Michel Rigoni:
JOURNAL DUN MUSICOLOGUE A KÜRTEN.

Chaque année depuis 1998, Stockhausen organise des Cours dété autour de son úuvre dans la petite ville de Kürten où il habite depuis 1965. Il a fait construire une maison aux pièces hexagonales sur un terrain situé dans la forêt, dans les environs de Cologne.

En 1995, un concert à Kürten a réuni des musiciens venus du monde entier jouer des pièces pour flûtes et clarinettes, les instruments des deux interprètes privilégiées du maître, Kathinka Pasveer et Suzanne Stephens. Interpréter sa musique, et particulièrement les úuvres depuis Trans qui mettent en relation la technique instrumentale et les gestes scéniques, nécessite une formation spécifique. Dans la perspective de représentations des opéras de Licht, il est nécessaire davoir de nouveaux instrumentistes qui assurent la relève. Depuis cinq ans, plus dune centaine de musiciens, compositeurs et musicologues convergent chaque année de la planète (vingt-six pays, cette année) vers la bourgade rhénane pour recueillir lenseignement de lauteur de Stimmung.

Les cours se déroulent sur neuf jours au début daoût, du 9 au 17 en cette année 2003.Nombre de participants arrivent par le train. Terminu à la gare principale de Cologne. Le voyageur sortant de la gare est toisé par les cent-cinquante mètres de la cathédrale gothique édifiée à partir du treizième siècle sur le bord du Vater Rhein. La ville fut en grande partie détruite lors des bombardements alliés de 1945 et reconstruite autour du glorieux monument. Dans un périmètre restreint se trouvent, outre la gare, le musée des antiquités romaines, la salle de concert de lorchestre symphonique, limmeuble de la radio West Deutscher Rundfunk où résidait le fameux studio de musique électronique qui a vu naître le Chant des Adolescents et Kontakte.

Un train de banlieue et un bus plus tard, je me retrouve dans le paysage vallonné de Kürten. Après être passé à mon hôtel habituel, je me rends sur le site des StockhausenKurse, les bâtiments de lécole que la municipalité met à disposition pour le compositeur. Lécole est construite autour dune vaste cour et se situe à la limite de la petite ville et de la forêt. Les inscrits aux cours se présentent au bureau de lorganisation. A lentrée, sur un mur, sont affichés des extraits de journaux locaux qui font état des Cours Stockhausen. Lun deux titre sur « Papa-techno »; la formule est sans doute employée pour attirer les plus jeunes de la région qui ne connaissent pas le compositeur, en insistant sur son importance fondamentale dans le développement de la musique électronique. Le hall de lorganisation donne sur des petites salles consacrées à lentraînement des pianistes. On les entend se mettre en doigts en jouant, qui lopus 109 de Beethoven, qui un des Regards de Messiaen. Cest la seule fois que lon peut entendre ici une autre musique que celle de Stockhausen.

Je me rends dans le bureau où je suis accueilli par Lilly Schwerdtfeger, jeune femme musicologue qui maîtrise avec efficacité la logistique de ces cours. Parmi ses nombreuses attributions, elle assure le dispatching des participants, quils logent à lhôtel ou chez lhabitant, elle leur explique comment rejoindre leur hébergement, etc..

On retrouve les fidèles, ceux qui viennent chaque année, les interprètes familiers du maîtres, les spécialistes de son úuvre, et puis il y a ceux qui viennent pour mieux connaître, voire pour découvrir.

Chaque jour de ces cours est consacré aux séminaires pour instrumentistes, au cours de composition de Stockhausen et culmine le soir par un concert. Les journées souvrent à dix heures par la répétition du concert du soir. Les concerts ont lieu dans le gymnase de lécole. Une grande estrade est installée devant le public qui est entouré par un dispositif octophonique en forme de grand cube. Stockhausen contrôle la situation à la console centrale installée au milieu du public. Il est assisté par Bryan Wolf, un compositeur dorigine américaine. Les musiciens répètent sur scène; Stockhausen leur donne des indications, toujours sur le plan purement technique. En répétitions il est très concentré, calme et précis, sexprimant en plusieurs langues avec la même aisance. Il contrôle la balance sonore à la console et de la main droite il tient la poursuite qui guide ses interprètes dans leurs mouvements sur scène. Il a loreille et lúil à tout ce qui se passe. Les musiciens jouent entièrement par coeur ces musiques très complexes; dans le spectacle scénique de Stockhausen, chaque geste a une signification artistique. Pendant ces répétitions (et pendant tout le déroulement des cours!) un photographe barbu à queue de cheval mitraille tout ce quil voit avec son appareil. Il se faufile partout, comme un personnage de dessin animé!

