La Fabrique du Social

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L'innovation sociale

L'innovation est sociale

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Dans les perceptions que nous construisons pour comprendre les changements constants qui travaillent nos sociétés modernes, l’innovation est le plus souvent associée aux nouvelles technologies et objets techniques qui transforment notre quotidien, bouleversent les organisations et le contenu du travail, modifient les pratiques sociales et culturelles. Synonyme, pour beaucoup, d’un progrès soutenu par une croissance économique et l’épanouissement d’un bien-être social, l’innovation apparaît comme la voie première de résolution des crises économiques. Pourtant, l’innovation technologique ne garantit pas le progrès social et le recours à de nouveaux objets peut se traduire par de nouvelles dépendances qui sont loin de signifier un bien-être accru. Si l’innovation est source de développement et de création d’emploi, elle a aussi des conséquences lourdes en terme de suppression d’emplois et de déstructuration d’organisations et d’appareils productifs. La position dominante et sacralisée de la technologie dans une société de production et de consommation occulte trop souvent les aspects sociaux et organisationnels de l’innovation. Il est aujourd’hui courant de  distinguer, dans une perspective d’inventaire et de clarification l’innovation technologique (la téléphonie mobile), l’innovation organisationnelle (le juste à temps) et enfin l’innovation sociale (une crèche inter entreprises).

Ce triptyque a le mérite de permettre un premier niveau de catégorisation, mais il est insuffisant pour définir les processus complexes, individuels et collectifs, qui apparaissent au coeur des enjeux de transformation des pratiques et des représentations collectives. Nous retenons l’idée que l’innovation est un processus social de la conception à l’usage. C’est une construction sociale qui est localisée, dans une organisation, un réseau, un territoire, et qui apparaît dans une situation où des acteurs décident d’expérimenter de nouvelles combinaisons, de connaissances et d’actions, pour répondre à des besoins collectivement identifiés.

«L’innovation est une construction sociale et territoriale dont la production et les effets dépendent des contextes socio-économiques conflictuels et hiérarchiques, aussi bien locaux que mondiaux (..) Le territoire médiatise et institue des arrangements d’acteurs productifs, des organisations, des  processus décisionnels, permettant l’émergence de cultures d’innovation spécifiques, mais pas isolés ni indépendants de contextes plus globaux »1

« Le renouvellement du concept d’innovation est aussi en corrélation avec la redécouverte des travaux de POLANYI2 (1944) qui redéfinissent le champ de ce qui est économique comme un ensemble dynamique de processus sociaux en continuelle transformation dont découlent des formes d’intégration relevant de la réciprocité (logique symétrique) de la redistribution (logique centralisatrice) et de l’échange (logique de marché). Dans cet ensemble de processus l’innovation peut être vue comme étant traversée par un double mouvement d’appropriation et de territorialisation »3

Cette réponse créatrice à des besoins sociaux est aussi une action destructrice de formes antérieures et de croyances qui va rendre obsolètes des objets et des conceptions de l’action. Cette création destructrice, identifiée par Joseph SHUMPETER4, suscite des résistances qui sont des freins à la diffusion des innovations et à la généralisation de leur usage. L’innovation va aussi faire émerger de nouveaux acteurs, inscrits dans des réseaux et qui vont s’engager dans la promotion des nouveaux objets et contribuer ainsi à leur appropriation sociale. L’inventeur, le créateur, le chercheur, l’entrepreneur, le promoteur, l’utilisateur sont différentes figures d’acteurs qui vont constituer des réseaux porteurs du processus d’appropriation de ces nouveaux objets, produits, services ou configurations productives.

L’innovation sociale en Europe et en Bretagne

Dans un document de travail récent (août 2009), le Think Tank européen « Pour la solidarité » (www.pourlasolidarite.be) demande si l’innovation sociale en Europe est un nouvel animal de cirque ou un élément de réponse pertinent à la crise économique, sociale et environnementale. Les rédacteurs de ce working paper citent le président de la commission Européenne qui a souligné le 20 janvier 2009 le lien qu’il convient d’établir entre la crise et le besoin d’innovation :

« La crise financière et économique a encore accru l’importance de la créativité et de l’innovation en général, et de l’innovation sociale en particulier, comme facteurs de croissance durable, de création d’emplois et de renforcement de la compétitivité ».

