NavigationPlan du site
33| 2005
Le syndicalisme et ses armes
I - Entre action directe et légalisation

Les caractères de l’action directe

Emile Pouget
p. 11-15

Résumé

Il n’y a pas de forme spécifique de l’action directe. Certains l’expliquent par un abattage copieux de carreaux. Se satisfaire d’une semblable définition serait considérer cet épanouissement de la force prolétarienne sous un angle vraiment étroit ; ce serait ramener l’action directe à un geste plus ou moins impulsif ; ce serait oublier qu’elle est la symbolisation de la révolte ouvrière.

Notes de la rédaction

Paru dans L’Almanach de la révolution en 1909, ce premier texte de Pouget a été écrit à la « prison de Corbeil, août-octobre 1908 ». Cette année-là, des grèves de carriers, à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges, sont réprimées dans le sang par le gouvernement de Georges Clemenceau. Les dirigeants de la CGT qui ont édité une affiche intitulée « Gouvernement d’assassins » sont arrêtés. Émile Pouget est l’un d’eux.

Texte intégral

1L’action directe, manifestation de la force et de la volonté ouvrières, se matérialise, suivant les circonstances et le milieu, par des actes qui peuvent être très anodins, comme aussi ils peuvent être très violents. C’est une question de nécessité, simplement.

2 Il n’y a donc pas de forme spécifique de l’action directe. Certains, très superficiellement informés, l’expliquent par un abattage copieux de carreaux. Se satisfaire d’une semblable définition – réjouissante pour les vitriers – serait considérer cet épanouissement de la force prolétarienne sous un angle vraiment étroit ; ce serait ramener l’action directe à un geste plus ou moins impulsif ; et ce serait négliger d’elle ce qui fait sa haute valeur : ce serait oublier qu’elle est la symbolisation de la révolte ouvrière.

3 L’action directe, c’est la force ouvrière en travail créateur : c’est la force accouchant du droit nouveau – faisant le droit social !

4 La force est à l’origine de tout mouvement, de toute action et, nécessairement, elle en est le couronnement. La vie est l’épanouissement de la force et, hors de la force, il n’y a que néant. Hors d’elle, rien ne se manifeste, rien ne se matérialise.

5 Pour mieux nous leurrer et nous tenir sous leur joug, nos ennemis de classe nous ont seriné que la justice immanente n’a que faire de la force. Billevesées d’exploiteurs du peuple ! Sans la force, la justice n’est que duperie et mensonges. De cela, le douloureux martyrologue des peuples au cours des siècles en est le témoignage ! Malgré que leurs causes fussent justes, la force au service des puissances religieuses et des maîtres séculiers a écrasé, broyé ces peuples ; et cela, au nom d’une prétendue justice qui n’était qu’une injustice monstrueuse. Et ce martyrologue continue !

6 Les masses ouvrières sont toujours exploitées et opprimées par une minorité parasitaire qui, si elle ne disposait que de ses forces propres, ne pourrait maintenir sa domination un jour, une heure ! Cette minorité puise sa puissance dans le consentement inconscient de ses victimes : ce sont celles-ci – source de toute force – qui, en se sacrifiant pour la classe qui vit d’elles, créent et perpétuent le Capital, soutiennent l’État.

7 Or, pas plus qu’aujourd’hui qu’hier, il ne peut suffire, pour abattre cette minorité, de disséquer les mensonges sociaux, qui lui servent de principes, de dévoiler son iniquité, d’étaler ses crimes. Contre la force brutale, l’Idée réduite à ses seuls moyens de persuasion est vaincue d’avance. C’est que l’Idée, la Pensée, tant belle soit-elle, n’est que bulle de savon, si elle ne s’étaye pas sur la Force, si elle n’est pas fécondée par elle.

8 Donc, pour que cesse l’inconscient sacrifice des majorités à une minorité jouisseuse et scélérate, que faut-il ?

9 Qu’il se constitue une force, capable de contrebalancer celle que la classe possédante et dirigeante tire de la veulerie et de l’ignorance populaires. Cette force, il appartient aux travailleurs conscients de la matérialiser : le problème consiste, pour ceux qui ont la volonté de se soustraire au joug que les majorités se créent, à réagir contre tant de passivité et à se rechercher, s’entendre, se mettre d’accord.

10 Cette nécessaire besogne de cohésion révolutionnaire se réalise au sein de l’organisation syndicale : là, se constitue et se développe une minorité grandissante qui vise à acquérir assez de puissance pour contrebalancer d’abord et annihiler ensuite, les forces d’exploitation et d’oppression.

