Shinigami d'ici la fin du manga ?

Moi aussi j'ai envie de voir a quoi il ressemble !
Maître Shinigami est le directeur de l'école ..., il est caché derrière un masque à tête de mort et personne ne connaît son visage.


3 héroïnes de caractère ! © Ohkubo

Allez-vous inclure d'autres personnages ou bien l'histoire restera-t-elle centrée sur ceux qu'on voit actuellement ?

En France, seulement deux volumes sont parus, il y en a donc encore peu.
Un personnage très important va se réveiller et va complètement changer le cours de l'histoire. J'espère que vous continuerez à suivre la série, vous verrez toute une galerie de personnages apparaître bientôt et je souhaite qu'ils vous plaisent.

Vous êtes-vous renseigné sur les différentes façons de personnaliser la mort dans chaque culture ? La grande faux est par exemple une référence occidentale.

Le shinigami est une divinité de la mort, je n'ai pas fait de recherches très poussées à ce niveau là. Je pense que le cliché de la faucheuse est présent un peu partout. L'image de la faux me vient par exemple d'un méchant qu'on rencontre dans le jeu vidéo "Dragon Quest". Cependant on s'aperçoit que selon les cultures, le faucheur, le dieu de la mort n'est pas toujours mauvais. Il est d'une part celui qui fauche l'âme, qui vole la vie et d'autre part, celui qui accompagne dans la mort, celui qui conduit l'âme vers une autre vie après la mort. Dans "Soul Eater", le maître shinigami n'est pas un méchant, au contraire, c'est un héros.

La faux permet au dessinateur de faire des graphismes extraordinaires ...

En combat réel, une faux ne sert à rien ! Ce n'est sûrement pas très efficace de se battre avec une faux, par contre en terme d'esthétique, elle permet de faire de très beaux effets graphiques avec sa forme effilée etc.

D'où vous vient l'idée de changer les armes en hommes ?

Il existe déjà des histoires où les armes sont personnifiées. J'ai cherché un moyen de faire quelque chose d'un peu plus original.
Le fait que les armes se transforment, qu'elles soient humaines, font que le rapport entre l'utilisateur et le personnage objet est différent. L'objet n'est plus simplement une arme, mais une personne à part entière qui se transforme et qui noue des relations différentes avec celui qui se bat.

Est-ce que vous prenez en compte les marchés étrangers quand vous dessinez votre manga ?

Étant japonais et vivant au Japon, je suis forcément en contact permanent avec les médias japonais, même si je n'en ai pas envie. Je préfère pourtant aller chercher les films ou les séries qu'on ne nous montre pas justement, surtout ce qui vient de l'étranger. Tout contribue à influencer mon dessin. Je ne cherche pas spécialement à m'adapter aux goûts des différents lecteurs, mais je suis inconsciemment influencé par ce qui m'entoure.

Comment sont vos rapports avec votre éditeur ?

J'ai beaucoup de chance ! J'ai une très grande liberté, mon responsable éditorial est quelqu'un de très ouvert. Il sait que ma priorité est de réaliser un manga amusant et accrocheur.

Quel effet ça vous fait de savoir qu'il y a autant de fans de votre manga en France ?

Ça fait toujours très plaisir de savoir que loin de sa petite île perdue, son manga est lu et apprécié par autant de monde. C'est quelque chose qui me touche et me fait extrêmement plaisir.

Que souhaiteriez-vous ajouter ?

"Soul Eater" est sorti avant-hier, j'espère que vous le lirez et surtout qu'il vous plaira.
Je serais déjà très content si ne serait-ce que l'un d'entre vous pouvait prendre du plaisir à le lire. Je m'en remet à votre bienveillance.

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La journée était loin d'être finie pour l'auteur, puisqu'il a ensuite posé devant les photographes aux côtés de ses propres personnages, pour finir sur une séance de dédicaces très attendue.

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