8 -Art et Culture
     Les Arts



Latin d'origine phénicienne et écrivains chrétiens



Si Carthage s'est distinguée dans l'histoire par les guerres puniques jusqu'à sa destruction, la vie littéraire est marquée par l'empreinte phénicienne. Le choc entre Carthage et Rome n'a pas manqué de donner naissance à quelques écrivains de qualité. Les lettrés évoquaient volontiers Carthage sous le nom de la patrie de Térence. Carthaginois de naissance (190-159 av. J.-C.), né entre la première et la deuxième guerre punique, il fut à 25 ans l'auteur de six comédies: L'Adrienne, La Belle-mère, Le Bourreau de lui-même, L'Eunuque, Le Phormion et Les Adelphes. L'éducation libérale, que son maître, le sénateur Tarentus Lucanus, lui fit donner, l'orienta vers une psychologie subtile, une disposition permanente à l'émotion délicate, des intentions moralisatrices. Son but était de montrer que l'humanité vaut mieux que ses apparences et qu'elle mérite estime et confiance. Le public romain de l'époque ne pu apprécier un comique si retenu et il a fallu attendre la Renaissance et la Révolution française pour le voir sur scène sous le nom de drame bourgeois. Après la destruction de Carthage, deux siècles passèrent dans la monotonie annonciatrice de la chute de l'Empire romain. Le christianisme s'implanta à Carthage et l'inspiration religieuse devint un viatique contre le dominateur. Tertullien (Carthage 150-160 à 222 ap. J.-C.) fut célèbre par la violence de son style et la rigueur de ses prescriptions. Des thèmes variés constituent ses principales oeuvres : Contre les Nations (197), Apologétique (197), Sur le Baptême, Contre Marcion (210), Sur les Spectacles, Sur la mise des Femmes, Sur la Couronne, Sur le Jeûne. Apulée le précéda de peu. Né à Madaure, dans le département de Constantine (125-170 ap. J.-C. Carthage), ce Numide vint très jeune à Carthage pour y apprendre l'éloquence. Attiré par le spiritualisme mystique, il se rendit à Athènes pour s'initier au platonisme et poursuivit son chemin pour découvrir les cultes orientaux. Ce périple était destiné à connaître les secrets des choses en s'adonnant sans retenue à tous les démons de la curiosité. Rentré à Carthage, il devint avocat et rhéteur célèbre. Polygraphe comme Tertullien, il écrivit nombre de traités philosophiques et juridiques mais accusé d'avoir séduit une riche veuve par magie, il composa un roman aussi surprenant que remarquable : Les Métamorphoses (appelé parfois L'Ane d'Or). Là, il fait preuve d'une sensibilité puissante grâce à son mysticisme mêlé à son imagination aiguë où sa gaîté et son goût de la parodie donnent à l'oeuvre son originalité. Bien que souvent inconnus du public, il n'en demeure pas moins que Térence et Apulée ont influencé l'ensemble de la création littéraire en Tunisie jusqu'à nos jours. Moins mordants mais pleins de saveur, Ali al Douadji ou Béchir Khraief ont su garder le ton.


Fantaisie arabe et poésie critique



Ali al Douadji, né à Tunis en 1909, était un conteur pléthorique, qui écrivit plus de 150 contes radiophoniques, plus de 500 poésies et chansons populaires et près de 15 pièces de théâtre dont Fi Blâd Ettarananni, portée à l'écran par le cinéaste Férid Boughedir. Ses principaux ouvrages sont : Le Périple autour des bars de la Méditerranée et La rue des pieds teintés de henné. Il est mort en 1949 de tuberculose dans une salle commune d'un hôpital de Tunis. Béchir Khraeif, originaire du Sud, né en 1917 à Nefta, publia en 1937 sa première nouvelle qui fit scandale, car les dialogues étaient écrits en arabe parlé. Les gens du Jerid (en référence au chott qui porte le même nom) sont réputés pour leur humour acide et leur incrédulité ; leur accent vient égayer leurs satires et leurs manières de conter. Une de ces nouvelles, Khalifa le Teigneux, fut mise en scène par le cinéaste Hamouda Ben Halima. Toujours sous l'angle de la satire, la nouvelle génération se livre à des recherches dans l'expression littéraire. Ezzedine Madani fit voler en éclats les structures de la littérature arabe en proposant une approche personnelle et actuelle dans la nouvelle et le théâtre. Avec Mythes, L'Homme nul, Contes de ce temps, il se démarque de la littérature classique. La révolte des Zendji et Al Hallaj, ses deux pièces maîtresses soulèvent la question des rapports entre l'écriture et le pouvoir. La poésie tunisienne de langue arabe opte pour le non-conformisme et l'innovation. Aboul Kacem Chabbi apporte un nouveau langage en déplorant la pauvreté de l'imagination dans la littérature arabe. Les chants de la vie, un recueil de poèmes, s'érige en bréviaire pour les poètes tunisiens et arabes. L'audace anime les poètes d'aujourd'hui. Habib Zannad (né en 1946) et Tahar Hammami (1947) ont renoncé à la forme métrique et tenté de rejoindre la poésie libre de Prévert. D'autres brisent l'étau des frontières et se font connaître ailleurs en vivant des expériences poétiques universelles.


