OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE
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FAUSSETÉ DES VERTUS HUMAINES

Quand le duc de La Rochefoucauld eut écrit ses pensées sur l’amour-propre, et qu’il eut mis à découvert ce ressort de l’homme, un M. Esprit, de l’Oratoire, écrivit un livre captieux, intitulé, De la fausseté des vertus humaines(1). Cet Esprit dit qu’il n’y a point de vertu; mais par grâce il termine chaque chapitre en renvoyant à la charité chrétienne. Aussi, selon le sieur Esprit, ni Caton, ni Aristide, ni Marc-Aurèle, ni Épictète, n’étaient des gens de bien: mais on n’en peut trouver que chez les chrétiens. Parmi les chrétiens, il n’y a de vertu que chez les catholiques; parmi les catholiques, il fallait encore en excepter les jésuites, ennemis des oratoriens: partant, la vertu ne se trouvait guère que chez les ennemis des jésuites.

Ce M. Esprit commence par dire que la prudence n’est pas une vertu; et sa raison est qu’elle est souvent trompée. C’est comme si on disait que César n’était pas un grand capitaine, parce qu’il fut battu à Dyrrachium.

Si M. Esprit avait été philosophe, il n’aurait pas examiné la prudence comme une vertu, mais comme un talent, comme une qualité utile, heureuse; car un scélérat peut être très prudent, et j’en ai connu de cette espèce. O la rage de prétendre que

Nul n’aura de vertu que nous et nos amis!

Qu’est-ce que la vertu, mon ami? c’est de faire du bien: fais-nous en, et cela suffit. Alors nous te ferons grâce du motif. Quoi! selon toi il n’y aura nulle différence entre le président de Thou et Ravaillac? entre Cicéron et ce Popilius auquel il avait sauvé la vie, et qui lui coupa la tête pour de l’argent? et tu déclareras Épictète et Porphyre des coquins, pour n’avoir pas suivi nos dogmes? Une telle insolence révolte. Je n’en dirai pas davantage, car je me mettrais en colère.
 
 





























NOTES

Note_1 1768, 2 volumes, in-12.