Ainsi, sans remettre en cause les mécanismes économiques et financiers générateurs de ces crises, l’approche néo-libérale européenne met en avant le discours sur l’innovation et la société de la connaissance, comme l’unique réponse aux aléas des chocs économiques. Les rédacteurs de cette contribution, distinguent l’innovation technologique de l’innovation sociale.

« Contrairement à la notion d’innovation technologique, anticipatrice et centrée sur la notion d’offre et de progrès (innovation pull), l’innovation sociale, quant à  elle est liée à la demande. Elle répond de façon rétrospective (innovation push) à des lacunes de la politique sociale. Poussée par les nouvelles technologies de l’information, l’innovation sociale réapparaît dans un contexte d’essoufflement des modèles classiques de compromis social à la scandinave ou de bureaucratie inspirée par l’intérêt général à la française. Actuellement, ses promoteurs sont issus des cultures anglo-saxonne ou nordique proches de la « troisième voie britannique » et des thèses sur la gouvernance procédurale et la démocratie participative ».

Nous retiendrons de cette approche la distinction entre l’offre d’innovation (technologique) et la demande d’innovation (sociale). Nous identifions également les usages politiques de la notion qui peuvent justifier ainsi la remise en cause, par la mise en exergue d’innovations sociales, des acquis de l’Etat Providence.

Le schéma régional de l’innovation de la région Bretagne présente « les enjeux et les objectifs  sur lesquels se basent les dispositifs de soutien mis en oeuvre. Il établit les modalités de gouvernance de l’innovation en Bretagne. L’objectif de ce schéma est de mieux répondre aux besoins des PME en matière d’innovation. Le plan d’action détaille de façon très opérationnelle les réponses aux enjeux identifiés pour : 1- renforcer et consolider l’économie existante par l’innovation, 2-diversifier l’économie bretonne par l’innovation, 3- favoriser l’ouverture vers l’extérieur dans entreprises et des autres acteurs de l’innovation. »5 .

Le schéma recense sept types d’innovations : l’innovation de produit, de service, de procédé, d’équipement, de marketing et de commercialisation, le design et enfin l’innovation organisationnelle et sociale. L’innovation organisationnelle et sociale correspond à de nouvelles méthodes dans l’organisation des pratiques et des procédures, les relations extérieures de l’entreprise, l’organisation du travail, la gestion des ressources humaines, les conditions de travail…Le schéma situe les enjeux de l’innovation au cœur de l’entreprise (organisation, conditions de travail et ressources humaines) et des relations que tisse cette entreprise avec son environnement proche ou plus lointain (dans une perspective d’exportation). Implicitement l’innovation organisationnelle et sociale, qui prête une attention particulière aux conditions de travail et aux ressources humaines, peut apparaître comme des ajustements à opérer afin d’accompagner des mutations profondes de l’appareil productif, mutations générées notamment par les innovations introduites dans la manière de produire des biens et des services. Ainsi dans cette approche l’innovation sociale n’est pas centrale mais seconde, sans toutefois être secondaire.

Il n’est pas ici question d’entreprise sociale ou d’économie sociale. Il n’est pas non plus question de services aux personnes ; de politiques, dispositifs et services sociaux et médico-sociaux.

Globalement la rhétorique de l’innovation développée dans le schéma régional repose sur une vision qui associe innovation et prospérité ; l’innovation étant considérée comme le principal déterminant de la valeur ajoutée6. Cette évidence, occulte les effets destructeurs de l’innovation technologique. Le schéma  n’interroge pas non plus le modèle de croissance visé puisqu’il s’agit d’être compétitif dans une économie mondialisée hyper concurrentielle « tournée vers l’anticipation des évolutions des marchés » avec toutefois une référence au cycle vertueux du développement durable, ce qui est aujourd’hui une figure imposée du discours politique.

