The road*
8 August 2008
David Evrard
ABSTRACT
«In our eyes, a car club is an organization of friends ! A brotherhood ! A union of hard working blue collar laborers just building their rides with what they got and willing to help build each other cars, not buy them built!»
Rascals Car Club, 2001

Le custom – dont la définition est « personnalisation de masse » et qui correspond à un ensemble commercial de diffusion d’objets et de figures servant à rehausser l’aspect des véhicules, -l’idée s’étendra jusqu’aux baskets- par un spoiler chromé, l’éclairage et la peinture de voiture ou la technique de rabaissement de caisse - est issu du hotrod, du « cramer la route » dont il est devenu le versant frime. Le hotrod n’est pas qu’un sport ou un hobby, c’est une culture avec ses styles, ses vêtements, ses langages.(1)

Dans le cours des années 20, Henri Ford a commercialisé un véhicule bon marché, la Ford T et en a vendu des millions jusque dans les campagnes. Ce modèle, s’il est facile à réparer et à manipuler a le désavantage de prendre trop vite la rouille, et une série de pièces ne sont pas particulièrement fiables.

On trouvera à la fin de cette décennie nombre de ces véhicules vendus à des prix dérisoires ou abandonnés. C’est là qu’on trouve les racines de ce qui sera plus tard appelé le rod, dans la dépression de 29. Déportés, suite à leur mise en faillite par les propriétaires, les métayers, petits agriculteurs et éleveurs du nord et de l’est se voient contraints de prendre la route vers l’ouest, en famille, histoire de louer leurs bras aux récoltes de saisons.

Les véhicules que les métayers avaient comme outils, Federal pick-up ou utilitaires Dodge en bon état étaient repris par les propriétaires. Sur la base des ford T, les carcasses et parties de moteurs restants étaient récupérées et assemblées pour refaire de nouveaux véhicules. Certaines pièces manquantes étaient refaites en fonte à partir de pièces de cuisinières fondues dans le sable. On essayait d’augmenter la puissance du moteur, pour pouvoir tenir la charge et la longue route et ces modifications en entraînaient d’autres comme au circuit de freins, qui devait être renforcé ou le réglage des amortisseurs.

Parallèlement à la crise qui suivit le crash boursier et qui devait durer a peu près 4 ans, les wobblies(2) prirent une importance considérable et avec eux, une conscience sociale grandissante que ces déportés n’étaient pas que des spectateurs et que tout ce langage re-fabriqué dans les années 60 ou fantasmé dans les années 80 et 90 trouve là ses racines, dans cette migration intérieure, sur une route jonchée d’exclus, baignant profond dans la noirceur et la désolation, campés, repoussés, travaillant leur faim sur une route qu’ils savaient ne même pas mener à quelque promesse. « Aux entrées des chantiers, les sans-emploi attendent, avec l’espoir que quelqu’un sera congédié. Tout le monde doit payer une « dîme » aux supérieurs et superviseurs pour conserver son job, mais les superviseurs payent une dîme à leur tour… Fait connu, aux usines Angus, des travailleurs offrent leur femme au contremaître pour ne pas être congédiés. »

(…) The only thing a drunkard needs
Is a suitcase and a trunk.
The only time he’s satisfied
Is when he’s on a drunk.

Fills his glasses to the brim,
Passes them around
Only pleasure he gets out of life
Is hoboin’ from town to town.

The house of the rising sun, cette chanson folk rendue célèbre par les Animals dont on ne connaît pas bien l’origine et dont le plus vieil enregistrement connu est celui de Tom Clarence Ashley et Gwen Foster, réalisé en 1934, au crépuscule de la dépression, parle de ça, de cette misère qui n’en amène que d’autre, de la poussière dans la maïs, des voyages contraints par la faim, destination le bordel.


Australian’s God’s Eye View
"And while the artists tried to be as geographically accurate as possible, they admitted that parts of the Garden Eden are from Belgium."
Courtesy
Potential Estate presented at the 1st Brussels Biennial, from October 19th 2008 till January 4th 2009. "The biennial represents a first step in a larger project designed as a trans-national endeavour that will unfold in two steps until 2010."

