Portrait : L’humble fierté d’Henri Dutilleux

dimanche 1er juillet 2007
par Christian WASSELIN
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La musique aurait-elle besoin d’un patriarche ? La musique : précisons ici qu’il s’agit de la musique qu’on appelle contemporaine. Plus précisément encore, de la musique contemporaine française.

Il n’est pas sûr que les Italiens recherchent éperdument encore leur Verdi, que les Allemands, les Italiens, même les Espagnols, aient besoin d’une figure tutélaire à vénérer, d’un père ou d’un grand-père qui les protège de son ombre magnanime. Depuis la mort d’Olivier Messiaen (1992) en revanche, il semble que la musique savante, en France, se soit spontanément tournée vers la figure d’Henri Dutilleux pour lui demander d’être son phare, sa balise et son rocher tout à la fois.
Car Henri Dutilleux, malgré son style, malgré son œuvre, représente avant tout une figure. Une figure unanimement respectée, écrirait un chroniqueur hâtif. Une figure plus ambiguë qu’il n’y paraît, corrige celui qui scrute le personnage et la musique. Henri Dutilleux, un espiègle ? un filou ? Non, mais justement : c’est dans la pudeur du personnage qu’on peut lire, en creux, ce message non pas d’indifférence mais d’indépendance qui le caractérise.

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Henri Dutilleux

Henri Dutilleux, compositeur né en 1916, prix de Rome à une époque où le prix était encore décerné à l’issue de la composition en loge d’une cantate, pensionnaire de la Villa Médicis au moment où la guerre va se déclencher (« Pendant les quatre mois passés là-bas, j’allais très souvent à Florence que je préférais à Rome où l’atmosphère, en ce printemps 1939, était irrespirable, empoisonnée par la propagande fasciste, les vociférations du Duce »*), plus tard chargé de responsabilités officielles auprès de la Radiodiffusion française, n’a jamais joué les suiveurs ni les chefs d’école. Il ne se reconnaît pas de maîtres, malgré l’affection avec laquelle il parle de ses professeurs (Victor Gallois à Douai puis, au Conservatoire de Paris, Jean Gallon, Noël Gallon, Henri Busser, Philippe Gaubert...), il a en revanche quelques dieux dont le Debussy de Pelléas et Mélisande. Il est vrai aussi que la situation de Dutilleux dans le siècle, à mi-chemin, chronologiquement, d’un Messiaen et des compositeurs dits « de 1925 » (Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis...), l’a conforté dans cette relative solitude. « Ce décalage (...), je l’ai parfois ressenti comme une cassure, peut-être du fait de la guerre mais aussi parce que j’ai suivi la filière de l’enseignement officiel. Mon évolution était déjà bien entamée au moment où cette fracture s’est produite : je veux parler du bouleversement créé chez tant de jeunes musiciens par la révélation des techniques dodécaphoniques. »

La sensualité comme une trame
Aujourd’hui encore, alors que la musique composée au cours des années cinquante à soixante-dix subit un vigoureux droit d’inventaire, Henri Dutilleux ne se départit pas de sa distance. Lui qui se méfie autant de la vraie routine cachée sous une fausse tradition que des avant-gardes obligatoires, a toujours préféré creuser son sillon avec obstination ; on aimerait parfois qu’il s’emporte, qu’il dénonce les impostures dont il a été le témoin, qu’il règle leur compte à ces compositeurs qui expliquaient sans rire : « Je suis de gauche, et j’écris dans le langage sériel parce que toutes les touches y sont à égalité » – mais non. Ne comptons pas sur lui pour se répandre avec colère sur le passé, pour se faire tout à coup procureur ou avocat. Henri Dutilleux n’est pas un tribun, s’il donne de la voix, c’est uniquement à travers son œuvre qu’il le fait. L’esprit de sérieux n’est pas chez lui le portique de la timidité, mais la garantie de la concentration de la pensée, de la fermeté de la conception. Rien de gris chez Dutilleux, qui explique tranquillement : « Jean Gallon a su éveiller chez moi cette sensualité harmonique qui sans doute était innée mais qu’il a encore développée. » Il n’y a de musique captivante que celle dont chaque accord est lestée d’un poids de couleurs : « J’aime entendre tous les détails d’une partition, même s’il s’agit un peu d’une utopie. »**
L’œuvre, donc. Elle est d’une rare concision : assez peu de numéros d’opus, au bout du compte, mais une somme de compositions mûrement réfléchies, sans rien qui sente la commande à honorer à tout prix ou la lassitude devant l’œuvre rétive. Comme Dukas ou Berg, Dutilleux met son humble fierté au service d’une exigence qui lui semble naturelle : ne pas écrire de partition inutile, n’en composer que de nécessaires, quitte à en laisser plusieurs inédites (comme c’est le cas pour un certain nombre de compositions datées de 1941 à 1952).

La forme et le titre
Si l’on considère les titres des œuvres de Dutilleux, on se rend compte d’un attachement à certains genres : sonatine, sonate, symphonie, voilà des appellations qui ne le rebutent guère. Il faudra attendre le concerto pour violoncelle et orchestre, patiemment composé de 1967 à 1970 pour Mstislav Rostropovitch, pour que les sous-titres semblent l’emporter. Ce concerto, Dutilleux le baptisera Tout un monde lointain, de même que l’Arbre des songes sera le titre de son concerto pour violon, et Ainsi la nuit celui de son quatuor à cordes. Ces œuvres comptent parmi celles de Dutilleux qu’on joue le plus, avec les fameuses Métaboles pour orchestre (1962-1964), écrites pour George Szell, et Timbres, Espace, Mouvement ou « la Nuit étoilée » (1978). Des partitions comme les deux symphonies (1951, 1959) ou le ballet le Loup (1953) sont plus discrètement inscrites à l’affiche des concerts, comme si les interprètes et le public avaient suivi le cheminement patient du compositeur dans sa quête de l’exigence. Et il est vrai que ces dernières années ont été d’une belle fécondité : depuis The Shadows of Time, composé à la demande de Seiji Ozawa pour le Boston Symphony Orchestra, jusqu’à Sur le même accord (dédié à Anne-Sophie Mutter) et Correspondances (dédiées à Dawn Upshaw), la moisson est plutôt belle. Elle s’enrichit en outre d’amitiés fidèles avec des interprètes comme ceux qui viennent d’être cités ou l’Orchestre national de France et son directeur musical Kurt Masur.
Le chant et l’orchestre, celui-ci étant défini comme « la grande formation au sein de laquelle évoluent souvent de petits groupes très hétérogènes ou, au contraire, se déploient, en larges masses homogènes, telles familles particulières d’instruments » : voilà peut-être les deux pôles où se retrouve avec le plus de bonheur, aujourd’hui, l’inspiration d’Henri Dutilleux. S’il fallait citer un rêve, ce serait qu’il nous offre un cycle de mélodies, quelque chose de voluptueux comme les Nuits d’été de Berlioz par exemple.

Christian Wasselin

* Sauf mention contraire, les propos d’Henri Dutilleux cités dans cet article sont extraits de “Mystère et Mémoire des sons“ (entretiens avec Claude Glayman), rééd. Actes Sud, 1997.
** In Mélomane, n° 54, mars 1996, p. 2.


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vendredi 17 juin 2011 à 16h20, par  clivevasile

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