Innovation et changement social

Le changement est une notion générale mobilisée pour caractériser les transformations qui travaillent les activités humaines et leur environnement. On parle ainsi de changements environnementaux (le réchauffement climatique et ses conséquences), de changements politiques et géopolitiques (l’alternance, les régulations internationales des crises), de changements économiques (la globalisation des échanges à l’échelle mondiale), le changement social (l’urbanisation des modes de vie, le renforcement des inégalités, le retour du religieux et du communautarisme…). Ces changements globaux, interagissent entre eux (par exemple la précarité des migrants climatiques) et sont à situer à différentes échelles.  Ainsi, le changement social est un processus complexe qu’il convient d’appréhender par une approche multi-dimensionnelle et systémique. Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’un système de transformation des pratiques et des représentations qui oriente le développement des sociétés, des communautés, des individus. Nous pouvons également identifier, en suivant les travaux de Michel FORSE et Henri MENDRAS7 des paradigmes généraux qui permettent de penser le changement et des facteurs qui constituent des leviers puissants (démographie, technologie, idéologie, conflit). Ces changements sont à situer à trois niveaux : le changement individuel, le changement social, le changement sociétal. De nombreux auteurs au cours du 19° et du 20° siècle ont tenté de concevoir une grille de lecture du changement social. Ces modèles, (l’évolutionnisme, le déterminisme, le matérialisme) situées dans leur époque et courants de pensée, ne font plus référence aujourd’hui, l’approche systémique apparaissant comme le modèle le plus approprié à la lecture des sociétés modernes. Si l’ambition de ces paradigmes anciens était d’apporter, par une approche macro-sociale une explication au mouvement des société, le modèle systémique est davantage une méthode d’analyse pragmatique et micro-sociale qui postule que le changement social est un problème qui doit être étudié en prenant en compte les logiques d’action des acteurs : « Ce sont les hommes qui changent, que non seulement ils ne changent pas passivement, mais qu’ils changent dans leur collectivité et comme une collectivité : non pas individuellement, mais dans leurs relations les uns avec les autres et dans leur organisation sociale (..) Le changement est systémique, c’est-à-dire  contingent au système d’action qui l’élabore et auquel il s’applique »8.

L’innovation est une dimension du changement social, elle apparaît comme un effet et aussi comme une cause de changements. Autrement dit, les changements sociaux vont générer une mobilisation d’acteurs pour la résolution de problèmes nouveaux et favoriser l’invention et l’appropriation de combinaisons qui vont se traduire dans des produits et des services nouveaux. L’innovation, par sa capacité à transformer les pratiques et les modes de pensée, contribue à son tour au changement social. Nous identifions ainsi une relation dialectique entre le changement social et l’innovation sociale. A titre d’illustration, nous pouvons  considérer que l’insertion par l’activité économique –IAE- a constitué une réponse novatrice aux changements socio-économiques qui ont fragilisé la société salariale9 en offrant des activités et des supports à des personnes désaffiliées. L’IAE a aussi contribué à une transformation des politiques sociales en mettant en relation l’activité économique, l’insertion sociale et le développement territorial. Elle a aussi profondément bousculé les approches caritatives en associant à la logique du don, la logique de la production, de l’innovation et de la commercialisation (Le réseau des coopératives Le Relais par exemple).

Innovation et économie sociale


L’innovation est un phénomène rare et par définition éphémère. Trop souvent, le terme est utilisé de manière incantatoire ou  approximative pour décrire l’émergence de nouvelles activités, de nouvelles pratiques dans un contexte organisationnel ou territorial donné. Il convient donc de distinguer ce qui relève de la nouveauté, c'est-à-dire l’émergence de nouvelles pratiques, de nouveaux produits dans un contexte local, de l’innovation définie comme  une création destructrice qui se caractérise par l’appropriation sociale de nouvelles combinaisons structurantes introduites dans la manière de fabriquer des produits, des processus, des procédés. A titre d’illustration, la cité du livre de Bécherel a constitué une nouveauté en Ille et Vilaine, voire en Bretagne (comme la cité des artisans de La Gacilly développée avec le soutien de l’entreprise Yves ROCHER). Mais il s’agit de la copie et de l’adaptation d’une expérience hollandaise fondée sur la promotion d’un produit marketing nouveau associant un patrimoine (une petite cité de caractère) et un produit culturel (le livre d’occasion). Cette innovation initiale et aujourd’hui banalisée.  Il apparaît aussi utile d’interroger l’idée qui postule que  l’innovation est une dimension consubstantielle de l’économie sociale et solidaire. Les initiatives fondatrices de l’économie sociale au 19° illustrent une volonté collective de trouver des réponses novatrices à des besoins sociaux. Il s’agissait en particulier de rendre accessibles des biens et des services à des populations démunies. C’était aussi l’invention de formes d’organisation collectives, démocratiques, inter-coopératives. C’était enfin, l’affirmation de valeurs dans la manière de définir le développement et de produire des richesses et de les mutualiser. Les initiatives pionnières (coopérative de consommation et de travail, mutuelle de santé, crédit mutuel,

