OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE
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FERRARE

Ce que nous avons à dire ici de Ferrare n’a aucun rapport à la littérature, principal objet de nos questions; mais il en a un très grand avec la justice, qui est plus nécessaire que les belles-lettres, et bien moins cultivée, surtout en Italie.

Ferrare était constamment un fief de l’empire ainsi que Parme et Plaisance. Le pape Clément VIII en dépouilla César d’Este à main armée, en 1597. Le prétexte de cette tyrannie était bien singulier pour un homme qui se dit l’humble vicaire de Jésus-Christ.

Le duc Alfonse d’Este, premier du nom, souverain de Ferrare, de Modène, d’Este, de Carpi, de Rovigno, avait épousé une simple citoyenne de Ferrare, nommée Laura Eustochia, dont il avait eu trois enfants avant son mariage, reconnus par lui solennellement en face de l’Église. Il ne manqua à cette reconnaissance aucune des formalités prescrites par les lois. Son successeur Alfonse d’Este fut reconnu duc de Ferrare. Il épousa Julie d’Urbin, fille de François duc d’Urbin, dont il eut cet infortuné César d’Este, héritier incontestable de tous les biens de la maison, et déclaré héritier par le dernier duc, mort le 27 octobre 1597. Le pape Clément VIII, du nom d’Aldobrandin, originaire d’une famille de négociants de Florence, osa prétexter que la grand-mère de César d’Este n’était pas assez noble, et que les enfants qu’elle avait mis au monde devaient être regardés comme des bâtards. La première raison est ridicule et scandaleuse dans un évêque, la seconde est insoutenable dans tous les tribunaux de l’Europe: car si le duc n’était pas légitime, il devait perdre Modène et ses autres États; et s’il n’y avait point de vice dans sa naissance, il devait garder Ferrare comme Modène.

L’acquisition de Ferrare était trop belle pour que le pape ne fit pas valoir toutes les décrétales et toutes les décisions des braves théologiens qui assurent que le pape peut rendre juste ce qui est injuste. En conséquence, il excommunia d’abord César d’Este: et comme l’excommunication prive nécessairement un homme de tous ses biens, le père commun des fidèles leva des troupes contre l’excommunié pour lui ravir son héritage au nom de l’Église. Ces troupes furent battues; mais le duc de Modène et de Ferrare vit bientôt ses finances épuisées et ses amis refroidis.

Ce qu’il y eut de plus déplorable, c’est que le roi de France, Henri IV, se crut obligé de prendre le parti du pape, pour balancer le crédit de Philippe II à la cour de Rome. C’est ainsi que le bon roi Louis XII, moins excusable, s’était déshonoré en s’unissant avec le monstre Alexandre VI et son exécrable bâtard le duc Borgia. Il fallut céder: alors le pape fit envahir Ferrare par le cardinal Aldobrandin, qui entra dans cette florissante ville avec mille chevaux et cinq mille fantassins.

Il est bien triste qu’un homme tel que Henri IV ait descendu à cette indignité, qu’on appelle politique. Les Caton, les Métellus, les Scipion, les Fabricius:, n’auraient point ainsi trahi la justice pour plaire à un prêtre; et à quel prêtre!

Depuis ce temps, Ferrare devint déserte; son terroir inculte se couvrit de marais croupissants. Ce pays avait été, sous la maison d’Este, un des plus beaux de l’Italie; le peuple regretta toujours ses anciens maîtres. Il est vrai que le duc fut dédommagé: on lui donna la nomination à un évêché et à une cure; et on lui fournit même quelques minots de sel des magasins de Cervia. Mais il n’en est pas moins vrai que la maison de Modène a des droits incontestables et imprescriptibles sur ce duché de Ferrare, dont elle est si indignement dépouillée.

Maintenant, mon cher lecteur, supposons que cette scène se fût passée du temps où Jésus-Christ ressuscité apparaissait à ses apôtres, et que Simon Barjone, surnommé Pierre, eût voulu s’emparer des États de ce pauvre duc de Ferrare. Imaginons que le duc va demander justice en Béthanie au Seigneur Jésus; n’entendez-vous pas Notre-Seigneur qui envoie chercher sur-le-champ Simon, et qui lui dit: « Simon, fils de Jone, je t’ai donné les clefs du royaume des cieux; on sait comme ces clefs sont faites: mais je ne t’ai pas donné celles de la terre. Si on t’a dit que le ciel entoure le globe et que le contenu est dans le contenant, t’es-tu imaginé que les royaumes d’ici-bas t’appartiennent, et que tu n’as qu’à t’emparer de tout ce qui te convient? Je t’ai déjà défendu de dégainer. Tu me parais un composé fort bizarre tantôt tu coupes, à ce qu’on dit, une oreille à Malchus; tantôt tu me renies: sois plus doux et plus honnête; ne prends ni le bien ni les oreilles de personne, de peur qu’on ne te donne sur les tiennes. »