Recension par Édouard Divry o. p. du livre : Maria Beesing, Robert Nogosek, Patrick O’Leary, L’Ennéagramme, un itinéraire de la vie intérieure, trad. de l’anglais de J.-P. Bagot, Paris, D. D. B., 1992, 204 p.

Sur la base d’une expérience transmise oralement, affirmée ancienne mais sans preuve à l’appui, et aboutissant à une technique psychologique qui distribue le genre humain, hommes et femmes sans distinction, en neuf types définis, la dominicaine Maria Beesing, le jésuite Patrick O’Leary et le frère Robert Nogosek de la Congrégation de la Sainte-Croix proposent un itinéraire de vie spirituelle complet, une relecture chrétienne de ce qui apparaît à première vue un arcane, appelé l’ennéagramme, qui « serait venu d’Afghanistan » (p. 7), pays peu accessible s’il en est. Cette technique de connaissance de soi remonterait à des âges fort reculés, il y aurait quelque 2000 ans.

L’ennéagramme se visualise selon un cercle sur lequel, dans le sens des aiguilles d’une montre, neuf points équidistants se répartissent dans l’ordre de UN à NEUF, et aboutissent donc au NEUF, point placé tout au nord de la circonférence. Des sécantes au cercle forment un triangle équilatéral : TROIS, NEUF, SIX, TROIS ; et la ligne brisée, en symétrie axiale nord - sud, rejoint dans l’ordre suivant les UN, QUATRE, DEUX, HUIT, CINQ, SEPT, UN. Les flèches des lignes qui relient ces deux séries de point suivent toujours l’ordre que nous venons de mentionner (cf. p. 12; p. 130; p. 152; p. 191). Ces points symbolisent, chacun, une configuration psychologique distincte, fixe.

 

Il existerait un point ténébreux mais névralgique pour chaque personne, une « force négative » appelée aussi une « propension maligne » (p. 14), une sorte d’impulsion ou inclination psychologique, fondamentalement invariable (cf. p. 150), selon une parmi neuf (ennéa en grec = neuf) mesures (gramme) possibles. Cette classification permettrait de mettre au jour une fausse relation à soi, nommée une « compulsion ». L’art de l’ennéagramme consisterait à révéler cette compulsion, acquise lors de l’enfance. Dès six ans, les dés seraient jetés selon Sam Keen, illustre inconnu cité (cf. p. 7 et p. 99). Après avoir découverte la compulsion par un exercice sur tout soi-même et par le biais d’un travail d’équipe, l’initié obtiendrait alors un meilleur épanouissement de tout son être, une meilleure connaissance de soi, puis des autres (cf. p. 20).

Cette compulsion se définit comme « une tendance qui entraîne » vers un comportement donné, cela sans se confondre avec une simple obsession, une idée fixe ou même une préoccupation consciente (cf. p. 13). L’ignorance empêcherait que le sujet puisse s’opposer à ce qui détermine sa façon d’agir. Les auteurs la comparent à « une espèce de “péché originel” qui s’oppose à l’authenticité de leur personnalité » (p. 14), un égoïsme de base se distribuant donc selon neuf types de fautes initiales. Les auteurs chrétiens pensent que la connaissance de l’ennéagramme, comparée à la vérité de l’Évangile qui rend libre (cf. p. 15), permettrait de créer une « stratégie de défense » pour suivre librement cette contrainte, ou mieux s’y opposer.

En outre l’ennéagramme pourrait se lire en complément d’une doctrine du salut : chaque compulsion s’identifierait avec une tentative de se sauver tout seul par un artifice psychologique caché à soi-même et de fait voué à l’échec, qu’il s’agirait de dénoncer pour trouver le vrai salut (cf. p. 16). La compulsion provoquerait, en nous, un évitement de la réalité, qui, par un renversement des valeurs, deviendrait motif perceptible de notre fierté. Il serait urgent de nous libérer de ces évitements numérotés de un à neuf : colère (1), besoin (2), échec (3), banalité (4), vide (5), déviance (6), peine (7), faiblesse (8), conflit (9) (cf. figure 1, p. 17). Ces évitements se transforment par la connaissance de l’ennéagramme en un motif de supériorité dans le même ordre (1 à 9) : perfection (1), altruisme (2), succès (3), distinction des autres (4), stock de connaissance (5), loyauté (6), plaisir (7), force (8), paix (9).