associations d’éducation populaire) reposent sur trois leviers : 1- la satisfaction des besoins des membres et plus globalement, de la population, par la conception et la distribution de biens et de services 2- la création de formes d’organisation inspirées par des valeurs collectives de référence : démocratie, coopération, mutualisation 3- la production de solidarités facilitant l’accessibilité des plus démunis aux biens et aux services produits. Ces réalisations ont été diffusées largement par la suite, appropriées et interprétées en fonction des mouvements et contextes locaux, la structuration fédérale notamment, et la reconnaissance par les pouvoirs publics vont consolider ces pratiques et contribuer à leur généralisation. Innovantes à leur origine, elles sont par la suite intégrées comme des pratiques ordinaires, reconnues et banales. L’innovation initiale cède le pas à l’institutionnalisation.

Plus récemment, l’IAE, les CAE, les SCIC illustrent le même phénomène : un contexte socio-économique révélant une demande peu satisfaite par le marché ou les dispositifs publics (l’emploi, la création d’entreprises, les services aux personnes…) ; la mobilisation collective d’acteurs locaux et l’invention de formes organisationnelles par la suite instituées (IAE, SCIC, CAE) dans un dialogue avec les pouvoirs publics ; la production de biens et de services sur des niches économiques nouvelles (services aux personnes, recyclage des déchets par exemple) ; la combinaison d’un projet social et d’un projet économique. Deux exemples permettent de comprendre ces processus.

La coopérative d’activité et d’emploi constitue une innovation dans la manière de concevoir l’accompagnement des créateurs d’activités. Le cadre coopératif permet de sécuriser les parcours, développer les compétences par la transmission et la mutualisation. La pratique du travail en réseau (coopérer pour entreprendre) et la logique de l’essaimage (plutôt que le développement monopolistique) en fait un mouvement alternatif d’apprentissage et de développement coopératif. Fidèle à ses principes organisationnels (statut  coopératif) et à ses valeurs la CAE devient progressivement une coopérative d’entrepreneurs sociétaires. Si la première génération de CAE est une structure d’accompagnement soutenue par les pouvoirs publics pour encourager et sécuriser l’entrepreneuriat, la CAE de deuxième génération est une entreprise partagée :
« Les entrepreneurs salariés contribuent humainement et financièrement de façon substantielle au développement du projet collectif de la coopérative. L’entreprise partagée ainsi formée connaît un turn over réduit et donc un développement de sa taille qui lui apporte l’autofinancement nécessaire à sa construction. Son projet collectif consiste en un développement de divers mécanismes de mutualisation qui visent à offrir au sein de la coopérative  des conditions supérieures à celles dont l’entrepreneur disposerait s’il était travailleur indépendant »10.

Reprenant l’évolution de la CAE COOPANAME, Joseph SANGIORGO et Stéphane VEYER  identifient une troisième génération de CAE définie comme une mutuelle de travail associant par la coopération « des dizaines de PME ». « Bouillon de culture » cette CAE de troisième génération, qui reste encore au stade de l’utopie devient un opérateur économique capable de développer des partenariats industriels, de constituer des fonds d’investissement, de créer une caisse de secours mutuels, et de créer des mécanismes collectifs de couverture des pertes d’exploitation.11

Autre exemple, le réseau des coopératives Le Relais qui développe une filière de recyclage du textile. Née dans la mouvance d’Emmaüs, Le Relais est «une entreprise à but socio-économique basée sur les principes d’équité, de transparence, de démocratie directe et de non-rémunération du capital. C’est par le biais de la collecte, du tri et de la revente de vêtements, de chaussures et de linge de maison de seconde main que Le Relais engage sa lutte contre l’exclusion et la précarité. Depuis, plus de 1000 emplois ont ainsi été créé en France et quelques 300 en Afrique. Refusant d’une part l’assistanat, d’autre part la course au profit, Le Relais a réussi son pari en réconciliant logique sociale et logique économique »12 .L’expérience du relais témoigne d’un processus d’innovation par la combinaison de plusieurs logiques articulées dans un projet social et économique : logique sociale de lutte contre la pauvreté et la précarité par la création d’emplois en France et en Afrique, logique de développement humain durable respectueux de l’environnement (recyclage), logique d’innovation technologique : création de produits isolants pour l’habitat « Métisse » éco matériau élaboré à base de coton et de laine recyclée, logique d’innovation organisationnelle et sociale : ouverture du sociétariat aux salariés en insertion.

