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dimanche 20 janvier 2002

par 
le bureau des chiennes de garde


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par le bureau des chiennes de garde

1 Pourquoi avoir choisi une dénomination comportant un terme aussi péjoratif que ’’chiennes’’ ?

Effectivement, il ne nous avait pas échappé que c’est un nom provocateur. Nous avons décidé d’orienter notre action, entre autres, sur le langage. Le langage n’est pas neutre. Il est une arme idéologique retournée contre les femmes, et obéissant à un double système de valeurs. Ainsi de nombreux mots anodins au masculin sont perçus comme obscènes ou ridicules au féminin, et prennent le plus souvent une connotation sexuelle. Revendiquer le nom Chiennes est une manière de reconquérir le langage comme on conquiert un territoire. Notre nom n’est d’ailleurs pas ’’chiennes’’ mais ’’chiennes de garde’’. Une chienne de garde a une fonction. Elle protège. Nous montons la garde. C’est de faire respecter la liberté des femmes qu’il s’agit, C’est de tenir en respect quiconque les agresse.

2 Ça ne vous ennuie pas qu’on risque de vous assimiler aux ’’Chiens de garde’’ de Paul Nizan (paru en 1932) ou aux ’’Nouveaux chiens de garde’’ de Serge Halimi (paru en 1997), qui désignent les défenseurs de l’ordre établi ? N’y a t’il pas contradiction ?

Non. Comme précisé à la question précédente, nous nous arrogeons le droit d’utiliser le langage à notre guise, quitte à en inverser le sens habituel, marqué par des siècles de pouvoir masculin. Les Chiens de garde mentionnés ci dessus gardent l’ordre établi. Nous nous y opposons. Nous marquons une limite à ne pas dépasser, celle du respect de la personne humaine quel que soit son sexe.

3 La violence de cette expression ne nuit-elle pas à la cause des femmes ?

La violence éventuelle de cette expression fait face à une violence bien réelle : la violence verbale vis à vis des femmes, qui fait elle-même partie de la violence sexiste générale. Les femmes n’ont aucune raison de rester passives. Notre réaction aux insultes consiste à attirer l’attention sur la violence bien réelle contenue dans les mots, à la dénoncer et à exiger des excuses. Ça montre que nous ne nous laisserons pas faire. Les Chiennes de garde marquent la limite à ne pas dépasser.

4 Pourquoi ne défendre que les femmes publiques ? Les inconnues, les anonymes, ne méritent-elles pas votre soutien ?

D’ailleurs, c’est quoi une femme publique ?

" Femmes publiques " a souvent été compris dans le sens " femmes célèbres ", et il nous a donc été souvent reproché de pratiquer une sorte d’élitisme lié à la notoriété. Et ceci bien que depuis le début nous ayons pris la défense de femmes parfaitement inconnues. Nous précisons donc que par femmes publiques nous entendons femmes dans l’espace public. La place traditionnelle des femmes était dans l’espace privé, au foyer, au sein de la famille. Femme publique est simplement le féminin d’homme public. Rien de mystérieux, donc. Qu’elles soient présentes dans l’espace public ne signifie pas qu’elles y soient les bienvenues. Les violences verbales dont elles sont l’objet sont une réalité et constituent un système d’exclusion efficace qu’il nous appartient de dénoncer.

Que nous ayons pris la défense de femmes connues s’est avéré efficace à plusieurs niveaux :

-  Les média en ont beaucoup parlé. Ce sont eux, évidemment, et non pas nous, qui ne s’intéressent qu’aux femmes célèbres. Ceci a permis à beaucoup de femmes de nous connaître.

-  Ce qui arrive aux femmes en pleine réussite peut à fortiori arriver aux autres. Cette prise de conscience efface la honte et donne la force de réagir. La violence verbale n’est plus vécue comme un accident individuel mais comme un phénomène collectif. C’est un énorme pas en avant.

