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André Breton / L'écriture automatique

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ontrairement à une légende récente, l'invention de l'écriture automatique n'est pas redevable aux idées du psychologue Pierre Janet sur l'« automatisme psychologique »; elle ne doit pas davantage à la parapsychologie de l'Anglais Myers, totalement inconnue de Breton avant la fin de 1924. Rappelons que la découverte de la pensée de Freud date de l'été 1916, bouleversement que sa correspondance permet de mesurer au jour le jour. Au premier plan des nouveaux horizons entrevus : l'accent mis par la psychanalyse sur la parole, par laquelle s'établit la relation entre le sujet et le médecin. Le fait que Freud et le jeune Jung aient interrogé des textes de Goethe ou de Shakespeare va susciter le projet de produire, au moyen de l'abandon à l'inspiration, des documents dont le déchiffrement fera apparaître le « minerai brut », l'« or » de la pensée ; laissant courir sa plume, le sujet aura en effet les meilleures chances de s'affranchir de la censure.

Au milieu de la période d'exaltation presque continuelle que constitue l'année 1919, Breton et son ami Philippe Soupault se livrent, en quelques semaines, à l'écriture de l'essentiel des Champs magnétiques, expérience hâtive, éprouvante, menée en alternance, chacun étant tour à tour comme le « pôle » agissant de l'aimant. Un témoignage, de peu postérieur, fait revivre l'étrange situation des acteurs qui en vérité sont « agis » par le flux verbal : « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s'y produire des faits que nous n'avons pas même rêvés, s'y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. »

Bientôt la revue Littérature en publie un fragment, La Glace sans tain, dont la fièvre glacée n'a rien perdu aujourd'hui de son pouvoir sur le lecteur : « Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille. [...] Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des lacs, des marais fertiles... »

Ces lignes semblent défier le commentaire. « On aborde ici un rivage où manquent les repères. Dans les propos de la voix intérieure, par les lacunes du sens comme dans l'éclat des formules, quelque chose se dit, impérieusement, mais de façon si oblique que l' " écrivant " lui-même ne possède pas la grille susceptible de décrypter ce langage. Les pôles, dont la limaille des phrases ne fait que matérialiser les lignes d'induction, lui demeurent aussi invisibles qu'à tout autre. Tout se passe comme si la parole qui jaillit sous l'effet des forces souterraines, par une sorte de mouvement dialectique, devenait agissante à son tour . » (Marguerite Bonnet).

La tradition scolaire a privilégié à l'excès la place de l'écriture automatique, à quoi elle réduit le surréalisme, oubliant que Breton lui-même a parlé plus tard de l'« infortune continue » qui avait obéré cette pratique : loin de lui l'idée de publier les nombreux cahiers couverts de l'«écriture sans sujet ». Il n'en reste pas moins que cette écriture se présentera constamment comme un recours, une reprise de contact vivifiante avec le jaillissement originel du langage. Témoin, à l'intérieur de longs poèmes très médités comme Pleine marge (1940) et Les États généraux (1943), des surgissements verbaux déroutants. À la fin de sa vie, Breton privilégiera, au lieu des grandes dictées de l'inconscient, les « phrases ou tronçons de phrases, bribes de monologue ou de dialogue, extraits du sommeil et retenus sans erreur possible tant leur articulation et leur intonation demeurent nets au réveil .» (Le La, 1961).