Ces deux exemples montrent qu’il y a bien une manière spécifique de définir l’innovation dans le champ de l’économie sociale et solidaire qui repose : 1- sur la volonté collective de résoudre des problèmes économiques et sociaux en référence à des principes, valeurs, normes partagées, 2- sur la capacité d’identifier des opportunités et des niches économiques, 3- sur le choix de concevoir un modèle alternatif que l’on peu qualifier de développement humain, a-capitaliste, durable et réticulaire.

Innovation et intervention sociale

Abordons à présent les relations entre l’innovation et l’intervention sociale. Nous l’avons vu, la transformation des politiques sociales  est souvent initiée par les pouvoirs publics, au niveau local, national, européen, dans le cadre d’expérimentations qui vont constituer des tests préalables à la validation de nouvelles politiques et dispositifs. Cependant, les calendriers politiques, comme la pression médiatique, peuvent bousculer la voie expérimentale. A cette transformation par le haut répond une transformation par le bas. En effet, une multitude d’initiatives locales, portées par des organisations issues de la société civile ou des administrations locales conduisent des expérimentations pour trouver des solutions aux problèmes sociaux identifiés localement. Afin d’illustrer ces processus revenons sur trois expérimentations étudiées récemment dans le cadre d’un programme EQUAL: Eclas, L’autre Regard, Puzzle 

A l’origine des expérimentations sociales étudiées nous trouvons la conjonction de trois conditions nécessaires à l’émergence des pratiques sociales  innovantes. La première est  la prise de conscience collective qu’un phénomène social ne trouve pas de réponses satisfaisantes dans les espaces institués de prise en charge sociale et médico-sociale. La seconde est la mobilisation de partenaires et de ressources pour conduire des démarches d’appropriation et de production de connaissances  nécessaires à la compréhension des situations qui constitue un préalable à la mise en œuvre d’expérimentations. Cette seconde condition relève d’un apprentissage collectif. La troisième enfin, traduit une volonté partagée d’expérimenter de nouvelles pratiques d’intervention et de transformer des pratiques jugées obsolètes ou insatisfaisantes. Ce mouvement est  porté par un intérêt supérieur commun construit en référence à des valeurs humanistes et des principes d’action inspirés par une conception démocratique de l’action et de la société qui se transforme par l’engagement  collectif et le développement des connaissances et des compétences.

La violence des phénomènes observés que constituent l’isolement et le désarroi de personnes en  souffrance psychique pour l’Association L’autre Regard, la discrimination et le manque de reconnaissance des personnes en situation de handicap mental pour le Centre Mutualiste de La Gabrielle, la grande pauvreté et l’errance pour le Puzzle de la Sauvegarde l’Ille et Vilaine, sont les premiers leviers de l’action.

L’insatisfaction ressentie en raison des difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre de réponses adaptées à l’urgence des situations provoque à la fois une prise de conscience et une mobilisation collective. Cette détermination collective à trouver des solutions nouvelles est souvent inspirée par des réalisations exemplaires et des cadres règlementaires. Confrontés à la recherche de solutions pratiques et adaptées aux contextes locaux, les acteurs organisent en quelque sorte une veille afin de repérer au plan national et européen des expérimentations porteuses de transformations par la construction de nouvelles conceptions de l’intervention sociale. Cette exploration est aussi un apprentissage qui ouvre sur de nouveaux concepts qui permettent de repenser les pratiques (inclusion, autodétermination, pairémulation, empowerment par exemple13).

Les cadres définis par les politiques publiques, nationales et européennes, vont aussi stimuler, voire imposer, des processus de rénovation des pratiques et des discours. Pour illustrer notre propos, nous pouvons considérer que la démarche de validation des acquis de l’expérience  mis en œuvre par le Centre Mutualiste de La Gabrielle auprès des jeunes de l’IMPRO et des salariés de l’ESAT s’inscrit dans un cadre favorable impulsé par les lois Perry (2004), la loi de rénovation sociale et médico-sociale (2002) la loi pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées (2005) qui réaffirment les droits des personnes en situation de handicap et imposent des devoirs aux institutions.

