Critique d’Aurore CHERY


L’Évasion de Louis XVI : une leçon d’histoire paradoxale

Aurore CHERY - doctorante en histoire (Université de Lyon III)

La chaîne de documentaires Planète a rediffusé L’Evasion de Louis XVI en ce mois d’octobre, l’occasion de revenir sur ce téléfilm d’Arnaud Sélignac qui avait fait grand bruit avant même sa première diffusion en février dernier sur France 2. Réalisée dans l’esprit de la collection de Gallimard « Les journées qui ont fait la France », la série ne compte pour le moment que deux épisodes : le premier sur l’assassinat d’Henri IV et celui-ci qui rebaptise la plus traditionnelle « fuite à Varennes ». De quoi s’agit-il ? Tout simplement, selon la bible de création, « d’attirer le public dans une fresque riche en rebondissements, où, à l’issue du film, il n’en aura pas moins appris l’Histoire » et le tout, en quatre-vingt-dix minutes. On le voit, pour Jacques Malaterre, à l’origine du projet, la volonté de se substituer au professeur d’histoire ne fait aucun doute et c’est probablement ce qui explique la place de choix accordée au conseiller historique, associé au processus de production dès l’élaboration du scénario. Choisis par cooptation, souvent sur les conseils d’Yves Coppens qui collabore depuis longtemps avec Malaterre, ceux-ci se sont jusqu’ici avérés ravis de leur participation à ce projet et de ce qui en est résulté. Janine Garrisson se réjouit ainsi d’avoir vu « son » Henri IV prendre vie dans le premier épisode et Jean-Christian Petitfils, quoique moins vivement enthousiaste, s’est vraisemblablement fait plaisir avec le deuxième. Cependant, si ces conditions semblent « idéalement » annoncer la réconciliation de la télévision et de l’histoire, le deuxième épisode est loin d’avoir fait l’unanimité dans la communauté scientifique puisqu’il avait déclenché la polémique alors même qu’il était encore au montage.

Mais qu’en est-il au visionnage ? Plus qu’un héros de fiction, Louis XVI se transforme en héros tout court, ce dont ne laisse pas douter l’épilogue dithyrambique de l’épisode qui peut rappeler les meilleures pages de l’historiographie royaliste du XIXe siècle. Quand on sait qu’il est censé résumer « les résonances sociales et politiques qu’il (l’événement) a encore aujourd’hui », il y a de quoi s’interroger. S’il est peu probable que l’équipe de tournage appartienne dans son ensemble à un obscur groupuscule royaliste, on peut néanmoins se demander ce que sont devenues les observations du fameux conseiller historique. Une rencontre avec l’équipe du film m’a permis de répondre à ces questions. À première vue, ce ne sont pas les amateurs du XVIIIe siècle qui manquent dans cette production. Arnaud Sélignac, le réalisateur, nous avait déjà donné une Divine Emilie, adaptation de la biographie d’Emilie du Châtelet par Elisabeth Badinter. Quant à Antoine Gouy, l’interprète de Louis XVI, il aime tant le XVIIIe siècle qu’il a un temps songé à entamer des études d’histoire et qu’il a poussé le souci du détail jusqu’à passer le casting en costume. Quelques discussions sur la période entre le réalisateur et le comédien et c’en était fait, Sélignac était définitivement convaincu : Antoine Gouy serait Louis XVI. « Ah, nostalgie quand tu nous tiens ! » pourrait-on penser dans de telles conditions... et rien ne serait plus faux. Chez les Gouy, on est bretons, certes, mais pas chouans pour autant. « Ma famille, c’est Pagnol » se plait plutôt à dire le comédien ; une famille de hussards noirs façon IIIè République jusque dans sa représentation de Louis XVI tout droit héritée de Lavisse. Et c’est ce même Ernest Lavisse qui apparaît comme l’homme à abattre pour le réalisateur. Parce que son imaginaire désuet de Louis XVI hante encore largement la conscience collective, Sélignac y voit un défi à relever. Pas plus royaliste qu’Antoine Gouy, il est simplement travaillé par la question de la vérité depuis la réalisation de Si je t’oublie Sarajevo, pendant laquelle il s’était heurté au ministère de la Défense en voulant évoquer la présence de snipers dans l’armée française. C’est donc très naturellement qu’il s’en remet au conseiller historique pour le guider sur la bonne voie.

Et c’est dans le même état d’esprit que travaille Emmanuel Bézier, le scénariste. Confronté à la difficulté de faire de l’éternel faire-valoir de Marie-Antoinette le héros d’une fiction, il lit beaucoup et s’entretient lui aussi avec l’incontournable conseiller historique. Jean-Christian Petitfils, puisque c’est de lui qu’il s’agit, se montre très satisfait de son travail et, de son propre aveu, n’aura corrigé que des points de détails concernant l’étiquette. Il déplore toutefois le traitement un peu long et fantaisiste des relations entre Fersen et Marie-Antoinette. Il faudra donc penser qu’il aura été distrait en lisant ces paroles attribuées à Louis XVI sur lesquelles il n’a nullement réagi : « Je suis un pacifiste : la seule bataille que j’ai jamais livrée était contre les Anglais afin de libérer les Amériques du joug de nos voisins d’Outre Manche. (…) Ce peuple d’Amérique, devenu libre, a réussi à forger une grande nation. Je suis persuadé que nous pouvons également faire notre métamorphose en établissant une monarchie constitutionnelle » ou encore « Les hommes sont éduqués, le peuple revendique des droits et certains privilèges d’une caste néfaste contrastent par trop avec la dureté de la vie de mon peuple ».