A une heure moins le quart, les derniers détails techniques sont réglés. Cest la pause; on peut aller se restaurer dans le réfectoire de lécole. Un traiteur est sur place durant la période des cours. A côté se trouve la librairie où l'on peut acheter partitions et CD. En 1974, Stockhausen est devenu son propre éditeur et depuis la fin des années quatre-vingt, il assure sa production discographique. Volonté de tout régenter? Il sait avec une telle précision ce qu'il veut entendre qu'il préfère maîtriser le résultat musical à tous les niveaux.

Les séminaires instrumentaux commencent vers quinze heures. Ils sont assurés par Kathinka Pasveer (flûtes), Suzanne Stephens (clarinettes, cor de basset) et Antonio Pérez-Abellàn (synthétiseurs). Le chanteur basse Nicholas Isherwood fait travailler les chanteurs et Michael Patmann les percussionnistes. Alain Louafi, le créateur d'Inori, enseigne l'art des gestes de cette partition étonnante. La science du piano est habituellement transmise par la pianiste néerlandaise Ellen Corver qui maîtrise l'intégrale des Klavierstücke. Mais, juste avant les cours elle s'est cassée le pied. Séjour à l'hôpital. Elle ne peut venir. Cependant, de nouveaux interprètes formés par les
musiciens de Stockhausen sont en mesure d'enseigner à leur tour. In extremis on a demandé à Benjamin Kobler et Frank Gutschmidt qui ont étudié avec Ellen Corver de la remplacer. L'art pianistique de Stockhausen est très particulier - faut-il le souligner? - surtout dans les pièces pour clavier de Licht où l'instrumentiste doit se servir de sa voix; il doit parfois chanter, parler, siffler, compter en chuchotant.... Cette année, les Klavierstücke sont un fil conducteur du programme et Stockhausen a fait venir le musicologue australien Richard Toop, spécialiste des oeuvres post-sérielles, pour analyser les dix-sept pièces pour clavier dans une série de conférences quotidiennes. Il l'a fait avec toute sa compétence et son humour très british.

17 heures 15. C'est l'heure du cours de composition qui a lieu dans le gymnase/salle de concert. A l'entrée on peut prendre des pommes dans des pianiers d'osier. Le cours de composition est en fait une analyse très fouillée d'une oeuvre. Pour 2003, Stockhausen a choisi Hoch-Zeiten, ultime scène de Dimanche. La première en a été donnée à Las Palmas, le 2 février dernier, lors du Festival de Musique des Canaries par le choeur de la radio de Cologne (direction Rupert Huber) et l'orchestre symphonique de cette même radio (direction Zsolt Nagy), avec évidemment le contrôle
vigilant du maître à la régie sonore.

Dans Hoch-Zeiten, le choeur est divisé en cinq groupes qui chantent en même temps, mais indépendamment les uns des autres. L'orchestre et le choeur jouent en synchronie dans deux salles séparées et peuvent, par moments, entendre sur haut-parleurs ce qui est joué dans l'autre salle. Pendant l'entr'acte, les deux formations changent de salle et jouent la pièce une deuxième fois pour un autre public.

Chanter indépendamment, cela veut dire que les groupes de chanteurs évoluent à des tempi différents. Chaque musicien est pourvu d'un dispositif "click-track", un métronome électronique personnel. Cela permet des superpositions très subtiles, avec des tempi ralentis et accélérés. Le titre signifie les "hauts temps" et veut également dire "noces". Le texte est essentiellement basé sur cinq langues: indien, anglais, chinois, arabe et swahili. La notion de mariage et d'union est élargie à l'échelle des peuples de la planète.

Dans son cours, Stockhausen analyse les parties pour choeur,uniquement. Il est installé à une table au centre de la scène. Il invite l'auditoire à consulter le livret du cours de composition, brochure de cinquante pages remise à chaque stagiaire avec le dossier qu'il reçoit au bureau de l'organisation. Ce livret est remarquablement réalisé avec, comme toujours, l'aide de ses fidèles collaboratrices. La langue des cours est l'anglais."Please, take your booklet at page...", nous dit le maître et l'audience suit. Le discours de Stockhausen relève surtout de la pédagogie musicale. S'il s'est singularisé par le
très fort sentiment religieux qui domine sa pensée - il parle volontiers de "son maître Michael, créateur de notre univers" -, son propos dans ces cours n'est pas tant de prêcher une nouvelle religion mais plutôt d'expliciter son travail de composition et de nous éclairer très précisément sur ses recherches techniques, avec de nombreux exemples sonores pour illustrer la démonstration. Il nous livre sa manière d'élaborer sa musique; "dans ces indications, prenez ce que vous voulez" semble-t-il dire.

