Louis Chauvel, sociologue, professeur à Sciences Po Paris

"Les lycées et les universités de masse sont de la nitroglycérine pour tout gouvernement"

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Dans un chat sur Le Monde.fr, le sociologue Louis Chauvel met en lumière "les paradoxes" de la mobilisation de la jeunesse.

Louis Chauvel, sociologue et professeur à Sciences-Po Paris.
Ulf Andersen
Louis Chauvel, sociologue et professeur à Sciences-Po Paris.

Coco : Les jeunes vont-ils dans la rue uniquement pour rater les cours ou leurs motivations sont-elles plus profondes ?

Louis Chauvel : La première chose à dire, c'est que les jeunes, en particulier entre 18 et 29 ans, sont une partie de la population la plus largement déstabilisée ces trente dernières années. C'est un groupe social qui en général va mal. Seule une petite catégorie , 5% d'une classe d'âge, s'en tire sans trop de difficultés.

En fait, l'ensemble des analyses comparées montrent que la jeunesse en France est mal lotie. La situation des Italiens, Espagnols et Grecs n'est pas meilleure. Mais en raison de la démographie déclinante de l'ensemble de ces pays méditerranéens, le problème de la jeunesse est moins crucial qu'en France.

En France, il y a tout à la fois beaucoup de jeunes et beaucoup de problèmes subis par les jeunes.

Zozo : Les jeunes peuvent-ils faire reculer le gouvernement sur les retraites ?

Aujourd'hui, la situation est tellement compliquée que tout est devenu totalement imprévisible. Aucune Madame Soleil ne saurait dire aujourd'hui comment nous sortirons de la crise dans une semaine ou dans deux mois. Il est certain que la mobilisation des jeunes met le gouvernement en difficulté. En même temps, il s'agit d'une arme à double tranchant.

Les syndicats peuvent avoir quelques difficultés, eux-mêmes, à contrôler le mouvement. Et les conséquences en termes de négociations peuvent alors être très difficiles à prévoir.

LeClems : Les lycéens sont-ils vraiment manipulés, et si oui, par qui ?

Avant de dire qu'ils sont manipulés, il faut voir s'ils ne font pas face à des difficultés profondes. On l'a vu, les lycéens font face à une vraie et profonde angoisse d'avenir qui est justifiée. Bien évidemment, le lien avec le problème des retraites reste très, très lointain.

Ensuite, la question qui se pose : le mouvement contre la réforme des retraites concerne-t-il avant tout les retraites ou bien est-il l'expression d'une défiance vis-à-vis du gouvernement actuel ? Il est très difficile de donner une réponse péremptoire à cette question. Mais d'un point de vue strictement technique, la question des retraites ne met pas directement en jeu l'intérêt immédiat des lycéens aujourd'hui. Il y a donc là la rencontre d'intérêts extrêmement variés.

En même temps, parler de manipulation est un peu rapide. Nous sommes simplement aujourd'hui face à une situation extrêmement tendue, ingérable pour beaucoup, qui est le résultat de l'ensemble des tensions de la société française aujourd'hui.

Jérémy : Ne méprise-t-on pas les jeunes en insinuant qu'ils ne comprennent pas la réforme et qu'ils ont besoin d'informations ?

Les lycéens n'ont pas le monopole de l'incompréhension de cette réforme.

Ni eux ni personne n'est véritablement en situation de leur dire ce à quoi la retraite pourra ressembler pour eux. Pour des jeunes qui ont 20 ans aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de s'appeler Madame Soleil pour prévoir que leur départ en retraite à taux plein sera au-delà de l'âge de 70 ans.

Pour les jeunes d'aujourd'hui, cela se passe en 2060, un long terme qui n'est pris en charge par aucun homme politique.

Les jeunes s'interrogent légitimement sur leur avenir, mais personne, ni à droite ni à gauche, n'a l'ombre d'une vision et d'une perspective à leur proposer. Le long terme, pour l'essentiel des politiques, c'est 2012, et non pas 2060.

L'expression de l'angoisse des lycéens est tout à fait légitime. En revanche, cette expression aujourd'hui risque de parasiter tout le débat.

Paola :  Les jeunes disent que la réforme des retraites aura des conséquences négatives pour leur entrée dans le monde du travail. Qu'en pensez-vous ?

On a beaucoup entendu - c'est en particulier l'argument des syndicats - que faire travailler 1,5 million de seniors en plus, cela fait 1,5 million d'emplois en moins pour les jeunes générations. Les comparaisons internationales montrent que cette équation est beaucoup trop simple. Par exemple, dans les pays nordiques, les jeunes travaillent tôt, les seniors ont un emploi décent leur permettant de travailler dans de bonnes conditions jusqu'à un âge assez élevé. Et cela dans un contexte de quasi-plein-emploi. Cela montre que c'est possible.

En même temps, nous ne deviendrons pas suédois en 24 heures, et le modèle suédois, danois ou norvégien va de pair avec une notion de la responsabilité collective qui est un peu meilleure que ce qu'on trouve en France.

Ben : D'où vient cette angoisse de la jeunesse, et que faire pour la calmer ?

L'angoisse de la jeunesse, c'est avant tout un taux de chômage énorme, depuis près de trente ans maintenant, et vis-à-vis duquel on n'a rien fait d'autre que de se payer de promesses qui n'ont jamais été tenues.

Le taux de chômage des jeunes en France a commencé à dépasser les 20 % voilà une trentaine d'années, et on n'a rien fait d'autre que de leur promettre une amélioration avec le départ des baby-boomers à la retraite. Ce départ a commencé il y a environ cinq ans maintenant, et en décembre 2009, nous avons atteint le point haut historique de 26 % de chômage pour les jeunes de moins de 25 ans.

Le chômage n'est pas le seul problème, les stages à répétition, la précarité de l'emploi, les niveaux de salaire sans cesse plus bas alors même que les niveaux de diplômes se sont beaucoup élevés, et surtout le fait que le prix du travail ne permet plus de se loger décemment. Tout cela mis ensemble donne aux jeunes générations un profond sentiment de déclassement.

Cela se comprend très bien. Du point de vue des diplômes, si on a le souvenir de leur valeur dans les années 1970, les jeunes générations sont massivement des classes moyennes. Du point de vue de l'emploi et des salaires, généralement de leur situation économique, les jeunes sont souvent plus bas que les catégories ouvrières. C'est là effectivement une source de déclassement à la française qu'on ne mesure pas aussi fort dans tout un ensemble de pays nordiques ou anglo-saxons.

Chat modéré par Emmanuelle Chevallereau
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Vos réactions
Guy L.
  L.Chauvel ne dit pas que,pour beaucoup de jeunes,l’Education Nationale,leur a fait croire qu’ils avaient des chances de réussir des études supérieures,les cycles longs en facs,les concours des grandes écoles,en cultivant le dilettantisme.Les sélections furent pratiquées dès la 6ème,avec le latin en plus,en 4ème le latin et le grec.Les écoliers entre 10 et 12 de moyenne allaient au certif,filière d’apprentissage d’un métier.On ne cultivait pas d’espoirs inutiles,et les metiers étaient pourvus!!!  
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