Sur cette base de donnée, assimilée parfois à une caractérologie (cf. page de dos de la couverture du livre), de longues descriptions suggestives permettent de mieux cerner l’identité des UN, des DEUX, jusqu’aux NEUF (cf. p. 20-52). Chaque numéro se voit récapitulé en vingt maximes descriptives que l’initié reconnaîtra ultérieurement pouvoir n’être que des « stéréotypes » (cf. p. 53), c’est-à-dire des caricatures. Il s’agit donc de se débarrasser de cet inconvénient en s’élevant à la personnalité de Jésus lui-même (cf. p. 53-95) pour justifier l’existence de neuf qualités humaines assumées par le Christ.

Le problème majeur de cette relecture biblique consiste dans un déchiffrage à l’envers de la pratique illuminante de la Bible comme Parole révélée. Dieu parle en premier et non l’inverse. Ici, au contraire, la proposition démarre d’une pré-compréhension ennéagrammique qui cherche à rejoindre Jésus a posteriori. Certes, une telle démarche a ses lettres de noblesse chez les Pères qui vérifient leurs hypothèses théologiques à l’aune de la Parole de Dieu, mais dans un dialogue avec la Tradition où Dieu parle toujours le premier. La démarche proposée pour découvrir la personnalité de Jésus engage de surcroît une deuxième pré-compréhension, d’ordre philosophique cette fois, qui admet le procédé dialectique hégélien : thèse, antithèse, synthèse (cf. p. 55). Le système invente ainsi les neuf qualités de Jésus a posteriori : idéaliste (1), serviteur de tous (2), édificateur zélé du Royaume (3), sensible (4), doué de la sagesse de l’amour (5), loyal envers la loi (6), bon vivant (7), dénonciateur des injustices (8), patient (9).

Puis, les trois religieux catholiques, par un retour à l’idéologie, se mettent en quête du piège attenant à ces qualités : 1. intolérance / idéalisme ; 2. manipulation ; 3. réussite au détriment de l’intégrité personnelle / succès ; 4. mélancolie ; 5. enfermement abstrait ; 6. légalisme ; 7. fuite devant la souffrance ; 8. autoritarisme ; 9. indolence. Ils énoncent alors comment Jésus a échappé à chaque appât en révélant les vraies valeurs évangéliques : 1. retrouver l’optimisme ; 2. reconnaître ses besoins ; 3. accepter l’échec ; 4. éviter de s’apitoyer sur soi-même ; 5. se faire pédagogue ; 6. répondre à l’esprit de la loi ; 7. trouver la sécurité au présent ; 8. rester vulnérable ; 9. utiliser ses charismes. Il n’y a pas que du faux dans tout cela, mais quelques demi-vérités qui peuvent être dangereuses sans un outil supérieur d’analyse. « Il n’existe pas de doctrine si fausse que du vrai n’y soit mélangé aux erreurs » (Thomas d’Aquin, ST, IIaIIæ, q. 172, a. 6).

La deuxième partie de l’ouvrage constitue l’effort anthropologique pour situer l’ennéagramme dans un tout plus cohérent. C’est la partie la plus technique mais aussi la plus courte (cf. p. 99-146), moins du quart de l’ouvrage. Elle s’intitule : « comprendre ses compulsions ». Il s’agit de revenir à la faille d’origine qui a provoqué une « scission entre le moi et le monde » (p. 99). Le brassage des Universités américaines (Loyola, Creighton) donne à nos Auteurs l’occasion de comparer le système ennéagrammique à celui de cet autre jésuite Tad Dunne (s.j.) qui a conçu un tableau anthropologique de 3 x 3 lignes et colonnes (cf. p. 100-111).