La darbouka



Cet instrument de musique est connu et pratiqué depuis des siècles. Il est répandu du croissant fertile (Asie occidentale) aux rivages atlantiques du Maghreb en passant par nombre de pays d'Europe orientale ayant reçu l'influence turque. C'est l'instrument de base de la musique traditionnelle en Orient. Les variations nombreuses sont l'expression des particularités régionales, c'est-à-dire du terroir. La musique classique ou savante s'en empare pour justement marquer les modes et leur variation au fil de la nouba (tour de rôle, désignant la musique que l'on jouait devant ou dans les maisons des dignitaires). En Tunisie la pratique de la darbouka est commune et accompagne les fêtes familiales, mariage ou circoncision. Par ce moyen, on annonce l'événement et ce sont les femmes du petit peuple qui en font l'usage. C'est aussi un élément de décor grâce à sa forme qui n'est pas loin de rappeler l'amphore. Gargotes et cafés maures en sont bien garnis. En revanche, selon Ph. Vigreux, musicologue, cet instrument a plusieurs possibilités rythmo-mélodiques et l'apprentissage en est difficile, il exige près de dix ans d'initiation et de pratique. A la discipline des mains et des doigts, s'ajoute la nécessaire sensibilité de se mettre au diapason de l'orchestre. La mémoire tant visuelle qu'auditive est indispensable


Littérature francophone



Lorsqu'en 1857 Gustave Flaubert se prépare à écrire un roman historique ayant Carthage pour thème principal, un archéologue français, Charles Beulé, entreprend le chantier des premières fouilles. L'écrivain se documente considérablement et effectue un voyage en Tunisie pour arpenter les ruines qui commencent à être dégagées. Il intitule son oeuvre Salammbô, du nom de son héroïne principale, purement fictive, dont il fait la fille du général Hamilcar et la soeur d'Hannibal. « C'était à Megara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar », ainsi débute ce chef d'oeuvre, dont l'action se situe juste après la première guerre punique (241 av. J.-C.) lorsque de retour à Carthage, l'armée de mercenaires se révolte. A cette peinture flamboyante d'une Carthage violente et révoltée, Flaubert mêle une histoire d'amour impossible entre Salammbô et Mathô, le chef des mercenaires. Le livre parait en 1862 et connaît un succès immédiat. Quant à la littérature tunisienne d'expression française, elle se caractérise par son sens critique. L'intention première de ces écrivains est de faire de la Tunisie ce qu'elle était : « La fenêtre ouverte de l'Afrique ». Pour ne pas tomber dans le pessimisme d'Albert Memmi, auteur de La Statue de sel et des Portrait du Colonisé et du Colonisateur, qui prédisait que la littérature tunisienne était condamnée à mourir jeune ; remarquons que depuis 1970, des écrivains tunisiens percent dans la littérature mondiale. Font figures de proue : Abdelwaheb Meddeb, auteur de Talismans et Phantasia ; Mustapha Tlili, La rage aux tripes, La montagne du Lion ; Chems Nadir, Silence des Sémaphores, Le Livre des Révélations ; Héla Béji, L'Oeil du Jour ; Fawzi Mellah, Le Conclave des pleureuses, Elyssa la Reine vagabonde ; Tahar Bekri, Le chant du roi errant ; Marco Koskas, Balace Bounel et l'Homme de paille. Les thèmes de l'errance et de l'exil, du déchirement constituent l'axe principal de cette création littéraire. La métaphore règle la trame du récit de l'ensemble de ces auteurs qui sont tous installés en Occident. Le collectif, dans la culture arabo-musulmane, est seul admis et l'individuel est l'expression fatalement de la dissidence et par voie de conséquence condamné par la mentalité collective.


Un cinéma dynamique



La Tunisie dispose de moyens techniques qui font d'elle une plate-forme de choix pour la production cinématographique internationale. Plusieurs films italiens, français et américains y ont été tournés. Le personnel technique jouit d'un bon niveau, fruit d'une expérience, longue d'une bonne trentaine d'années. Dans chaque production étrangère, il constitue la deuxième équipe. Au-dessus de la mêlée apparaît le producteur Tarak Ben Ammar. Il a produit Pirate de R. Polanski, La Traviata de F. Zefirelli, Les Aventuriers de l'Arche perdue de S. Spielberg, La Guerre des Etoiles de G. Lucas et Mayrig de H. Verneuil. Quant à la production nationale, elle connaît un essor bien timide. Une dizaine de films depuis 1967 qui traitent des phénomènes de mutations sociales, du retour à l'identité et du choc de la modernité. L'émancipation de la femme est au coeur des préoccupations. Seul Ridha Behi a osé la protestation avec le Soleil des Hyènes, un film vigoureux et contestataire qui valut à son auteur bien des déboires. Ferid Boughedir, rompu à la critique cinématographique et professeur de communication de son état, s'est réfugié derrière la nostalgie et la tendresse avec Halfaouine et Un été à la Goulette. Moufida Tlati avec Les Silences du Palais évoque la difficile émancipation des femmes. Nouri Bouzid est l'auteur de trois longs-métrages qui questionnent la société tunisienne : le dernier d'entre eux, Bezness, traçait le portrait d'un gigolo pour touristes.


