THOMAS ET SES LITTÉRATURES

Flash-back. New York, fin des années 90... Google vient de naître. La France est encore au Minitel. Sur les hauteurs de Manhattan, un professeur de littérature met en ligne "New York City francophone", avec une foule de "ressources internet francophones", conçues pour nous renseigner sur les rencontres, les lieux, les organismes ou les associations francophones en ville comme ailleurs sur la planète. Elles nous ont guidés vers un travail plus gigantesque, qui s’appelle Île en île , des archives dirigées depuis 1998 par Thomas C. Spear. Nous avons rencontré le professeur à Washington Heights.

Explique-nous ce qu’est "Île en île" ?  

C’est une énorme documentation littéraire qui présente des centaines d’auteurs francophones et insulaires. On propose des dossiers approfondis sur chaque auteur, une biographie et une bibliographie détaillées, des extraits de textes, des entretiens, des archives sonores et des vidéos. On peut y découvrir des auteurs et des créateurs des Caraïbes, de l’Océan indien et de l’Océan pacifique.  Je me bats pour trouver des sponsors et de l'aide pour ce site…

La faculté publique pour laquelle je travaille, CUNY, n’est pas sur la carte des riches francophones ou des organismes qui ne soutiennent que les auteurs "franco-français". CUNY fait pourtant un travail formidable et organise, dans une dizaine de ses facultés, de nombreuses activités francophones. C’est le cas, par exemple, du nouveau "Haitian Studies Institute" qui ouvrira officiellement ses portes à l’automne 2016, depuis sa base à Brooklyn College. 

Que t’inspirent les mots "francophones" ou "francophonie" ?

Peu. Il y a des francophones – j'en suis un – mais j’ai toujours été opposé à une "francophonie politique". Pour moi, la francophonie, c’est le plaisir de discuter avec un libraire ou un marchand, à Tunis comme à Dakar ou ailleurs, parce que je peux m’exprimer en français. Je trouve que la place de la langue française à New York est sous-estimée. Un jour, j’ai écrit à ma banque parce qu’elle n’offrait pas la possibilité d'utiliser ses distributeurs automatiques en français. D’autres banques te le proposent en ville. On peut passer son permis de conduire en français à New York, beaucoup de gens l’ignorent. Le français est la 4ème langue la plus parlée à New York après l’anglais, l’espagnol et le chinois mais les francophones ont tendance à parler anglais, à vouloir se fondre dans la masse et, du coup, les gens ne nous voient pas, ne nous entendent pas. Si tu prends les Haïtiens, par exemple, la majorité a une très bonne connaissance du français, en plus du créole. Si tu vas dans certains quartiers de Brooklyn (comme à Harlem et dans le Bronx) et que tu veux qu’on ne te comprenne pas, il vaut mieux ne pas t’exprimer en français.   

Combien de langues parles-tu ?

Je peux me débrouiller en espagnol et je comprends un peu le créole. J’ai beaucoup étudié le russe mais je l’ai malheureusement perdu. Je suis originaire de l’État du Wisconsin, dans le Midwest des États-Unis. J’ai des tics lorsque je parle le français. J’utilise beaucoup trop souvent le mot "putain", par exemple. J’aime bien des verbes comme "Je me régale" qui n’existent pas en anglais. Si je dis "Il chôme" ou "Il s’ennuie", ce sont des verbes actifs en français pour des activités de fainéants en anglais et à la forme passive ("He’s on the dole", il accepte de l’argent sans rien faire ; ou "He’s bored", il est ennuyé).

D’où vient ta passion pour cette langue ?

Bonne question ! Que je ne me pose plus. Le français est ma langue comme l'est l'anglais. J'ai une faiblesse pour la langue crue – verte – et les tournures riches et expressives. J’enseigne la littérature depuis trente ans à l’université publique de New York (CUNY). Je fréquente parfois les réseaux intellectuels et littéraires francophones de New York. Ces milieux changent lorsqu’il s’agit de la littérature d’Haïti, du Québec ou d'ailleurs. Cette diversité est sympathique, enrichissante. 

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter en 2016 ?

Je viens de terminer un projet de longue haleine. C’est un manuscrit que j’ai écrit en français. Mes recherches de critique et de professeur de lettres m’ont porté vers l’autobiographie, en particulier l’autofiction. J'ai fini par en écrire une, ou plutôt une "sidafiction". Je voulais témoigner d’une époque révolue, celle des années 80. La ville de New York à l'époque était dangereuse, le métro fonctionnait mal, le téléphone coûtait trop cher. On s’écrivait des lettres. C’était l’époque des fêtes, de la drogue et du sida. Je voulais rendre hommage à mes amis et à mes amants qui en sont morts. Je me suis inspiré, en partie, d'une correspondance et des journaux intimes que j’ai conservés. L'intrigue se passe dans plusieurs villes (Seattle, Santa Barbara, Paris, Barcelone, Montpellier…) mais surtout à New York. Comme elle, je ne peux pas être mis dans une boîte géographique de francophone. Je ne suis pas canadien. Je ne suis pas français. Je suis américain, étasunien. Je suis un "francophone insulaire" et l'île où je vis et qui m'inspire s'appelle Manhattan.

Entretien et photo: Cécile Walschaerts