11 Cette puissance, toute de propagande et d’action, œuvre d’abord pour éclairer les malheureux qui, en se faisant les défenseurs de la classe bourgeoise, continuent l’écœurante épopée des esclaves, armés par leurs maîtres pour combattre les révoltés libérateurs. Sur cette besogne parasitaire, on ne saurait concentrer trop d’efforts. En effet, les preuves historiques abondent montrant que tous les soulèvements populaires qui n’ont pas bénéficié, soit de la neutralité, soit de l’appui du peuple en capote qu’est l’armée, ont échoué. C’est donc à paralyser cette force inconsciente, prêtée aux dirigeants par une partie de la classe ouvrière qu’il faut tendre continuellement.

12 Ce résultat obtenu, il restera encore à briser la force propre à la minorité parasitaire – qu’on aurait grand tort de tenir pour négligeable.

13 Telle est, dans ses grandes lignes, la besogne qui incombe aux travailleurs conscients.

14 Quant à prévoir dans quelles conditions et à quel moment s’effectuera le choc décisif entre les forces du passé et celles de l’avenir, c’est ce qu’il serait présomptueux de prétendre. Ce qu’on peut dire, c’est que des tiraillements, des heurts, des contacts plus ou moins brusques l’auront précédé et préparé. Et ce qu’on peut affirmer aussi, c’est que les forces du passé ne se résoudront pas à abdiquer et à se soumettre. Or, c’est justement cette résistance aveugle au progrès inéluctable qui a, trop souvent dans le passé, marqué de brutalités et de violences la réalisation des progrès sociaux.

15 Et on ne saurait trop le souligner : la responsabilité de ces violences n’incombe pas aux hommes d’avenir. Pour que le peuple se décide à la révolte catégorique, il faut que la nécessité l’y accule ; il ne s’y résout que lorsque toute une série d’expériences lui ont prouvé l’impossibilité d’évoluer par les voies pacifiques et – même dans ces circonstances – la violence n’est que la réplique, bénigne et humaine, aux violences excessives et barbares de ses maîtres.

16 Si le peuple avaient des instincts violents, il ne subirait pas vingt-quatre heures de plus la vie de misères, de privations, de dur labeur – panachée de scélératesses et de crimes – qui est l’existence à laquelle le courbe la minorité parasitaire et exploiteuse. Pas n’est besoin, à ce propos, de recourir à des explications philosophiques, de démontrer que les hommes ne naissent « ni bons, ni mauvais » et qu’ils deviennent l’un ou l’autre, suivant le milieu et les circonstances. La question se résout par l’observation quotidienne : il est indubitable que le peuple, sentimental et d’humeur douce, n’a rien de la violence endémique qui caractérise les classes dirigeantes et qui est le ciment de leur domination – la légalité n’étant que la couche légère d’un badigeonnage d’hypocrisie destiné à masquer cette foncière violence.

17 Le peuple, déprimé par l’éducation qu’on lui inculque, saturé de préjugés, est obligé de faire un considérable effort pour s’élever à la conscience et, même quand il y est parvenu, loin de se laisser emporter par une légitime colère, il obéit au principe du moindre effort : il cherche et suit la voie qui lui paraît la plus courte et la moins hérissée de difficultés.

18 Mais, de ce que le peuple ne recourt pas à la force par plaisir, il serait dangereux d’espérer suppléer à ce recours en usant de palliatifs d’essence parlementaire et démocratique. Il n’y a pas de mécanisme de rotation – ni le référendum, ni tout autre procédé qui prétendrait dégager la dominante des desiderata populaires – grâce auquel on puisse escompter faire l’économie des mouvements révolutionnaires. Se bercer de semblables illusions, alors que les vertus miraculeuses attribuées au suffrage universel concentraient l’espoir général. Certes, il est plus commode de croire à la toute-puissance du suffrage universel, ou même du référendum, que de voir la réalité des choses : cela dispense d’agir – mais, par contre, cela ne rapproche pas de la libération économique.