5 Pourquoi des hommes dans un mouvement féministe ?

Parce que le féminisme n’est pas lié à l’appartenance sexuelle mais à une analyse politique de la répartition des pouvoirs dans notre société. Tout-e démocrate cohérent-e devrait se revendiquer féministe. Certaines femmes (trop) ne le sont pas. Certains hommes (pas assez) le sont. Ceux des hommes qui se sentent solidaires des femmes sont donc les bienvenus aux Chiennes de garde.

6 N’y a t’il pas des violences plus graves dont vous pourriez vous occuper ?

Nous avons délibérément choisi les violences verbales comme domaine d’action. De nombreuses et efficaces associations se sont spécialisées dans divers aspects du très large éventail de la violence contre les femmes. Le langage peut apparaître dérisoire. Il est essentiel. Les mots peuvent tuer. Ils véhiculent le mépris, ils affirment un pouvoir. Nous nous affirmons comme un contre pouvoir.

6 bis Occupez-vous plutôt de l’Afghanistan...

Manifestement, bien des gens, ceux là même qui ne font RIEN ni pour les femmes afghanes ni pour personne, aimeraient nous voir plier bagage et disparaître sous des cieux exotiques et femmicides. Mais la meilleure manière de venir en aide à nos sœurs plus opprimées que nous est de lutter ICI. Le jour où nous aurons imposé dans notre propre pays un partage équitable du pouvoir politique, nous aurons les moyens d’agir efficacement. Il fut un temps où l’on imposa officiellement à l’Etat raciste d’Afrique du Sud un boycott économique. Quand les femmes occidentales auront-elles le pouvoir d’imposer un boycott (oui, oui, girlcott pour les initiés) efficace contre les états sexistes du Proche Orient ? Le meilleur moyen d’aider les Afghanes est de nous aider nous-mêmes ici et maintenant. Des féministes au pouvoir ici en Occident, c’est un changement de rapport de forces dans le monde entier.

7 N’êtes vous pas des néo puritaines ?

Nous ne nous battons pas pour la politesse ou la courtoisie, nous ne situons pas au niveau des bonnes manières, aussi souhaitables soient-elles dans la vie civile. Notre action ne répond en aucun cas à un souci de puritanisme. Si nous réagissons contre les insultes quand elles sont sexistes, c’est parce que nous en faisons une lecture politique. Notre action concerne le langage comme vecteur d’un rapport de force entre sexes. En insultant une femme, une injure sexiste insulte toutes les femmes.

8 Vous êtes contre la liberté d’expression, pour la censure ?

Nous espérons bien nuire à la liberté d’expression des insultes sexistes ! Dans notre démocratie, il n’y a pas de liberté d’expression des injures racistes ou antisémites, et nul ne songe à considérer que c’est une atteinte à la liberté d’expression. Les insultes sexistes sont une atteinte à laliberté d’action et d’expression des femmes.

La véritable censure, c’est contre les féministes qu’elle s’applique, puisque leur accès aux média est extrêmement limité. La critique du machisme est l’objet d’une censure subtile et efficace. Et le système qui la pratique retourne l’accusation contre les féministes ! Ce seraient elles qui auraient l’intention de censurer ! C’est le type même du raisonnement pervers qu’on n’oppose qu’aux féministes. C’est le type même du procès d’intention qui permet de masquer la vraie question : quelle est la fonction des insultes sexistes ?

9 Le combat féministe est terminé. Vous avez obtenu tout ce que vous vouliez

Tout ?
Nous serions peu exigeantes ! En France, les hommes bénéficient encore de privilèges hérités d’une longue tradition :

-  A travail égal, ils gagnent encore 20 % de plus que les femmes.

-   Ils assurent 20 % des tâches de la maison, des soins aux enfants, aux malades et aux personnes âgées de la famille.

-  Ils occupent 90% des sièges au parlement.

La violence masculine n’est même pas désignée en tant que telle. Elle fait partie de l’ordre établi dans notre société patriarcale, au point de passer inaperçue. Pourtant, au moins deux millions d’hommes dans ce pays battent leur compagne. Pour 1999, on estime à 48 000 le nombre de femmes violées. La même année 400 femmes ont été tuées par leur conjoint. On imagine l’effet sur l’opinion du même nombre de crimes racistes.

