• La philo de Redeker, pensée ou provocation ?

    Par Johnny Brousmiche,  Brigitte Couffin Hansebout,  David Dubois,  Pierre Gauthier,  José Le Roy,  Hélène Roudier de Lara (Professeurs de philosophie dans l'enseignement secondaire)
    15/10/2007 | Mise à jour : 11:27 |
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    Une soirée de soutien à Robert Redeker est organisée demain soir à la Maison du Barreau à Paris, sous les auspices de la Licra, avec la participation de Soheib Bencheikh, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Blandine Kriegel, Claude Lanzmann, Hélène Roudier de Lara, Philippe Val, etc.

    Dans la controverse qu'ont déclenché l'appel au meurtre lancé par un cheikh islamiste contre Robert Redeker et les menaces de mort qui ont suivi, il nous paraît essentiel, en tant que professeurs de philosophie, de distinguer la discussion du contenu de son article, de la condamnation que doivent susciter ces fatwas. En mélangeant les deux choses, de nombreuses réprobations de ces menaces ont pris une tournure hypocrite. Il ne s'agit pas de refuser la discussion du fond, naturelle en démocratie, mais de séparer les deux choses. D'autant plus que Robert Redeker est mis dans une situation épouvantable où il ne peut ni répondre ni débattre librement.

    Nul n'est obligé de partager la pensée de Robert Redeker pour condamner vigoureusement ces menaces, car il s'agit de défendre et de protéger non seulement sa liberté et sa vie, mais notre liberté à tous. Les réprobations en forme de « oui mais », il faut être « prudent et modéré », ne pas « provoquer », ont pour effet, non seulement d'imputer à Robert Redeker une faute, ce qui revient à justifier les ennuis dans lesquels il se trouve, mais aussi à inciter les auteurs de ce genre de menaces à continuer. Nous n'avons donc pas supporté la rhétorique de ces condamnations de Tartuffe, qu'elles émanent du ministre, d'intellectuels, de la LDH ou du Mrap. Toutes reprennent comme thème plus ou moins explicite celui d'une « provocation » de la part de Robert Redeker.

     

    Un professeur a un devoir de réserve dans sa classe, mais nullement lorsqu'il s'exprime dans ses écrits publics. Il faut rappeler ici la distinction kantienne entre l'usage public et l'usage privé de la raison. Robert Redeker s'est exprimé dans le cadre d'un article de presse, en exerçant son « usage public » de la raison, comme tout citoyen français peut le faire, et non pas dans son cours, par « un usage privé » de la raison.

    Les philosophes ont bien souvent payé cher leur liberté d'esprit à l'égard des religions : Averroès fut emprisonné par les autorités musulmanes pour avoir affirmé que si Dieu nous avait donné une raison, c'était pour nous en servir. Spinoza échappa à une tentative de meurtre par un fanatique juif, Montesquieu dut publier anonymement L'Esprit des lois et son livre fut mis à l'index par l'Église. Nous devons affirmer que la liberté d'expression est au fondement de notre république et que nous ne céderons à aucune intimidation face à ceux qui veulent nous ramener trois siècles en arrière.

    Quant à la déontologie du professeur, loin qu'elle implique qu'il renonce à la liberté de penser dans son cours, elle exclut qu'il soit soumis à une quelconque censure religieuse ou idéologique. La religion figure dans le programme de philosophie des classes de terminale, ainsi que des auteurs athées comme Lucrèce, Nietzsche, Freud ou Sartre, et nous entendons pouvoir exercer notre pensée librement sans aucun tabou. Nos cours peuvent embarrasser ou agacer élèves ou parents, mais c'est le rôle du professeur de philosophie que de réfléchir sans préjugés et de mettre en question ce qui peut sembler à l'opinion le plus assuré et le plus sacré. Les règles qui encadrent notre métier nous font donc un devoir de déranger nos élèves, avec sympathie et douceur, mais sans compromis. La plupart des textes que nous étudions en philosophie pourraient être qualifiés de « provocations » et, si nous devions supprimer tous les provocateurs du programme de philosophie, il n'y aurait plus personne.

     

    L e professeur de philosophie est un fonctionnaire, avec les droits et devoirs correspondants, dont participe sa liberté absolue de penser, de douter, car cet exercice de la raison garantit la liberté dans l'État. Tous les professeurs de philosophie sont, sinon en acte, du moins en puissance, des provocateurs. Et tous ceux qui pensent. Penser constitue une provocation pour la sottise et le fanatisme. Toutes choses qu'il ne faut pas tenter de « calmer », histoire de ne pas « heurter les sentiments », mais qu'il faut combattre.

    Nous appelons donc les professeurs, à pétitionner, manifester publiquement, dans leurs établissements et partout où ils en ont la possibilité, à écrire à leur ministre, leurs élus, aux candidats aux élections, aux inspections, pour exiger que les pouvoirs publics assurent la liberté et la sûreté de Robert Redeker et de sa famille. En faisant cela, ils défendront la possibilité même de remplir leur mission d'instruction et d'éducation du citoyen, que tant d'infamie menace gravement.

     

     

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