La psychiatrie s'élève contre les dérives de la "bible" des troubles mentaux

par
le 25 avril 2013 à 09h16 , mis à jour le 26 avril 2013 à 10h43. , mis à jour le 01 janvier 1970 à 00h59.
Temps de lecture
4min
Un patient à l'hôpital.
Un patient à l'hôpital. / Crédits : Siri Stafford / Thinkstock
Partager
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
À lire aussi
SantéAvant la publication du nouveau DSM, catalogue de référence des troubles mentaux, des psychiatres et psychanalystes contestent les limites de ce manuel : augmentation des diagnostics et surprescription.

C'est la "bible" de la psychiatrie, le catalogue de référence des troubles mentaux utilisé dans le monde entier. La cinquième et nouvelle édition du DSM (diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), élaborée par l'Association américaine de psychiatrie, sera publiée le 22 mai 2013. Comme aux Etats-Unis il y a deux ans, ce best-seller médical soulève un vent de critiques chez de nombreux psychiatres et psychanalystes français. Au cœur de la polémique, de nouvelles maladies qui font leur apparition dans le DSM V : le deuil, les colères enfantines, l'addiction à internet ou encore la gourmandise.

"On est passé d'un peu moins de 150 troubles mentaux en 1980, à 400 actuellement, explique à MYTF1News Patrick Landman, psychiatre et psychanalyste, président de l'initiative Stop DSM. Les conséquences : augmentation du nombre de diagnostics, sur-médicalisation et sur-prescription de psychotropes, indique le psychiatre, pour qui ce livre "nuit gravement à la santé".

Deuil et hyperactivité, la tension du sur-diagnostic

Les "faux" malades seraient ainsi de plus en plus nombreux, selon lui : "En abaissant le seuil d'inclusion dans une maladie, cette classification augmente le nombre de personnes concernées par un diagnostic, les étiquetant à tort hyperactives ou déprimées". Si le proche d'un défunt conserve une "apparence dépressive" au-delà de deux semaines après un deuil, le DMS V avance le diagnostic d'"épisode dépressif majeur", ce qui justifie la prescription d'antidépresseurs, au nom de la prévention. "On arrive à une perte de la notion de normalité et une médicalisation de tous les aspects de la vie", estime Patrick Landman.

Autre exemple : l'hyperactivité des enfants. Selon le DSM V, un enfant de six ans qui fait trois crises de colère forte par semaine pendant une année sera étiqueté Disruptive Mood Dysregulation Disorder. "On pourra lui prescrire des médicaments, comme la Ritaline, dont les effets secondaires sont importants, précise Patrick Landman. L'hyperactivité peut être un problème éducatif ou familial, et un accompagnement éducatif et psychologique peut suffire."

Une influence importante sur la psychiatrie française

La polémique n'est pas seulement venue de psychiatres formés à la psychanalyse. Elle est née aux Etats-Unis. Allen Frances, président du groupe de travail qui a élaboré le DSM-IV, est l'un des premiers a avoir tiré la sonnette d'alarme. Une nouvelle catégorie de trouble, le "trouble symptôme somatique" pourrait "conduire à des diagnostics erronés ou par excès, et à des prises en charge inappropriées", a estimé dans le British Medical Journal Allen Frances.

Si ce manuel n'a de valeur juridique qu'aux Etats-Unis, il influence l'ensemble de la psychiatrie mondiale. Contre cette domination, il y eut quelques tentatives, comme l'Organisation mondiale de la Santé qui a lancé sa propre classification, le CIM, qui fait foi en France. "Mais le DSM agit sur deux aspects essentiels, précise Michel Botbol, professeur de pédopsychiatrie et secrétaire général de l'Association des psychiatres de France. D'abord, il a un effet au niveau académique sur la nomination des professeurs et sur la recherche, car si vous voulez être publié dans des revues américaines, qui fournissent argent et reconnaissance des pairs, il faut utiliser la classification du DSM". Deuxième conséquence : la prescription des médicaments : "La publicité auprès des médecins sur l'efficacité des médicaments et donc sur leur production par les laboratoires pharmaceutiques se base sur ce manuel", ajoute Michel Botbol.

La psychiatrie n'est pas "fondée" sur la biologie

"Dans les années 1950-1960, les médicaments créés par l'industrie pharmaceutique ont permis un progrès fantastique, mais à partir des années 19870-80, il y a un virage, dit Patrick Landman. Les industries pharmaceutiques ont prétendu qu'elles avaient le traitement de la dépression ou de la psychose alors que c'est complètement invalidé scientifiquement." Même analyse de Michel Botbol : "Le problème de ce manuel est son désir de vouloir faire de la psychiatrie une discipline médicale comme les autres, fondée sur la biologie. Avec la rougeole, on peut trouver des symptômes visibles et des causes, mais pas avec la psychiatrie".

Dans cette contestation, même les défenseurs connus du DSM fustige cette dernière édition. Dans le Journal du Dimanche, le professeur de psychiatrie Julien-Daniel Guelfi, qui a coordonné la traduction française des deux dernières éditions, soutient qu'"il doit rester un outil de travail", mais "surtout pas un instrument sur lequel fonder un diagnostic" : "Certains jeunes psychiatres l'utilisent à tort dans leur pratique mais ils sont de moins en moins nombreux à tomber dans ce piège. Personnellement je m'en sers que pour rédiger un article scientifique ou bâtir une étude. Jamais pour soigner".

Tristesse business, le scandale du DSM de Patrick Landman, Max Milo, 127 p.

Commenter cet article

      logAudience