Certes, on est alors loin de Lavisse, mais faut-il pour autant que Louis XVI en devienne anachronique, hostile à la société d’ordre et chaud partisan de la monarchie constitutionnelle ? Pour Frédéric Fougea, le producteur qui ne cache pas son point de vue relativiste sur l’histoire, la nécessité dramatique l’imposait : « Si Louis XVI et Marie-Antoinette sont tous les deux absolutistes, la relation n’est pas assez clairement conflictuelle. On ne peut pas consacrer plusieurs séquences au seul fait que l’un accepte l’aide d’armées étrangères et pas l’autre. » Par conséquent, la leçon d’histoire a ses limites et doit avant tout se plier à la dramaturgie. Bien, passons, après tout la télévision a ses lois et il faut bien accepter quelques concessions mais l’ennui ici, c’est que Louis XVI est loin d’être une figure aussi consensuelle qu’Henri IV et l’historiographie autour du personnage s’en ressent ; une différence qui n’a malheureusement jamais été soulignée par Petitfils ou du moins pas en ces termes. En effet, si chacun a bien mesuré l’impact du discours républicain au point d’alimenter sur le tournage une véritable légende urbaine autour des deux portraits de Louis XVI en grand costume royal, l’impact du discours royaliste a quant à lui été largement sous-estimé puisqu’il a pu facilement apparaître comme la vérité occultée par les vainqueurs. Discours idéalisé de Louis XVI et de son règne développé dans la presse du XVIIIe siècle et repris sous la Restauration, son caractère de nouveauté résulte aujourd’hui d’un double phénomène : la rupture avec la ligne dure d’un royalisme d’Action française, qui condamnait plutôt ce qu’il percevait comme la faiblesse et la modernité de Louis XVI, et le désintérêt assez global des travaux universitaires pour le personnage.

Par conséquent, si le conseiller historique a un rôle crucial, encore faut-il s’assurer de bien le choisir : Janine Garrisson s’est certainement imposée par ses travaux reconnus sur le protestantisme et sur Henri IV, Petitfils plus probablement par le succès de librairie de sa biographie de Louis XVI, une incartade dans le XVIIIe siècle pour ce dix-septièmiste. Également connu pour ses activités de chroniqueur au Figaro littéraire, il est finalement assez cocasse d’en attendre une présentation apaisée et dépolitisée de Louis XVI et le texte de l’épilogue, qui ne l’a aucunement dérangé, est bien là pour attester de la méprise : « À la tête d’une France au zénith de sa prospérité et de sa puissance, Louis XVI aurait pu être un roi glorieux, il ne fut qu’un roi martyr. Souverain bienveillant, instruit et intelligent, Louis XVI aimait son peuple avec sincérité. Mais dans le tourbillon de la Révolution, il manqua et de clairvoyance et de chance. Ratée, l’évasion de Louis XVI fut le fiasco de son projet politique. En partant le temps d’une journée, le roi de France avait laissé la place à une idée nouvelle, une idée qui allait rayonner à travers le monde : la république ».

Quand on sait que cette version finale a été amendée par Arnaud Sélignac devant l’émoi d’Antoine Gouy, on n’ose imaginer la précédente. Louis XVI comme inventeur de la République, la pirouette est belle et fait songer à cette autre formule : « La République a accompli le vieux rêve des rois. Elle nous a fait une nation une et indivisible. Une communauté de libres citoyens. » Extraite du discours prononcé à Caen par Nicolas Sarkozy le 9 mars 2007, elle nous rappelle opportunément que l’écriture du scénario est contemporaine de la dernière campagne présidentielle. On y retrouve sans doute l’empreinte d’un certain air du temps qui présage probablement de ce qu’il faut attendre du futur musée de l’Histoire de France. Cependant, une fois le travers autorisé par Petitfils analysé, il n’en reste pas moins que la démarche initiale permet d’interroger de manière intéressante le personnage de Louis XVI, devenu un tel cliché que tout un chacun estime toujours avoir quelque chose de légitime à en dire. L’écriture du scénario oblige en effet à se poser très concrètement la question de l’action indépendamment des lieux communs et autres caricatures associés au personnage, elle permet d’envisager tout simplement Louis XVI comme un chef d’Etat aux prises avec un mouvement révolutionnaire. Il en ressort un certain nombre de séquences loin d’être dénuées d’intérêt à l’instar de la scène des lavandières qui, balayant toutes les représentations traditionnelles de Louis XVI, rend assez bien compte de la manière dont il a lui-même contribué à écrire sa légende dorée. Paradoxalement, c’est tout ce qui semblait relever du discours historique et servir de caution scientifique (lectures et entretiens avec le conseiller historique) qui a induit en erreur l’équipe du film et à l’inverse alors que, faute de temps, Gouy aura réduit ses lectures à l’essentiel et n’aura jamais rencontré Petitfils, il n’en aura pas moins manifesté la compréhension la plus fine du personnage et des enjeux mémoriels qui l’entourent. Par conséquent, il ne s’agit nullement ici d’entériner le divorce définitif entre la télévision et l’histoire mais bien de souligner que la réussite de leur union réside dans une vigilance d’autant plus grande face à des problématiques mémorielles de plus en plus prégnantes et auxquelles la télévision offre une formidable caisse de résonnance.


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