Plus bas, on comparera même les résultats de l’étude aux motions de saint Ignace de Loyola lui-même (cf. p. 188-189). Le système de Tad Dunne, très simple en lui-même, a la curiosité d’être lui aussi à neuf entrées selon trois jugements de valeur et trois comportements possibles. Les jugements se divisent en sentiment d’infériorité, d’égalité, ou de supériorité entre soi et le monde ; et les comportements se subdivisent entre l’agressivité, l’indépendance (ou retrait), et la dépendance vis-à-vis du monde. On analyse ensuite, sans beaucoup de cohérence interne à l’ouvrage, l’expérience subjective du temps selon les neuf caractères décrits (cf. figure 2, p. 113). Les auteurs vont même jusqu’à illustrer leurs dires par la vieille association plus que millénaire, réalisée par les fabulistes, depuis Ésope jusqu’à Lafontaine, entre certains animaux et les neuf caractères dépeints ainsi (cf. figure 3, p. 117).

Le chapitre quatrième intitulé « le déséquilibre de la personne » aborde le nœud de l’anthropologie adoptée en distribuant l’ennéagramme selon neuf passions classiques (vices) : 1. colère ; 2. orgueil ; 3. mensonge ; 4. envie ; 5. avarice ; 6. peur ; 7. laisser-aller ; 8. arrogance ; 9. paresse (cf. p. 121-135). Cela se réalise avec un recours aux catégories en ternaire, somme toute plus maniables, celles de Tad Dunne déjà mentionnées : réalité d’ordre intérieur, réalité d’ordre extérieur, réalité constituant une harmonie entre intérieur et extérieur (cf. figure 7, p. 124).

La catégorie du ternaire du comportement (agressivité, retrait, dépendance) permet aussi de rendre compte du parcours désormais fléché sur le cercle ennéagrammique ; le sens compulsionnel s’aggravant à partir des affections suivantes : ressentiment (1), flatterie (2), vanité (3), mélancolie (4), avarice (5), peur (6), planificateur (7), vengeance (8), indolence (9). Il peut même admettre un développement encore pire, respectivement : mélancolie (1), vengeance (2), indolence (3), flatterie (4), [esprit] planificateur (5), vanité (6), ressentiment (7), avarice (8), peur (9) (cf. figure 8, p. 130).

Par réduction, dans le dessein de mieux faire comprendre les aspects encore abscons de l’ennéagramme, les auteurs ont plusieurs fois recours à une loi psychologique plus simple et plus vraisemblable qui peut s’exprimer comme un enfermement psychologique dans un cercle vicieux (a b c a) : a. l’échec que subit le présomptueux en son âpreté (agressivité) se résout en désespoir ; b. l’attitude déçue qui conduit à une attitude de retrait face à la réalité se mue en de nouvelles dépendances vis-à-vis de fausses espérances ; c. les fausses espérances déçues conduisent à de nouvelles formes d’agressivité- présomption (cf. figure 9, p. 130; figure 14, p. 152).

En répartissant ensuite les neuf points de l’ennéagramme selon trois centres énergétiques : cœur (2, 3, 4), viscères (5, 6, 7), tête (8, 9, 1) (cf. figure 10, p. 138), les auteurs font appel à un certain Pyotr D. Ouspensky et, en fait, aux vieilles catégories platoniciennes qui parlent assez facilement d’elles-mêmes. L’art explicatif devient de plus en plus faible. Il suppose une géographie physique (viscères, tête, cœur) mais aussi des limites de proximité sur le cercle lui-même : HUIT voisin du SEPT et donc de la tête, QUATRE voisin du CINQ et donc aussi de la tête, UN voisin du DEUX et donc du cœur, etc…. Les types ennéagrammiques auraient, trois à trois, privilégié tel centre énergétique plutôt que tel autre. Les TROIS, SIX, NEUF formeraient un ternaire à part, discriminatoire, celui dit du « refus », c’est-à-dire refus de reconnaissance d’avoir privilégié un centre plutôt qu’un autre (cf. figure 11). Les autres se distribuent alors aux ailes des trois centres énergétiques : les UN, DEUX, QUATRE, CINQ, SEPT, HUIT qui admettent des trajectoires plus évolutives (cf. figure 12, p. 139) selon un type de raisonnement assez complexe issu de l’idéologie.

