Deux guépards, Musée de la cathédrale de Munster, 14e siècle (photo B. van den Abeele)

J’ai été invité la semaine dernière à parler lors de  journées d’études consacrées aux animaux exotiques, organisées par Richard Trachsler à l’université de Göttingen (Seminar für Lateinische Philologie des Mittelalters und der Neuzeit), les 16 et 17 juin 2010. Ces journées (ou Internationale Tagung)  intitulées Tiere des Ostens in der mittelalterlichen Literatur des Westens, ont réuni chercheurs allemands, suisses, belge, italien et français pour évoquer les représentations des animaux exotiques (c’est-à-dire africains et asiatiques) dans les textes et les images occidentaux.

La plupart des intervenants font partie du groupe de travail Animaliter,  qui œuvre à la rédaction d’une encyclopédie consacrée aux animaux dans la littérature médiévale. Quelques notices sont déjà consultables à partir de cette page au format PDF. Une importante bibliographie, classée par thème ou par animal, a été mise en ligne en parallèle à la rédaction du Tierlexicon. Cette bibliographie s’avère un instrument de travail extraordinairement précieux pour quiconque s’intéresse à l’histoire des animaux. Elle est consultable à cette adresse, en version allemande. Toutes les rubriques thématiques sont en allemand, pensez à réviser votre lexique zoologique dans la langue de Goethe ! La bibliographie possède aussi un moteur de recherche plein-texte vous permettant d’interroger sur tout terme du titre ou de l’auteur, quelque soit la langue.

Mais en plus de mettre en place ces formidables outils, le groupe Animalier organise régulièrement des journées d’études internationales. Cette année, le sujet choisi était donc les animaux orientaux, et les communications ont abordé différentes espèces, sous un angle philologique, linguistique, iconographie, littéraire. Ont donc été évoqués l’ibis (B. van den Abeele, univ. de Louvain), le lion (F. Schnoor, bibl. de Saint-Gall), l’hippopotame (S. Obermaier, univ. de Mainz), l’hyène (R. Trachsler, univ. de Göttingen), le dragon (T. Honegger, univ. d’Iéna), le tigre (C. Wille, univ. de  Zürich), le crocodile (A. Vitale-Brovarone (univ. de Turin) et le guépard par votre serviteur.

Il serait trop long de faire ici un compte rendu détaillé de chaque exposé, dont certains seront prochainement publiés dans la revue Reinardus. Je vais plutôt essayer de relever, de façon très subjective, quelques points qui se sont dégagés de ce puzzle zoologique.  L’animal exotique, presque jamais vu le sol européen entre la chute de l’Empire romain et la fin du Moyen Âge, reste un animal de papier, dont on ne connait l’existence que par quelques témoignages textuels, aux connaissances zoologiques souvent lacunaires et faisant la part belle à des récits légendaires présents dans le bestiaire du Physiologus ou dans l’Histoire naturelle de Pline. Ces histoires se prêtent à la moralisation religieuse : le christianisme projette sur l’animal toutes sortes de symboles, et plus cet animal est lointain, plus il peut être chargé de propriétés symboliques (R. Trachsler). Merveilles (propriétés naturelles supposées) et symboles (moralisations chrétiennes) se combinent alors pour créer des animaux n’ayant plus grand chose à voir avec leur référent zoologique naturel : sont alors représentées dans les  textes et les images des figures quasi monstrueuses chargées de toutes sortes de vices (ibis, hyène, dragon, « léopard ») ou de vertus (lion, panthère, éléphant).

Au-delà de ces questions symboliques et de ces projections de la pensée chrétienne sur le monde animal, il faut aussi considérer les difficultés rencontrées par les savants du Moyen Âge pour représenter, nommer et identifier des animaux aussi rares. À de nombreuses reprises, les auteurs médiévaux ne savent pas identifier un fait de lexique avec un animal réel, surtout quand les sources antiques transmises au Moyen Âge s’avèrent peu précises. Par exemple, l’ibis sacré, cet oiseau vénéré par les Égyptiens, n’est pas connu en Europe, et n’est pas correctement représenté dans les miniatures. Et il n’est pas identifié à la race vivant en Europe à cette époque, dont B. van de Abeele a brillamment retrouvé la trace dans les textes et les images. Totalement inconnu des médiévaux, l’hippopotame se transforme en animal fabuleux composite, « cheval du Nil », monstre féroce au nom incertain subissant d’importantes variations dans le lexique roman et latin (S. Obermaier). Reconnaître et identifier s’avère aussi problématique pour les historiens d’aujourd’hui qui ont des difficultés légitimes à s’y retrouver dans ces puzzles zoologiques et zoonymiques : certains animaux ont trois ou quatre noms différents (licorne, girafe, hippopotame) d’autres aucun, comme le guépard, qui est nommé « léopard » comme la panthère.

Ces journées ont donc été passionnantes, également dans les échanges informels entre chercheurs. Les chantiers de recherche restent encore nombreux sur l’animal exotique : reste à imaginer de futures collaborations scientifiques et éditoriales, en espérant parvenir à mieux faire connaître les travaux des historiens des animaux.

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