Plus rien à obtenir ? Il n’y a qu’aux femmes qu’on ose opposer ce genre de discours. Cela donne une idée de la chappe de silence, d’ignorance et de mépris qui pèse sur ce sujet.

10 Le féminisme c’est du machisme à l’envers, c’est anti-mecs...

Le féminisme a pour but l’égalité des sexes. Le machisme justifie l’infériorisation des femmes. "Le machisme tue tous les jours, le féminisme n’a jamais tué personne" (Benoîte Groult).

11 Les excès des féministes discréditent la cause des femmes

Quels excès ?
Personne n’est jamais capable d’en citer un seul !

-  A la fin du 19ème siècle, une femme fut stigmatisée et brûlée en effigie par une foule d’hommes pour avoir commis un "excès" intolérable. Quel était son crime ? Elle était la première française à avoir été admise comme interne des hôpitaux. Sans cet "excès", il n’y aura pas de femmes médecins aujourd’hui.

-  Au début du 20ème siècle, des suffragettes atrocement excessives exigeaient ... le droit de vote. Et étaient vilipendées pour ça.

Un "excès" des féministes des années 1970 (de vraies furies, n’est-il pas ?), a été la publication d’un manifeste "je reconnais avoir avorté". Sans cet "excès" pendant combien d’années encore des milliers de femmes auraient continué à mourir dans des avortements clandestins ?

Chaque nouvelle revendication du féminisme a été qualifiée d’"excès". Les "excès" d’aujourd’hui seront demain des droits reconnus par tous.

12 Les féministes n’ont pas d’humour...

On dit que le ridicule ne tue pas. C’est peut être vrai physiquement, mais sur le plan symbolique, c’est moins sûr. C’est aux dépens et face à des femmes dans l’impossibilité absolue de répliquer que les hommes ont exercé depuis toujours la férocité de leur "humour". Encore aujourd’hui, les humoristes se déguisent en femmes pour les caricaturer, les utilisent comme thème de la plus grande partie de leurs traits d’esprit. L’humour est encore aujourd’hui, malgré quelques pionnières très minoritaires, une "maison des hommes" jalousement protégée. Si l’on étudiait les effets de cette raillerie constante sur l’image que les femmes ont d’elles-mêmes et sur les inhibitions qui en résultent, on constaterait qu’ils sont dévastateurs. Le ridicule, àdéfaut de tuer, réduit au silence.

Les mêmes qui viennent souvent nous reprocher de manquer d’humour en sont totalement dépourvus quand on retourne les plaisanteries contre eux... D’un seul coup, ça leur fait mal ! Ils protestent ! Ça les fait plus rire du tout, quand ça tombe sur eux....

13. Quand on insulte des femmes, c’est du second degré...

Non. Quand on insulte des femmes, c’est du sexisme. Point. Ceux qui se cachent derrière le "second degré" ajoutent l’hypocrisie à la violence. Machistes et faux-culs, une synthèse... Se cacher derrière le second degré revient à exiger de la victime qu’elle soit complice de la violence exercée sur elle. C’est ce qu’en d’autres temps on attendait des Oncle Tom.

14 Les Chiennes de garde sont des bourgeoises

Le mouvement ouvrier français a toujours été d’une misogynie féroce. La société bourgeoise traditionnelle réduisait les femmes à des mineures irresponsables. Toutes les femmes quelle que soit leur origine sociale, font face au sexisme et à ses multiples formes. Les violences physiques et sexuelles infligées aux femmes concernent TOUS les milieux. Les Chiennes de garde affirment la solidarité de toutes les femmes.

15 Les Chiennes de garde sont agressives.

Vieil argument. Ceux (ou celles) qui se sentent agressé-e-s par la simple existence des Chiennes de garde se posent-ils la question de la férocité du sexisme ? Non, car dans ce cas, ils trouveraient que les féministes ne sont pas assez agressives !




     


 
   

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