 

La troisième partie, qui se veut plus chrétienne, intitulée « le dépassement des compulsions », part de la notion assez générale de rédemption, en développant trois sources d’aide pour dépasser les compulsions : soi-même, les autres et Dieu (cf. p. 149). Il s’agit de développer un agere contra (agir contre) ignatien, en sens contraire de la tendance instinctive en particulier avec l’aide de Dieu selon une triple modalité possible : conversion intellectuelle, conversion affective, conversion instinctive. C’est la partie la plus intéressante du livre s’il n’y avait pas un risque de pélagianisme, c’est-à-dire la tentative d’acquérir la grâce par les seuls efforts volontaires, de se convertir à la force du poignet.

L’analyse débute par une considération sur un travail possible sur soi. Elle part de la triple distribution qui fait appel aux classifications du jésuite Dunne susmentionné : les agressifs ; les dépendants ; ceux en retrait. Les types agressifs (HUIT, TROIS, UN) qui veulent progresser doivent agir en sens contraire de la flèche de l’ennéagramme et adopter la fierté (l’orgueil?) en amont du leur (cf. figure 13, p. 152) pour développer celui des DEUX, SIX, SEPT. Pareillement, les dépendants (DEUX, SIX, SEPT) doivent remonter le courant vers les QUATRE, NEUF, CINQ. Et les types en retrait CINQ, NEUF, QUATRE vers les HUIT, TROIS, UN. L’aide possible demandée à autrui dans cette démarche de lumière sur soi ne fait l’objet que de très brèves considérations plutôt fondées sur le bon sens, si le lecteur finit par adopter la vraissemblance des neuf caractères jusqu’à présent décrits (cf. p. 161-166).

L’analyse se poursuit par le thème de la conversion à Dieu (cf. p. 167-190). Au principe, il y a l’abandon à Dieu avec une référence au Père de Caussade (cf. p. 174, note 2). Mais cet abandon se voit en fait proposé et transposé comme un moyen pour réactiver de mystérieuses « énergies de l’être », non définies : « Ce n’est qu’en se remettant totalement à lui [Dieu] qu’on peut réactiver les énergies profondes de notre être » (p. 167).

Dieu peut y être facilement pris comme moyen et non comme fin malgré la connaissance qu’affirment avoir les religieux du vrai principe moral que la fin ne justifie pas les moyens (cf. p. 68). Sont alors proposées de nouvelles convictions intellectuelles qui tentent de rejetter les pièges des compulsions : perfection (1), service (2), efficacité (3), authenticité (4), savoir (5), sécurité (6), idéalisme (7), justice (8), mépris de soi (9) (cf. figure 15, p. 169). Le but serait d’acquérir une conviction religieuse différente pour chaque type de personnalité : croissance (1), grâce (2), volonté divine (3), union à Dieu (4), providence divine (5), confiance en Dieu (6), co-création (7), compassion (8), amour inconditionnel (9) (cf. figure 16, p. 169).

La conversion affective outre le fait qu’elle suit la conversion intellectuelle propose alors de réaliser le passage de la passion à la vertu. La liste des neuf passions retenues – colère (1), orgueil (2), mensonge (3), envie (4), avarice (5), peur (6), laisser-aller (7), arrogance (8), paresse (9) – fait appel à la peur et à la colère, mais insère en fait des vices ou des actes mauvais. En dehors du courage (= force ?), les vertus sélectionnées ne mettent pas en évidence les vertus cardinales de la vie morale – prudence, tempérance, force et justice (cf. Sg 8, 7) –, mais davantage quelques-unes de leurs parties intégrées ou annexées. Neuf vertus seulement se distinguent : sérénité (1), humilité (2), fidélité (3), équanimité / égalité d’humeur (4), détachement (5), courage (6), sobriété (7), simplicité (8), diligence (9).