AN INJURY TO ONE IS AN INJURY TO ALL

La route passe par le lac salé, l’étape indispensable. Toute cette tension devait bien être palpable et une partie de cette « génération spontanée » de garagistes, avec ces trucks retapés, bricolés, plusieurs fois faits et défaits sur le trajet, avec des parties en bois ou des conduites en barbelés, s’arrêtent sur le lac sec et organisent des camps de passages. Là, commence à s’organiser des courses et des paris autour de ces voitures refaites. Née dans une crise économique si profonde qu’elle affecte l’ensemble du monde, cette culture de gens qui portent les bras de chemises troussés jusqu’aux épaules, dust bawl refugee, génération de bidouilleurs folkloriques dont Woodie Guthrie est le héraut, okies miséreux et traine-la-patte commencent à créer une forme individuée, autonome, sculpturale de leurs véhicules. C’est ça qui devient un style : d’un détournement nécessaire de choses récupérées, histoire d’avancer, au folklore que cela génère, et au travers des formes qui s’inventent dans la course, créant une sorte d’expression populaire par la négative, le bolide home made, cette façon d’instrumentaliser l’automobile a vite fait d’intégrer le sens de la liberté débridée, de la vitesse, du souffle et de l’image.

Le rod, surtout alentour de la seconde guerre, devient un véritable genre qui ne cessera d’évoluer pour devenir un courant important de la contre culture des années 60 et jusque dans les années 80 et sera finalement supplanté par sa commercialisation dans le custom et le tuning et ce malgré quelques réfractaires, dont le Rascals Car Club ou les Poor Boys qui persistent dans un mélange pathétique d’élégance et de brutalité à vouloir fabriquer leur engins avec le moins d’argent possible.

Toute l’ambiguité du truc se révèle dans une des formes traditionnelles du hotrod, qui reprend, mieux, qui capitalise sur cet héritage et qu’on appelle le ratrod et dont on reconnaît la particularité aux parties de carrosserie rouillée.

L’aspect extrêmement sculptural de l’engin modifié, qui pouvait bien s’apparenter aux formes bricolées des abris des métayers faits de toiles cirées, de planches trouvées et de panneaux de récupération, et avant que cela ne devienne le commerce de la frime, même si celui-ci ne manque pas d’intérêt, compris comme une histoire intérieure, comme une géographie qui est aussi un espace mental, une conscience du monde, du cosmos(3), ou toute cette migration porte avec elle l’invention d’un espace qui ne se décrit pas en cartes mais en comportements, ou le paysage transpire dans l’homme et dans les machines, ou le récit se fait dans le bricolage, la récupération, le déplacement et la transformation.

Bien sûr, tout le truc a été vite assimilé. C’est devenu un commerce, d’une abstraction légère qui faisait basculer, dans la manipulation, le « ford phaetom »(4) au « ghosts car », les véhicules des fantômes incarnant dans un mélange d’ambiguités volontaires et subies, la désolation et le mépris des okies(5), reflet autant que figure d’un paysage géographique et social, incarnation d’une cartographie sociale et psychologique, ces bidules, c’est une scène. La migration intérieure, autant que l’abris, est un truc qu’on peut faire les yeux fermés, mais ce n’est pas que ça.

Lettre de Clyde Barrow à Henri Ford, avril 1934.

Dear Sir:

While I still have breath in my lungs I will tell you what a dandy car you make. I have drove exclusively when I could get away with one. For sustained speed and freedom from trouble the Ford has got ever other car skinned and even if my business hasen’t been strictly legal it don’t hurt anything to tell you what a fine car you got in the Ford V-8.

Yours truly,

Clyde Champion Barrow

Publicité du ford 1932 :
http://www.youtube.com/watch?v=jNAele2PHZc

1 : Rascals Car Club, Los Angeles, 2001.

2 : Wobbliess , affiliés au syndicat I.W.W., Industrial Workers of the World.

3 : Comme le rappèle Augustin Berque, le sens premier du mot Kosmos est « ordre » et les deux termes romain de « mundus » et grec de « kosmos » ont les 3 sens d’ordre, monde et parure. Parer son corps c’est faire parler le monde et ce que dit le monde enseigne les corps… et il y a un ordre commun aux astres et à la société. In « l’art, et la terre sous le ciel », in écosystèmes du monde de l’art, art press n°22, 2001.

4 : Le phaetom est un type de carrosserie sur le ford model A développé en 1929 et 1930.

5 : Okie : extension d’un terme dont l’origine est « habitant de l’Oklahoma » dont 20% a dû migrer durant la dépression, et qui s’est ensuite généralisé à l’ensemble des migrants.

À écouter :

IMG/mp3/4114b1.mp3

- http://memory.loc.gov/afc/afcts/audio/411/4114b1.mp3

IMG/mp3/4133a1.mp3

- http://memory.loc.gov/afc/afcts/audio/413/4133a1.mp3

* Le titre The Road est également celui du dernier roman paru de Cormac McCarthy


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