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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Exclusif. Le pélerinage de Bono

Bono Vox, devant les portes
du Riad Yacout, à Fès.
(JEAN BERRY)

Entouré des producteurs Daniel Lanois et Brian Eno, le groupe U2 a enregistré pendant deux semaines dans un riad de Fès les ébauches de son prochain album, annoncé pour 2008... TelQuel a rencontré Bono pour une interview exclusive.


U2 à Fès, on n’a pas vraiment voulu y croire au début, mais c’était bel et bien vrai. Si l’information a été publiée par plusieurs sites Internet, alors que le groupe s’apprêtait à plier bagage, dimanche 3 juin, le secret avait été bien gardé. Et pendant que les préparatifs du Festival des musiques sacrées battaient leur plein à deux pas de là, dans les
locaux de la Fondation Esprit de Fès, quelques passants seulement s’étonnaient des guitares résonnant devant l’entrée du Riad Yacout, et la présence de l’un des plus grands groupes de rock au monde est passée quasiment inaperçue. Un peu plus loin sur la place, les vieilles femmes papotaient et les enfants jouaient sous le soleil de ce début d’été, comme si de rien n’était. Ils ne se doutaient pas non plus que Bernadette et Jacques Chirac logeaient à quelques mètres de là.

C’est donc dans un riad du quartier Batha de la capitale spirituelle du royaume que le quatuor irlandais est venu se ressourcer deux semaines durant. Le temps de mettre en boîte les premières ébauches d’un douzième opus, dont la sortie est annoncée pour l’année prochaine. Autour d’eux, les producteurs historiques Daniel Lanois et Brian Eno. Le premier a travaillé sur plusieurs albums de Bob Dylan, le second était l’acolyte de David Bowie à la fin des années 70, avant de devenir le gourou de la musique expérimentale. Du très beau monde.

U2 et Fès, une histoire d’amour
U2 et Fès, c’est une histoire qui remonte au début des années 90. Le groupe, alors à l’apogée de sa carrière, après The Joshua Tree et Rattle and Hum, est venu y tourner le clip surréaliste et psychédélique de Mysterious Ways, l’un des singles d’Achtung Baby, sous la direction du réalisateur Stéphane Sednaoui. Une quinzaine d’années plus tard, arrivée en jet privé et précédée de deux semi-remorques de matériel de studio, la formation irlandaise est revenue poser ses amplis dans la médina de Fès, entre un concert sur les marches du Palais des Festivals à Cannes et un détour du chanteur Bono par le sommet du G8.

Rédacteur en chef invité du dernier numéro de Vanity Fair, consacré à l’Afrique et publié avec une vingtaine de couvertures différentes, d’Oprah Winfrey à Mohamed Ali, le chanteur, connu pour ses prises de position en faveur de l’Afrique et nominé deux fois pour le Prix Nobel de la Paix, y a rencontré mercredi dernier Nicolas Sarkozy, en compagnie de Bob Geldof et Youssou N’Dour, au sujet de la pauvreté en Afrique. Une nouvelle rencontre avec le nouveau président français, et une autre avec Georges W. Bush, étaient annoncées pour les jours suivants.

“J’ai l’impression que ça n’a jamais étéaussi facile de composer”, témoignait Bono, un peu avant le départ du groupe de la capitale mérinide. “Fès est un endroit sacré pour les musiciens. Nous venons ici pour rendre hommage à cette ville, et surtout pour apprendre”, a poursuivi le chanteur, sur une tonalité mystique : “Nous sommes en pèlerinage”. Dix morceaux au total sont nés lors de cette session, qui a enregistré (une première) la participation de musiciens locaux. Un joueur de oud notamment et des percussionnistes, issus de confréries gnawi et soufie. Sur le tableau, entre les grilles d’accords, on pouvait lire For Your Love ou One Bird, titres sans doute provisoires de deux de leurs nouveaux morceaux.

Un séjour discret, mais pas complètement : logé au Palais Jamaï, le groupe s’est rendu à pied au concert de la chanteuse iranienne Parissa et de l’ensemble du Dastan, sur des poèmes de Jalal-Eddine Roumi, suscitant la curiosité de quelques spectateurs, passants et touristes. Près des musiciens, on apercevait la reine Rania de Jordanie, avec qui Bono avait remis quelques jours plus tôt le Frontline Award for Human Rights, à Dublin. La petite histoire dit même qu’elle a passé une soirée et partagé un dîner avec le groupe, et que Bono a chanté pour elle. Bienheureuse reine…



Interview exclusive.

