• Ces maux nouveaux qui empoisonnent la vie de Vitry-le-François

    De notre envoyé spécial à Vitry-le-François (Marne), CYRILLE LOUIS
    15/10/2007 | Mise à jour : 04:50 |
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    AILLEURS, la scène paraîtrait banale. Ce mercredi soir, il est un peu plus de 23 heures lorsqu'une patrouille de gendarmerie est appelée sur un feu de poubelle en pleine rue. Aussitôt, une quinzaine de jeunes s'attroupent sur le trottoir, des visages curieux se montrent aux fenêtres d'un petit immeuble. Tandis que les pompiers sortent leur lance à eau, quelques insultes fusent, puis des menaces. Pris à partie, les militaires tentent un temps de calmer le jeu avant de « décrocher », de guerre las.
    Un instant, le visiteur se demande alors où il se trouve... avant de se rendre à l'évidence. Passé le canal de la Marne, à cent mètres au plus des premières exploitations agricoles, le voici bien dans un faubourg de Vitry-le-François, petite ville coincée au milieu des champs de betteraves. De jour, la collégiale, la vaste halle marchande et les deux rues principales bordées de vitrines un peu désuètes donnent le sentiment de couler des jours paisibles, à mille lieux des secousses qui ébranlent les grandes villes et leurs banlieues. « À première vue, rien ne semble prédisposer notre commune aux problèmes d'insécurité », observe le maire, Michel Biard (UMP).
    Depuis plusieurs années, Vitry et les zones rurales qui l'entourent affichent pourtant une forte progression de la délinquance juvénile. En 2006, 34 % des délits recensés par la compagnie de gendarmerie ont ainsi été commis par des mineurs - contre 23 % l'année précédente. « Ce pourcentage est nettement supérieur à la moyenne nationale, qui est de 18,5 % », concède le commandant Alexis Bourges. Pour mémoire, la part des mineurs dans les statistiques de la délinquance d'un département aussi défavorablement réputé que la Seine-Saint-Denis ne dépasse pas 21 %.
    L'automne dernier, une série d'agressions et de rackets commis contre de jeunes élèves à la sortie du collège a tout particulièrement frappé les esprits. « Un soir, mon fils, qui est scolarisé en sixième, est rentré à la maison en me racontant qu'il était tombé dans le car scolaire après avoir été frappé par un grand », témoigne Bruno. Cet enseignant de 42 ans, qui habite une commune de 150 habitants à une quinzaine de kilomètres de Vitry, ne s'était jusqu'alors jamais inquiété pour la sécurité de ses enfants. « Aujourd'hui, on y réfléchit parce qu'en étant élevés dans un village, nos gamins sont forcément très innocents par rapport à ceux du même âge qui ont grandi à Vitry », confie son voisin Hervé, exploitant agricole. « Tout au long de l'automne, la multiplication des agressions a suscité un début de psychose qui nous a contraints à saisir le sous-préfet », retrace la porte-parole de l'association de parents d'élèves Peep pour la Marne. Dans la foulée, les gendarmes ont rendu publiques des statistiques qui confirment une nette dégradation de la sécurité aux abords de la cité scolaire.
    « Buter un flic »
    En 2006, 44 incidents - coups volontaires, vols de téléphone portable et intrusions, pour l'essentiel - y ont en effet été dénombrés, contre 33 l'année précédente. « Sitôt alertés sur la situation particulière du collège, nous avons veillé à ce que la sortie des élèves soit sécurisée, et aucun incident n'est à déplorer depuis le début de l'année », assure toutefois le sous-préfet Julien Le Gars.
    Enquêtant sur cette éruption de violences, les gendarmes ont identifié une dizaine de très jeunes délinquants multirécidivistes, sortes de caïds locaux tels qu'on en trouve dans les zones urbaines sensibles. « Fin 2006, un garçon de 12 ans seulement semait ainsi la terreur dans Vitry, multipliant vols et agressions sans aucune retenue », confie un militaire. Connu comme le loup blanc sur la vieille place d'Armes où sa frêle silhouette émerge chaque après-midi, le gamin, déscolarisé et livré à lui-même, a commis plus de quarante délits. Un jour qu'un gendarme lui demandait ce qu'il voulait faire de sa vie, il aurait simplement répondu : « Buter un flic. »
    Se propageant comme par capillarité, les dérives délinquantes s'invitent jusque dans les villages voisins les plus reculés. Depuis un an, la justice enquête par exemple sur un trafic de haschisch, de cocaïne et d'héroïne constitué dans de minuscules communes de l'est du département. En octobre dernier, les gendarmes ont interpellé un garçon de quinze ans qui, en pleine zone rurale, avait contraint un enfant à violer sa soeur tout en filmant la scène. À Maurupt-le-Montois (550 habitants), enfin, une institutrice de l'école primaire a déposé plainte l'an dernier après avoir été violemment frappée par un élève de neuf ans seulement. « Aucune frontière ne protège plus, ici, les campagnes contre les phénomènes de délinquance urbaine », relève le député (UDF) Charles de Courson. Notaire dans le centre de Vitry, Philippe Lepage relativise, lui, le poids de l'insécurité : « Je n'ai personnellement aucune crainte à l'idée de retirer de l'argent le soir place d'Armes - même si j'ai parfois du mal à comprendre comment des jeunes de 20 ans peuvent se payer leurs somptueuses voitures décapotables. ». Daniel, ancien mécanicien poids lourd aujourd'hui âgé de 61 ans, complète : « Lorsque je vais dans le quartier sensible du Hamois pour faire mes courses chez Leader Price, je suis plus inquiet qu'il y a dix ans parce que maintenant, on y brûle des voitures. »
    Chômage et revenus faibles
    Plombée par un taux de chômage qui atteint 14 %, sinistrée par un revenu moyen des ménages qui ne dépasse pas 70 % de la moyenne nationale, Vitry compte au­jourd'hui plus de 60 % de logements sociaux et plusieurs quartiers qui n'ont rien à envier à certaines cités franciliennes. Lors des violences urbaines de l'au­tomne 2005, les habitants du quartier Rome Saint-Charles ont ainsi eu la surprise de lire sur dans leurs cages d'escalier : « RSC-Clichy : même combat. »
    « Pour autant, nuance le sous-préfet Julien Le Gars, les efforts consentis dans le cadre du programme de rénovation urbaine ont déjà fait reculer la délinquance générale de 20 % l'an dernier. » Les gendarmes, sur le terrain, multiplient les actions de prévention. Et chacun, à l'approche du scrutin présidentiel, surveille avec inquiétude l'apparente montée, à Vitry-le-François, d'un sentiment d'insécurité jusqu'à présent inconnu.
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