Les cultes à mystères

Cette spiritualité égyptienne est généralement méconnue parce qu’elle n’était pas accessible à tout un chacun, mais restait l’apanage des seuls initiés. L’Egypte fut en effet le pays des cultes à mystères et nombre d’étrangers, Grecs en particulier (Pythagore et Platon par exemple), y venaient recevoir l’initiation. Platon est un des plus grands penseurs du monde antique, or il a été initié en Egypte ; ceci ne permet pas de douter de la qualité des enseignements qui étaient donnés là-bas, même si par la suite certains rites de ces cultes initiatiques furent importés dans d’autres pays et y connurent maintes déformations. Aujourd’hui encore certains enseignements ésotériques d’un haut mysticisme se réclament des traditions secrètes de l’Egypte ancienne.
Mais il y a plus que cela : les religions monothéistes qui font notre admiration aujourd’hui, christianisme, judaïsme, religion islamique, sont, par l’intermédiaire de l’Ancien Testament, des héritières de la spiritualité égyptienne. Moïse en effet, à qui l’on doit les Commandements, le récit de la Genèse et le Pentateuque, fut initié en Egypte.
Qu’il soit ou non né de famille juive, comme l’affirme la Bible, Moïse fut élevé dans la famille du pharaon, par la sœur même de celui-ci qui, toujours d’après la Bible, l’aurait adopté. Selon le prêtre égyptien Maneton, Moïse aurait été initié et serait parvenu au grade initiatique suprême. Son nom initiatique égyptien était Osarsiph, ce qui veut dire « consacré à Osiris ». Il reçut son initiation dans le temple d’On, ville qui fut baptisée Héliopolis par les Grecs, c’est-à-dire la « cité du soleil », à cause du culte solaire qui s’y rendait. Cette ville était très réputée dans tout le monde antique et c’est là également que vint Platon. Aujourd’hui il ne reste plus de l’Héliopolis antique que l’obélisque de Sésostris, un kôm dévasté et quelques tombes enfouies. Dès l’époque hellénistique, ses monuments furent pillés, dispersés et réemployés ailleurs. Héliopolis était le centre d’un culte solaire : le dieu soleil y fut adoré sous divers noms (Atoum, Khéphri, RêHarakhty), ce fut aussi un centre initiatique important et c’est donc là que Moïse fut initié. Moïse connaissait donc parfaitement la langue sacrée des Egyptiens : les hiéroglyphes et ses écrits étaient primitivement en langue égyptienne. Ce n’est que beaucoup plus tard, lorsque la connaissance des hiéroglyphes sacrés se fût amoindrie, que les sages d’Israël transcrivirent en hébreu les textes mosaïques.
En fait le fondateur de la religion hébraïque n’a rien inventé. Le monothéisme a toujours existé en Egypte, parfois occulté, parfois renaissant en pleine lumière. Et on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement entre Moïse et Akhénaton. Celui-ci, s’appuyant sur des doctrines héliopolitaines, avait, un siècle avant Moïse, remis en vigueur le monothéisme ancien.
En réalité la frontière entre polythéisme et monothéisme n’est pas si aisée que cela à tracer. Le monothéisme semble bien avoir été la base commune à toutes les religions. Mais à côté du dieu unique et créateur, sont vénérés un certain nombre d’autres êtres en qui s’exprime un peu de la puissance et de la perfection divines ; parfois ces êtres sont assimilés à dieu ou même le supplantent. Le culte des saints n’est-il pas lui aussi une forme de polythéisme ?
Le yoga égyptien est, nous l’avons vu, un yoga de la verticalité. Cela n’a rien d’étonnant si l’on se reporte au culte égyptien et aux monuments religieux qu’il nous a laissés. Les monuments les plus significatifs sont bien sûr la pyramide et l’obélisque. Ce sont, comme la ziggourat babylonienne, des symboles ascensionnels et des figures de médiation reliant le ciel et la terre, l’homme et la divinité. Expression d’une poussée vers le haut, ce sont des monuments typiques de cultes ouraniens, c’est-à-dire de cultes des forces célestes, alors que les puits, les fosses sont liés aux cultes chthoniens ou cultes des forces d’en bas. L’Egypte avait un culte solaire, cela apparaît bien dans ses monuments religieux.