La conversion de l’instinct se comprend comme un équivalent du discernement spirituel. Si les fruits de l’Esprit (cf. Ga 5, 22) considérés, en langage ignatien, comme des mouvements de consolation, ils présupposent acquises les deux étapes précédentes de conversion intellectuelle et affective. Ils centrent cette troisième étape de conversion sur la recherche de la volonté de Dieu, mais en soulignant aussitôt l’aspect sensible de cette quête : « un extraordinaire sentiment de bien-être et de joie intérieure » (p. 187). Se rattachent alors ces trois expériences de consolation de saint Ignace aux trois centres énergétiques précités (cf. figure 19, p. 191) : l’expérience de feu correspondrait aux « viscères », l’élan de reconnaissance se rattacherait au « cœur », et l’expérience de paix serait liée à la « tête ». À partir de là, se déduisent trois types de désolation qui n’appartiennent pas explicitement à une division du langage ignatien : trouble / obscurité / pesanteur ; dégoût / inquiétude ; révolte / désespoir / égoïsme (cf. figure 20, p. 191). La consolation, dans ce cadre, devient le sentiment d’adaptation que provoque le mouvement de contre-courant des flèches de l’ennéagramme. Le mouvement inverse, dans le sens des flèches de l’ennéagramme – ce qui accentue la compulsion –, produirait la désolation spirituelle.

Enfin, le livre se termine dans une perspective encore plus reposante pour la pensée, une idée très poétique, idyllique même, qui associe pour « l’homme racheté » (p. 195) des couleurs et des animaux symboliques selon les neuf types de l’ennéagramme (cf. p. 196-202). Se reconnaît ici l’usage des techniques de pédagogie de groupe pour obtenir l’adhésion au message. Tout s’achève dans un conte de sagesse indienne (cf. p. 203-205) qui laisse le lecteur sur un goût apologétique en faveur de tout ce système. Cela sert d’exhortation et aussi de mise en garde finale contre un lecteur encore sceptique face à ce système anthropologique que nous pouvons qualifier en réalité de gnose, un salut obtenu par la connaissance d’un secret, volontairement christianisée mais en surface.

 

S’intéresser aux descriptions détaillées, concrètes, de la psychologie humaine aboutit souvent à identifier tel aspect ou tel trait de notre propre caractère. Ces descriptions ne manquent pas dans l’ouvrage présenté ici. C’est un premier point positif. Cette découverte s’avère toujours utile pour un examen de conscience et l’enrichit immanquablement. Le livre de M. Beesing, R. Nogosek et P. O’Leary, grâce à l’expérience humaine des auteurs qu’on peut supposer assez étendue en la matière, offre donc, à l’occasion, un outil profitable dans l’ordre de la contribution ponctuelle à une connaissance non systématique de soi. Au-delà de cette qualité, évidemment très aléatoire – tant les psychologies de chacun se montrent en fait diversifiées ! –, l’ouvrage se voudrait résolument chrétien. Est-ce bien le cas ? Il fait recours pour cela, et c’est un bien réel à relever en faveur des auteurs, aux fruits du Saint-Esprit (cf. p. 187), ainsi qu’aux vertus (cf. p. 180-187) en des temps philosophiques difficiles pour ces dernières. Et surtout, ce livre déploie de belles harmoniques souvent justes sur les conséquences de la triple conversion escomptée : intellectuelle, affective, instinctive. L’intention du livre s’avère ainsi louable et pourrait même aider tel non-chrétien, ou même un chrétien ayant perdu ses repères, par exemple tel contemporain pris dans les difficultés d’un nombrilisme psychologique massivement répandu, à découvrir les insondables richesses de la spiritualité chrétienne et notamment ignatienne (cf. p. 188-189). Au reste, cet objectif se réalise de manière totalement indépendante de l’ennéagramme : ce pourrait donc devenir pour certains une porte de sortie salutaire hors des mailles emprisonnantes de l’ennéagramme dans lesquels ils auraient eu le malheur de s’enliser.