Mais ce cadre fixé par les politiques publiques est insuffisant pour traduire de manière rapide et efficiente, dans les territoires et les institutions, ces nouvelles pratiques. Il a fallu l’impulsion et les moyens des programmes d’initiatives européennes comme Equal (pour Eclas) ou FSE 10b (pour Coop1 services - l’Autre Regard) pour créer les conditions favorables à l’expérimentation. De plus, les travaux pionniers réalisés en Bretagne par le réseau des ESAT dans le cadre du programme Equal  « Différents et compétents »  ont permis une capitalisation des  expériences et un essaimage.

Nous pouvons aussi considérer que les expérimentations conduites par des collectifs d’acteurs trouvent dans la recherche (PUZZLE), la recherche-action (L’Autre Regard) ou la recherche-développement (ECLAS) des supports de formalisation, d’étayage théorique et de consolidation des pratiques qui peuvent ensuite recevoir une reconnaissance accrue dans les réseaux professionnels et militants. Cet effort de recherche, qui se traduit par des enquêtes, des publications, des réalisations audio-visuelles et des communications (journées d’étude, forum, activités d’enseignement et de formation professionnelle, colloque) permet de valoriser les initiatives, de les détacher de leur caractère expérimental et localisé, bref de leur donner un statut  de pratiques innovantes transférables.

L’innovation produite va trouver place dans un mouvement associatif spécifique qui la porte et la promeut, c’est le cas pour la pairémulation avec le Groupement Français des Personnes Handicapées –GFPH- animé par Jean-Luc SIMON ou l’auto-organisation des usagers de la psychiatrie pour l’Autre Regard. Elle peut aussi trouver une place dans l’institution par une greffe opérée à partir de structures existantes (PUZZLE) ou la création d’une nouvelle structure spécialisée à l’exemple des initiatives prises par la Gabrielle pour l’écoute des parents d’enfants handicapés ou le développement des pratiques de VAE.

Notons également que ces expérimentations, une fois testées et validées, peuvent inspirer les politiques publiques et trouver ainsi des formes de reconnaissance nationale et les voies d’une généralisation. Ainsi, la communication de l’expérience de l’Autre regard auprès des pouvoirs publics a joué un rôle décisif dans la mise en œuvre des  trois cents groupements d’entraide mutuelle (GEM) en France.

La communication des réalisations et des préconisations du programme Eclas lors du colloque national organisé par la Mutualité  (2008) a également  fait l’objet d’un intérêt et d’un soutien des pouvoirs publics au plan régional et national. Nous le voyons, à travers ces exemples, la  reconnaissance des pratiques innovantes passe par  des étapes de formalisation, de communication et la négociation  d’une place dans l’espace public.

Les promoteurs de ces initiatives doivent mobiliser leurs ressources, matérielles et immatérielles, agréger aussi  des ressources complémentaires pour donner corps à leurs projets et bâtir un cadre favorable à la transmission des idées, des méthodes, et des produits. Cette démarche d’interlocution prolonge l’effort de recherche et de production de supports de diffusion.

Quels apprentissages collectifs ?


Abordons à présent la question des apprentissages collectifs nécessaires à la production de pratiques innovantes. Nous venons de le souligner, l’innovation en intervention sociale est un processus de construction collective qui repose sur une vision partagée d’une question sociale et de sa résolution qui passe par une détermination collective pour identifier, concevoir, tester et valider des formes d’interventions pertinentes  dans des contextes institutionnels, réticulaires et territoriaux  variés.

Nous pouvons considérer à ce stade de notre réflexion que l’innovation est le résultat, identifiable et formalisé, d’une compétence collective.

Nous définissons la compétence, d’un point de vue général,  comme la mobilisation  efficace (qui produit des résultats) de ressources et de connaissances, dans une situation donnée. La compétence peut revêtir plusieurs formes et propriétés. Il est  d’un usage commode de distinguer des compétences à partir  d’un acteur ou d’un cadre : un territoire, un réseau, un groupe, une personne. Il est plus délicat de les dissocier  car  les manifestations de ces compétences sont imbriquées.