L’homme va vers Dieu, mais que seraient ses efforts si Dieu ne venait aussi à lui ? La pyramide et l’obélisque évoquent non seulement l’ascension de l’homme vers Dieu, mais aussi la descente de Dieu sur la terre. Par leur forme en effet, elles rappellent l’étalement des rayons solaires à partir du foyer origine. C’est même plus qu’une analogie : la pointe de la pyramide joue véritablement le rôle d’un capteur et d’un condensateur de l’énergie cosmique.
Cette double valeur (émission, réception), nous la retrouvons dans les mouvements du yoga égyptien. Ce yoga, qui se pratique debout ou assis, mais le tronc vertical et la tête redressée est un yoga ascensionnel. Dans les postures couchées du yoga houdou, l’homme s’imprègne davantage du magnétisme des forces telluriques et se rapproche de son lointain passé d’animal nageant dans les eaux primitives ou rampant sur les premiers lambeaux de la croûte terrestre. Le yoga égyptien est au contraire un yoga solaire. Une des postures caractéristiques de ce yoga est la posture du chandelier : dans cette posture, les mains et les avant-bras sont verticaux, la pointe des pieds dirigée vers le ciel, de manière à former une véritable antenne réceptrice. On peut rappeler à ce sujet un passage de la Bible où il est dit que Moïse passa toute une journée en prière, les brans en chandelier, afin de se faire le transformateur de l’énergie céleste et d’envoyer cette énergie à son peuple qui était alors en train de livrer une bataille. Au milieu de la journée, comme il n’en pouvait plus, on dut soutenir ses bras. On le voit, l’efficacité de la posture du chandelier n’est pas de l’ordre du symbole, c’est réellement qu’elle met l’homme en communication avec les énergies célestes ; elle fait de lui un récepteur et un transformateur d’énergie cosmique au même titre que la pyramide ou l’obélisque.
Il y aurait lieu de faire une étude systématique des points communs qui peuvent exister entre la spiritualité égyptienne et la spiritualité hindoue, puisque l’Inde fut l’autre foyer important du yoga. Pareille étude dépasserait les ambitions d’un article de ce genre. Bornons-nous simplement aux quelques observations suivantes. Du point de vue de l’iconographie, un certain nombre de rapprochements s’impose. On a beaucoup parlé du mystérieux, de l’énigmatique sourire du sphinx. Comment ne pas rapprocher ce sourire du sourire du Bouddha. La beauté égyptienne a une dimension que n’a pas la beauté grecque. La beauté grecque a une beauté profane, la beauté égyptienne est une beauté sacrée. Les figures des dieux ou des pharaons égyptiens sont véritablement des incarnations de l’intemporel et du divin. Elles ont, comme le visage des yogis de l’Inde, une présence qui ne relèvent pas de ce monde, mais qui vient d’un au-delà, le monde intemporel du sans-forme.
Signalons également l’uraeus égyptien, c’est-à-dire l’ornement en forme de serpent qui se trouve placé au centre du front des pharaons. C’est une représentation de la déesse-serpent que l’on appelle « œil brûlant de Rê ». Cette image du serpent est placée au centre du front, à l’emplacement exact du troisième œil que les Hindous appellent « œil de Shiva » ou « ajna chakra ». Ï hiva est, comme Rê, un dieu solaire, le dieu du feu purificateur et destructeur. L’ouverture du troisième œil ou œil spirituel est liée pour les Hindous à l’éveil de la « Kundalini shakti », l’énergie primordiale qui siège à la base de la colonne vertébrale et que l’on représente sous la forme d’un serpent lové. Ainsi la déesse-serpent, l’uraeus des Egyptiens, n’est rien d’autre que la kundalini des Hindous, l’énergie purificatrice et transformatrice qui fait de l’être un « éveillé », un « illuminé ». Sa représentation au front des pharaons laisse entendre que ces derniers recevaient une initiation spéciale.
Il y aurait lieu également de parler de la réincarnation. Les Egyptiens y croyaient-ils, n’y croyaient-ils pas ? D’après Hérodote, ils y croyaient et certaines formules du Livre des Morts vont dans ce sens. Il semble que, tout comme les Hindous, ils y aient cru et que les rituels d’ensevelissement et de momification aient eu pour but d’obliger le défunt à se réincarner en Egypte. Ils auraient cru, toujours comme les Hindous, à un cyc1e de transmigrations successives qui auraient fait passer l’âme à travers toutes les formes vivantes, des plus grossières aux plus subtiles.
Ces points communs entre l’Egypte et l’Inde ne sont pas si surprenants que cela. On sait maintenant que le yoga hindou n’est pas d’origine indo-européenne, mais dravidienne. Il aurait été pratiqué originellement par les populations noires de l’Inde, avant d’être repris par les populations indo-européennes. L’Egypte a été elle aussi habitée par des populations noires et c’est sans doute elles qui avaient apporté au monde égyptien la pratique du yoga et les cultes initiatiques.





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