La place d’autrui, hélas utilisée comme un moyen pour se grandir à partir du cercle ennéagrammique, se trouve réduite à une très pauvre situation (cf. p. 161-166). Aux yeux de la grande tradition philosophique, l’amour d’amitié doit demeurer gratuit s’il veut durer dans la vérité et la fidélité. Par ailleurs, la distinction psychologique des sexes, homme et femme, ne semble jamais prise en ligne de compte, ce qui s’avère un point particulièrement faible et facilement repérable en confrontation avec une analyse psychologique classique. Enfin, dans les rapports au prochain, le risque se montre beaucoup plus grave encore d’une manipulation de la part de soi-disant maître en science relationnelle, thérapeute auto-patenté, lequel peut facilement leurrer des chrétiens de bonne foi sans grande formation philosophique, théologique et spirituelle. Une technisation psychologique risque de prendre le pas sur la liberté et finalement peut obstruer le mouvement de la grâce en sa gratuité. Le don ou la capacité acquise à connaître autrui par une compétence expérimentale pleine de finesse menace de se dissoudre dans des schémas qui feront perdre au conseiller d’âme une vraie souplesse ou encombreront son tact spirituel existant, mais toujours fragile. Au total, l’attribution d’un numéro de l’ennéagramme à un dirigé spirituel et l’usage technique ennéagrammique conduira fatalement le père spirituel à compromettre cet « art des arts », celui de conduire les âmes dans les vraies voies surnaturelles.

Quant à la vraie conversion à Dieu, ce n’est pas d’abord un stratagème pour atteindre un progrès de vie intellectuelle, affective ou instinctive, mais une rencontre avec le Tout Autre qui nous aime et, en nous aimant par le don gratuit de sa grâce, nous perfectionne au niveau instinctif, affectif, intellectuel, et aussi – il ne faut pas l’oublier – au niveau volontaire ou sinon il s’agirait d’un simple pélagianisme. À la lecture ce livre, le théologien s’offusque à bon droit de la façon dont les concepts de Providence divine, d’abandon à Dieu, de conversion, de rédemption, de la gratuité de la grâce semblent compris presque comme s’il s’agissait d’amateurs qui s’exprimaient. Ajoutons que la Bible, les fruits de l’Esprit, les dons du Saint-Esprit et le discernement des esprits (cf. saint Ignace) apparaissent manipulés au service du système ennéagrammique. Il est proposé, sur fond de dialectique hégélienne, une bien pâle et étriquée figure de Jésus (cf. chapitre deux) fort malmené pour les besoins de la cause.

Les notions théologiques mais aussi philosophiques qui parcourent tout le livre se révèlent peu fouillées, non définies. On ne sait au juste ce qu’est la passion (cf. p. 122) (est-ce un synonyme de vice ?) ou même hélas la vertu (cf. p. 137, § 1) alors que celle-ci s’avère fondamentale en morale catholique (cf. Ph 4, 8). Les auteurs parlent, à ce propos, de dressage par habitude ce qui s’oppose radicalement à une saine compréhension de la vertu, disposition acquise par le concours successif d’actes intégralement humains. En outre, le lecteur se fatigue par ces schémas fléchés à neuf points qui pré-déterminent la réflexion. Des lapsus calami (cf. p. 134, p. 156-157) montrent que les auteurs se laissent guider par la flèche déjà inscrite dans l’ennéagramme pour déduire à peu de frais leurs explications. Le philosophe de métier constatera donc rapidement la pauvreté du discours intellectuel et détectera les nombreux apports d’autres auteurs peu connus, de deuxième main, nécessaires à la cohérence très faible du tout : ceux psychologiques (cf. Sam Keen, Tad Dunne), ceux philosophiques (cf. P. D. Ouspensky) lesquels négligent cependant la question de fond sur le déterminisme et la liberté (cf. p. 150).

Chez une personne dépourvue d’une bonne formation catholique, humaine, philosophique et spirituelle, la porte s’ouvre béante à toutes sortes de jugements dangereux sur soi et sur les autres. L’ennéagramme conduit immanquablement à l’aberration dans l’appréciation du rôle pluriforme de chacun dans l’édification de la maison de Dieu sous la motion toujours neuve du Saint-Esprit (cf. Jn 3, 8) ! Chaque génération de chrétiens doit prendre conscience du « vain leurre » d’une mauvaise philosophie (cf. Col 2, 8), et de l’erreur qui consiste à manquer la distinction fondamentale entre le spirituel et le surnaturel. Tout ce qui est spirituel (religion, méditation, yoga etc...) ne s’identifie pas au surnaturel, c’est-à-dire au milieu naturel de la gratuité de la grâce.