Vous avez déjà tourné un clip à Fès. Cette ville vous inspire-t-elle ?
La chose qui me frappe toujours au Maroc, ce sont certaines similitudes avec la musique et la culture irlandaises. Les chanteurs d’ici ont un grand talent, je peux apprendre d’eux, et ils me rappellent certaines traditions de chez nous, comme celle des Seanos (danse traditionnelle accompagnée de chants a capella et de percussions, ndlr). Il y a beaucoup d’autres similarités, comme les gammes pentatoniques. Nous nous sentons très bien avec cette musique et ces gens. Et puis Fès est comme un endroit sacré pour la musique et les musiciens, donc nous venons aussi lui rendre hommage, nous inspirer, apprendre des rythmes. Nous sommes vraiment heureux d’être ici.

Il paraît que vous avez enregistré avec des artistes marocains. C’est une première avec des musiciens arabes ou nord-africains ?
Effectivement. Nous avons reçu un joueur de oud et des musiciens gnawa et soufis. Il s’agissait de grands maîtres, c’était une ambiance très spéciale. Maintenant, nous ne savons pas vraiment ce que tout cela va devenir. Nous avons écrit une dizaine de chansons ici, en deux semaines. Elles ne sont pas tout à fait finies, mais j’ai l’impression que cela n’a jamais était aussi facile de composer, tant les choses coulaient d’elles-mêmes. Nous enregistrons dans la cour d’un riad, sous un carré de ciel bleu...

Avez-vous assisté au Festival des musiques sacrées ?
J’ai vu ce soir cette fantastique chanteuse iranienne, Parissa, c’était vraiment quelque chose. Mais nous n’avons presque rien vu du Festival. Nous sommes venus pour ça aussi, mais finalement, nous nous sommes un peu laissés aller dans notre propre musique.

Avez-vous une idée des thèmes que vous allez aborder sur ce disque ?
Ce que je fais, c’est que j’attends que la musique me dise ce que je vais chanter. J’improvise beaucoup, et je ne sais pas vraiment où nous allons... C’est seulement ensuite que je me mets à l’écriture. Nous sommes un peu comme en pèlerinage, pieds nus, et nous ne savons pas vraiment où la musique va nous emmener.

Vous écoutez des musiques mystiques et spirituelles ?
Je le disais, les sons d’ici nous sont assez familiers. Et puis notre musique a toujours été assez extatique, dans un certain sens. Nous écoutons, nous apprenons... Dans la position où nous sommes, les gens nous voient plus comme des professeurs que comme des étudiants. Mais ce n’est pas comme cela que nous nous voyons et que nous voyons les choses. Nous verrons ce qu’il en sortira, mais je suis assez excité.

Il paraît que Tinariwen va ouvrir pour vous à Dublin. Vous vous intéressez au rock touareg ?
Je les ai vraiment appréciés. Ils viennent d’une situation très difficile. Il y a une grande différence quand les gens chantent pour leur vie, plutôt que pour manger. Vraiment, ils chantent et jouent pour leur vie, et c’est quelque chose qu’on peut sentir dans leur musique. C’est particulièrement The Edge qui m’a fait découvrir cette musique. C’est vrai que ce genre de musique représente un souffle, que je peux sentir, qui peut faire évoluer ma façon de chanter. C’est la découverte de nouveaux tons, de nouvelles harmonies. Nous essayons de nous inspirer, mais juste un petit peu. Nous ne voulons pas finir comme des touristes.

Un mot sur la situation en Irlande. Cela a l’air d’aller mieux depuis Bloody Sunday ?
La situation en Irlande témoigne de ce que les gens préparés au compromis peuvent réaliser. Le compromis est un mot que les gens négligent souvent, qu’ils ne veulent pas vraiment regarder en face. Ils ne devraient pas. C’est peut-être l’un des mots les plus intéressants, dans toutes les langues d’ailleurs. Il montre comment chacun peut laisser la place à l’autre, la capacité des êtres humains à évoluer les uns autour des autres. Il y a eu trente années très difficiles, mais durant cette dernière décennie, beaucoup de compromis ont permis d’apporter à la paix en Irlande. C’est fantastique.

Vous allez au G8... Quelles sont vos motivations, quels messages souhaitez-vous faire passer ?
Je serai là pour leur rappeler les promesses qu’ils nous ont faites, il y a deux ans. Je veux qu’ils sachent que le monde les regarde. Il y a beaucoup à faire, et c’est mon job. Je suis un peu comme une corne de brume... Et comme un bulldog aussi.

 
 
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