Ainsi, dans la perspective qui nous intéresse ici, nous pouvons définir la compétence collective comme la réponse efficace d’un système d’acteurs en interaction dans la résolution d’une question sociale située dans un contexte déterminé. Cette compétence collective mobilise des compétences individuelles, (d’usage, d’engagement, de métier), des compétences organisationnelles (territoire, réseaux, institutions) qui peuvent produire, dans les processus expérimentaux mis en œuvre, des formes de synergie et de transcendance.

La compétence collective ainsi définie, n’est pas réductible à l’addition ou à l’articulation de compétences spécifiques  portés par des acteurs ayant le monopôle d’une expertise, comme c’est le cas pour un groupe interprofessionnel ou interinstitutionnel, elle est le produit aléatoire d’un engagement collectif producteur de nouvelles manière d’agir et de penser. L’émergence de compétences collectives suppose l’affirmation d’une volonté commune, une détermination collective, pour trouver les réponses appropriées aux situations identifiées comme des problèmes à résoudre. Les acteurs, stimulés par les cadres propices que constituent les démarches de recherche, vont identifier et construire un objet  d’étude et d’expérimentation en développant par le jeu de leurs interactions une culture commune façonnée par des références (valeurs, modèles, principes) et un vocabulaire  partagé (KHROMER, 2008).

Ce travail d’élaboration collective se traduit le plus souvent par des pratiques coopératives, consensuelles ou conflictuelles, qui progressivement par les processus d’engagement et de validation transforment les actions et les acteurs. L’émergence de compétences collectives porteuses d’innovation est source d’une tension entre la tradition et la modernité. Elle interroge aussi les positionnements institutionnels et professionnels. Les changements provoqués par les pratiques expérimentales peuvent  générer des résistances, des blocages, des velléités de dénigrement car ils peuvent remettre en cause des intérêts particuliers, des formes de légitimité, des pouvoirs structurés. Il est remarquable de considérer que ces initiatives vont toutes dans le sens de l’affirmation de l’usager comme sujet, acteur et citoyen. 

Dans le même temps, nous observons des indices d’une  critique des modèles professionnels et institutionnels. Par la mise en place de structures et de pratiques nouvelles, les acteurs tentent de modérer, voire de déconstruire les pouvoirs institutionnels et professionnels. Ils développent aussi des postures fondées sur l’écoute, le dialogue, l’égalisation des positions par l’indifférenciation des rôles ou le recours à des termes généralistes de référent, d’accueillant ou d’accompagnateurs afin de réduire les effets de statut. De plus, l’affirmation d’expertises individuelles nouvelles, celle de l’usager, du pair-émulateur ou pair-aidant, des parents, ou d’expertises collectives a pour effet de provoquer une recomposition des places, des discours et des légitimités. Dans un contexte de changement, la place des nouveaux acteurs sociaux reste fragile et il convient  de réaliser un véritable travail de reconnaissance pour légitimer ces nouvelles expertises. Dans le cas contraire, les innovateurs sociaux risquent de s’épuiser sur le mur de verre des conservatismes et des préjugés.



Alain PENVEN
CERCOOP-CCB

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1-  J-M FONTAN, J-L KLEIN, DG TREMBLAY, Innovation et société : pour élargir l’analyse des effets territoriaux de l’innovation, Géographie, économie et société, 6, 2004, pp.115-128 Retour au texte
2-  Karl POLANYI, La grande transformation, Gallimard, 1991, 419p. Retour au texte
3- Opcit p. 123 Retour au texte
4- Joseph SHUMPETER, Théorie de l’évolution économique, 1935, DALLOZ Retour au texte
5-  Schéma régional de l’innovation, Conseil régional de Bretagne, 2009, p.5. Retour au texte
6-  Ibid page 13. Retour au texte
7- Le changement social, Armand Colin, 1991 Retour au texte
8-  Michel CROZIER, Erhart FRIEDBERG, L’acteur et le système, Seuil, 1977 Retour au texte
9-  Robert CASTEL, Opcit Retour au texte
10- Joseph SANGIORGO, Stéphane VEYER, Les coopératives d’activités et d’emploi : un exemple de construction d’une innovation sociale, Revue internationale de projectique, 2009/1, page 56 Retour au texte
11-  Ibid page 57 Retour au texte
12-  Plaquette de présentation du Relais. Retour au texte
13-  Ces concepts font l’objet de développements dans les documents produits dans le cadre du programme ECLAS : www.ccb-formation.fr/eclas.htm Retour au texte