Il y a aussi les risques latents d’une spiritualité pas assez fondée en Église catholique chez ceux qui, après désillusion, quittent un semi - quiétisme pratique1 ou simplement une spiritualité thérésienne quiétiste2, dans un milieu dépourvu d’aspiration véritable aux vertus infuses. Ils passent alors facilement à l’excès inverse du semi-pélagianisme : la volonté qui agit méthodiquement seule jusqu’à l’intervention escomptée, en finale, de la grâce. Il s’agirait même pour cette théorie particulière de nos auteurs, concernant l’ennéagramme révisé par leurs soins, d’un simple pélagianisme si ces remarques sur la grâce ne se montrent, en fait, que gracieusement saupoudrées tout au long du livre.

Au total, avec l’ennéagramme, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui avec raison l’avènement d’une spiritualité douteuse qui s’identifie avec une sorte de « prométhéisme psychique » (Xavier Lacroix). Ces courants ennéagrammiques viennent colportés des États-Unis particulièrement sensibles à la technisation du cerveau (PNL) dans une mentalité utilitariste contre laquelle, fort heureusement, la lumière qui vient de Rome, Veritatis Splendor, nous a mis en garde (cf. Jean-Paul II, Veritatis Splendor, n. 75-76).

Outre l’analyse critique de ce livre, un des critères pour que l’Église avalise une nouvelle doctrine consiste à considérer la sainteté – ou tout au moins, de son vivant, la fidélité ecclésiale à ses engagements fondamentaux – de celui qui tente de l’introduire en son sein. Le départ de l’état clérical et de l’état religieux du R. P. Richard Riso (s. j.), fondateur du système ennéagrammique hors du sein de l’Église catholique, ou d’autres religieux de leur état de vie au contact de l’ennéagramme, ne semble pas montrer pour l’heure des fruits très heureux chez ceux qui l’ont développé : la gravité du fait n’échappera à aucun vrai père des novices ! La perte de sens et de référence au « charisme des religieux3» peut expliquer qu’une théorie psychologique séduisante prenne le pas dans l’ensemble d’une vie qui avait été réellement donnée à Dieu, en Jésus-Christ.

 

Père Edouard Divry, o. p., docteur en théologie et licencié en philosophie (Fribourg).

1 Le semi-quiétisme consiste principalement en l’attente et l’acceptation, considérées comme indispensables, de grâces particulières – les charismes, par exemple – avant de s’engager dans n’importe quelle action concernant peu ou prou la vie spirituelle. Mais l’attitude inverse, le pélagianisme de vie intérieure, peut très bien s’accorder avec un quiétisme pratique au niveau social : l’intérêt pour le Bien commun est délaissé. On considère que Dieu interviendra quand bon lui semblera !

2 Sr Marie de la Trinité o. c. d., novice de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus à Lisieux, témoigne de ce risque du quiétisme, bien évalué par la sainte, docteur de l’Eglise (1997), laquelle indique le chemin spirituel simultané, et de l’acte d’absolue confiance (offrande), et des vertus héroïques : « Un jour, je lui dis que j’allais expliquer sa petite voie d’amour à tous mes parents et amis, et leur faire faire son Acte d’offrande afin qu’ils aillent tous au ciel. “ Oh! - me dit-elle - s’il en est ainsi, faites bien attention ! car ‘ notre petite voie ’ mal expliquée ou mal comprise, pourrait être mal prise pour du ‘quiétisme’ ou de l’‘ illuminisme ’ ”. Ces mots, inconnus pour moi, m’étonnèrent et je lui demandai la signification. Elle me parla alors d’une certaine Madame Guyon qui s’était égarée dans une voie d’erreur, et elle ajouta : “Qu’on ne croie pas suivre notre ‘petite voie’, c’est suivre une voie de repos, toute de douceur et de consolations. Ah ! C’est tout le contraire ! S’offrir en victime à l’amour, c’est s’offrir à la souffrance, car l’amour ne vit que de sacrifice, et quand on s’est totalement livré à l’amour il faut s’attendre à être sacrifiée sans aucune réserve.» (Nous soulignons). PROCÈS DE BEATIFICATION ET DE CANONISATION de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, Procès informatif ordinaire, coll. Bibliotheca carmelitica, Roma, Teresianum, tome I, 1973, p. 456A.

3 L’expression vient de Jean-Paul II, Familiaris Consortio, n. 16.