Un pays pour les peintres



La lumière moirée et chatoyante et les formes incertaines et ondoyantes des silhouettes et des paysages tunisiens ont frappé l'oeil de plus d'un esthète, peintre ou poète, occidental ou oriental. Ainsi le peintre allemand Paul Klee (1879-1940) affirma avoir découvert en Tunisie la couleur, lors d'un voyage qu'il y fit en 1914. La même année le Russe Alexandre Roubtzoff (1884- 1949) découvrait ce pays pour s'y fixer définitivement et y puiser son inspiration de peintres orientalistes. Du fait de l'interdit qui frappe les pays musulmans de reproduire l'image humaine, seul Dieu est à même de créer une telle forme, les dynasties iconoclastes ont étouffé des siècles durant, l'art pictural. Plus de quinze siècles sont passés, les peintres ont dû sublimer leurs dons en calligraphes, en staffeurs ou en architectes. Quelques entorses ont été tolérées, les images populaires ont occupé la vacuité de cette partie endormie de l'imaginaire. Il a fallu attendre le protectorat français pour que l'art pictural renaisse en Tunisie. Bien qu'au début du siècle, les galeries de peinture étaient réservées aux peintres européens et à des israélites naturalisés, Moses Lévy et Turki Yahia ont brisé la gangue occidentale ethnocentrique et obtenu le droit d'exposer. Après la peinture expressionniste d'Amara Debbache, deux peintres Jelal ben Abdallah et Ali Ben Salem se font reconnaître. L'un opte pour la miniature à l'allure byzantine, l'autre s'inscrit dans la mouvance impressionniste. D'autres genres apparaissent à foison mais loin de l'influence des salons parisiens. On est en présence d'une peinture particulière, déterminée par l'espace. La vie quotidienne va être le champ d'inspiration de Zoubeir Turki (sculpteur de la statue en pied d'Ibn Khaldoûn, place de l'Indépendance) et celui de Gorgi. Le patrimoine culturel est exploité par Ali Bellagha par le truchement des artisanats d'art. L'abstraction saisit également l'imagination des peintres comme Edgar Naccache, Nello Lévy et Hedi Turki ; ce dernier cherche à saisir le complexe en recourant à des formes simples. Hassen Soufy est de la même trempe, à la seule différence qu'il pratique une tonalité froide et sombre. Quant à Hatem Mekki, peintre abstrait de la première heure, sa facture rappellerait celle de Giacometti. La jeune peinture, celle qui a vu le jour sous l'Indépendance, se compose de personnalités très différentes. D'horizons et d'influences diverses, cette génération a davantage tendance à emboîter le pas à ce qui se passe à New York, Paris, Rome, Bruxelles. El Bekri, Sadok Gmech, Sarfati puisent dans le patrimoine national (scènes de la vie quotidienne, objets, architectures, etc.). Le regretté Moncef Ben Amor (1945-1990) fut le peintre du fantastique et des tourments. Ben Mahmoud passe de l'abstraction à un expressionnisme à la Goya, Ben Zekkour est abstrait et aérien. Dans un autre registre, Youssef Rekik réutilise la technique de la peinture sur verre et Nja Mahdaoui retrouve la calligraphie dans sa dimension mystique et lui donne une allure rugueuse, non à la manière de Hassan Messaoudy pour qui le souci de séduire prévaut. Brahim Dhahhak, Ben Meftah, Triki, Ben Mlouka et Shentout, tous graveurs, possèdent chacun un mode personnel d'expression. Des femmes peintres, Wassila Khossrof, Aziza Bouhaouala et Ghaddab, ont opté pour la figuration classique et naïve, Hayet Bouhdiba et Chacha Guiga, pour l'abstraction.


Modestie du théâtre



Le théâtre tunisien n'a jamais connu un réel développement. En 1970, sous l'impulsion du grand acteur arabophone Ali Ben Ayed, disparu prématurément, Caligula, d'Albert Camus fut traduit en arabe et la pièce connut un grand succès. D'autres oeuvres écrites par Habib Boularés, comme Mourad III ou Le Temps du Bouraq ont maintenu le ton de la violence sanglante, fidèle au monde shakespearien. Loin de ce mode d'expression élitiste, Moncef Souissi et Ezzeddine Madani, s'inspirant de Brecht, ont créé un théâtre d'expression populaire et moqueur en arabe dialectal. Le courant dit du Nouveau Théâtre a repris le fil de la dérision avec deux pièces : L'Instruction et La Pluie et L'Averse des Greniers. Mohamed Driss en est un des auteurs le plus fécond ; sa vocation théâtrale reste puissante malgré les revers. Fadhel Jaïbi et le comédien Nahdi avec leur pièce, Arab, jouent l'ironie avec des thèmes évoquant le conflit entre les sexes, entre paysans et citadins ou mieux encore, en toute impunité, les contradictions du pouvoir.