La conférence est suivie d'une demi-heure de questions. Par exemple, celle-ci: "Est-ce que l'idéal existe?". Réponse très directe:"Bien sûr, plus on découvre, plus on a envie de découvrir." Autre question sur la composition avec formule. Stockhausen montre l'analogie entre l'expansion d'une petite forme vers la forme globale d'une oeuvre et la construction d'une cathédrale. Il ajoute:"je ne veux pas être le maître qui contrôle la totalité." Ce qui l'intéresse, c'est mettre l'accent sur certains détails de la composition.

Le concert a rituellement lieu à vingt heures. Il est ouvert au public local. Les concerts font entendre en alternance les professeurs et les stagiaires. Après avoir ovationné les interprètes, les admirateurs se pressent autour de la régie centrale pour saluer Stockhausen, pour se faire dédicacer une partition....

La journée-type des cours de Kürten ne saurait se terminer sans un
petit tour à la "Strada", restaurant situé plus avant dans la forêt. On
y mange italien, tout en buvant des Kölsch - c'est le nom de la bière
dans la région -. On applaudit lorsqu'un artiste qui vient de jouer
lors du concert fait son entrée. Ce vendredi, c'est Nicholas isherwood
qui est acclamé pour sa prestation dans Capricorn, pour voix de basse
et partie électronique, pièce tirée de Sirius.

Samedi 16.

C'est le dernier séminaire. Stockhausen fait écouter une nouvelle fois le choeur de Hoch-Zeiten dans le grand cube octophonique. Il attire encore notre attention pour suivre les mouvements des sons dans l'espace. Un son, dit-il, est comme un oiseau transparent.

Viennent ensuite les dernières questions. "Considérez-vous que votre musique est toujours sérielle?". Il le pense, en effet. Il ajoute avec ironie qu'avant notre époque c'était le temps de la série et qu'à présent on est post-moderne. En fait la série n'est pas une mode liée à telle époque, mais une pratique de la composition qui assure l'égalité des caractères de la matière sonore; une médiation entre les extrêmes.

Il faut aussi des questions naïves. Un jeune compositeur enthousiaste, de toute évidence fan total de Stockhausen, lui demande s'il est le plus grand compositeur du vingtième siècle. "Cela n'existe pas. Il y a des compositeurs qui contribuent à l'évolution de la musique... C'est typiquement le genre de question que posent certains journalistes pour m'embarasser. Ouvrez vos oreilles, trouvez les compositeurs qui sont importants, reconnaissez ceux qui sont originaux. Il y en a plusieurs, pas beaucoup, mais plusieurs."

Dimanche 17

Parenthèse touristique. Sotiris Fotopoulos, un compositeur grec qui vit à Paris, nous propose d'aller rendre visite à la cathédrale d'Altenberg, le monument célèbre de la région. Elle se trouve à une douzaine de kilomètres de Kürten. Nous prenons la route vers midi. La canicule est enfin terminée; il commence même à pleuvoir. Au détour de la forêt nous découvrons la "cathédrale" qui a été construite en pleine campagne.C'est en fait une église abbatiale cistercienne édifiée au treizième siècle au coeur du paysage préexistant; l'antithèse du Dom de Cologne, en quelque sorte.

Retour à Kürten pour le concert de clôture des StockhausenKurse consacré à Inori. Les deux solistes, Kathinka Pasveer (on se demande comment elle a trouvé le temps pour assimiler Inori en plus de son travail de flûtiste) et Alain Louafi façonnent le flux musical avec des gammes complexes de gestes de prière.

Une remise de prix termine les festivités. Traditionnellement on offre tout d'abord un cadeau à Stockhausen, cette année un album confectionné par les participants. Le maître très touché prend la parole. Il remercie tous ceux qui l'aident puis exprime sa gratitude aux danseurs-mimes d'Inori, insistant sur le caractère oecuménique de ce moment de prière célébré par des interprètes de religion chrétienne et de confession musulmane. C'est aussi le pluralisme qui caractérise les lauréats qui reçoivent les prix décernés aux meilleures prestations des stagiaires: des percussionnistes italiens, une flûtiste canadienne Anne Thivierge, un saxophoniste français Julien Petit et un trompettiste russe, Andreï Kavalinski, pour l'interprétation du redoutable solo Danse de la lèvre supérieure de Samedi.

Dernier moment collectif avec le dîner d'au revoir qui se tient dans le réfectoire. Vers vingt-deux heures, Karlheinz Stockhausen prend congé accompagné de ses proches. Les neuf jours ne lui ont laissé aucun répit, mais le travail ne s'arrête jamais; demain lundi, il part pour Salzbourg.