19 En dernière analyse, il faut toujours en revenir à l’aboutissement inéluctable : le recours à la force !

20 Cependant, de ce qu’un quelconque procédé de votation, de référendum, etc., est inapte à révéler l’étendue et l’intensité de la conscience révolutionnaire, de même qu’à suppléer au recours à la force, il n’en faut pas conclure contre leur valeur relative. Le référendum, par exemple, peut avoir son utilité. Par lui, il est commode, pour des cas posés avec précision et netteté, de dégager l’orientation de la pensée ouvrière. D’ailleurs, les organisations syndicales savent en user, quand besoin est – aussi bien celles qui, ne s’étant pas encore dégagées complètement de l’emprise capitaliste, se réclament de l’interventionnisme étatiste, que celles qui sont nettement révolutionnaires. Et ce, depuis longtemps ! Ni les unes ni les autres n’ont attendu pour cela qu’on prétende l’ériger en système et qu’on cherche à faire de lui un dérivatif à l’action directe.

21 Il est donc absurde d’arguer que le référendum s’oppose à la méthode révolutionnaire, de même le serait-il de prétendre qu’il est son complément inéluctable. Il est un mécanisme du calcul des quantités, insuffisant pour la mesure des qualités. C’est pourquoi il serait imprudent d’escompter qu’il puisse être un levier capable d’ébranler les bases de la société capitaliste.

22 Sa pratique, même si elle s’accentue, ne suppléera pas aux initiatives nécessaires et à la vigueur indispensable lorsque sonneront les heures psychologiques.

23 Il est enfantin de parler de référendum quand il s’agit d’action révolutionnaire – telle la prise de la Bastille… Si, au 14 juillet 1789, les gardes-françaises n’étaient pas passées au peuple, si une minorité consciente n’eût pas donné l’assaut à la vieille forteresse… si on eût voulu, au préalable, préjuger du sort de l’odieuse prison par un référendum, il est probable qu’elle boucherait encore l’entrée du faubourg Antoine.

24 Non ! Il n’y a pas de panacée suffragiste ou référendiste qui puisse suppléer au recours à la force révolutionnaire. Mais, il faut nettement préciser la question : ce recours à la force n’implique pas l’inconscience de la masse. Au contraire ! Et il est d’autant plus efficace que celle-ci est douée d’une conscience plus éclairée.

25 Pour que la révolution économique que la société capitaliste porte dans ses flancs éclose enfin et aboutisse à des réalisations ; pour que des mouvements de recul et de féroce réaction soient impossibles, il faut que ceux qui besognent à la grande œuvre sachent ce qu’ils veulent et comment ils le veulent. Il faut qu’ils soient des êtres conscients et non des impulsés ! Or la force numérique, ne nous y méprenons pas, n’est vraiment efficace – au point de vue révolutionnaire – que si elle est fécondée par l’initiative des individus, leur spontanéité. Par elle-même, elle n’est rien d’autre qu’un amoncellement d’hommes sans volonté, qu’on pourrait comparer à un amas de matière inerte subissant les impulsions qui lui sont transmises du dehors.

26 Ainsi, il s’avère que l’action directe, tout en proclamant inéluctable l’emploi de la force, prépare la ruine des régimes de force et de violence pour y substituer une société de conscience et de concorde. Et cela parce qu’elle est la vulgarisation, dans la vieille société d’autoritarisme et d’exploitation, des notions créatrices qui libèrent l’être humain : développement de l’individu, culture de la volonté, entraînement à l’action.

27 De sorte qu’on peut conclure que l’action directe, outre sa valeur de fécondation sociale, porte en soi une valeur de fécondation morale, car elle affine et élève ceux qu’elle imprègne, les dégage de la gangue de passivité et les excite à s’irradier en force et en beauté.

Pour citer cet article

Référence électronique

Emile Pouget, « Les caractères de l’action directe », revue Agone, 33 | 2005, [En ligne], mis en ligne le 28 octobre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/139. Consulté le 12 août 2012. DOI : 10.4000/revueagone.139

Auteur

Emile Pouget

Fils d’un notaire aveyronnais, Émile Pouget (1860-1931) s’implique dans les mouvements anarchiste et syndical dès son adolescence. En 1883, lors d’une manifestation ponctuée par le pillage de trois boulangeries, il est arrêté, condamné et incarcéré trois années durant. Libéré, il lance Le Père peinard, un périodique de critique sociale qui lui vaut de nombreux procès et incarcérations. À partir de 1902, il devient avec Griffuelhes la figure de la CGT et du syndicalisme révolutionnaire. (Pour une présentation de la vie et de l’œuvre d’Émile Pouget, voir Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome XIV, Éditions de l’Atelier.)

Articles du même auteur

Droits d'auteur

© Editions Agone