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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

L’énarque et le «parti croupion»


Silhouette souple, moustache bien taillée, amateur de beaux costumes importés, M. Edem Kodjo est un énarque : (promotion Blaise Pascal de L’Ecole nationale française d’Administration, 1962). Il a été longtemps et plusieurs fois ministre du général Eyadéma à l’époque où l’argent du phosphate togolais coulait à flot. Le Général dit de lui : «Edem Kodjo a été l’un de mes plus proches collaborateurs. Il a pris une part active à la création du Rassemblement du peuple togolais en 1969. Il a été Secrétaire général de ce parti - je passe sous silence les portefeuilles ministériels qu’il a occupés dans mes gouvernements, notamment celui de l’Economie et des Finances, et celui des Affaires Etrangères. Son élection au poste de secrétaire général de l’OUA a été surtout l’hommage des chefs d’Etat africains à notre diplomatie, mise au service de la paix entre les Etats et les peuples. » [Jeune Afrique, n° 1726, Point de vue, 3-9 février 1994, p. XVI.]
Edouard Kodjo est né en mai 1938 à Sokodé (Nord-Togo), mais c’est un homme du Sud. Jeune étudiant à Paris, il a milité au sein de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire (FEANF) . A sa sortie de l’ENA en 1962, il sera administrateur à l’Office de Radiotélévision Française (ORTF), avant de rejoindre le Togo en 1967. M. Ayité Gachin Mivédor le recommandera chaudement au général Eyadéma. Ce dernier nommera d’abord Edem Kodjo au Secrétariat général de l’Economie et des Finances. A la création du RPT, Kodjo en rédigera le Livre vert.

Lorsqu’il est ministre de l’Economie et des Finances en 1973, Edem Kodjo cumulera les fonctions de président de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et de Gouverneur du Fonds Monétaire International. Avant l’ère de la «démocratisation», il terminera sa carrière au Togo en tant que ministre des Affaires Etrangères. Après son passage à l’OUA, au Secrétariat général, il sera longtemps exilé en France.
Là, il a été notamment enseignant à la Sorbonne et a collaboré à l’hebdomadaire Jeune Afrique. C’est à Paris qu’il fonde la revue Afrique 2000.

En 1991, il débarque à Lomé quelques mois avant la Conférence nationale pour créer l’Union Togolaise pour la Démocratie (UTD).
Toujours au sujet de Kodjo, Gnassingbé Eyadéma déclare : «Il sait également que ma porte est ouverte à tous ceux qui partent et qui reviennent.» [Jeune Afrique, n° 1726, Point de vue, 3-9 février 1994, p. XVI.]
Edem Kodjo est revenu frapper à la porte du Général. Ce dernier le nomme Premier ministre, le 22 avril 1994, après deux mois d’attente (après le deuxième tour des législatives). M. Kodjo a certes les qualités d’un Premier ministre, mais chez Eyadéma, les calculs politiciens priment avant tout.

Me Agboyibo, le leader du CAR, annoncera la non-participation de son parti au gouvernement d’Edem Kodjo. La passation de service aura lieu le 25 avril entre Koffigoh et Kodjo. M. «K» est remplacé par M. «K». D’ailleurs après M. Kodjo, au poste de Premier ministre, ce sera un autre «K» comme Klutsé.
Mais celui-ci est encore un autre cas.

«Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches. » [Sorel (G.) Réflexions sur la violence, Edit. du Trident, Paris, 1987, p. 125.]  Edem Kodjo n’est pas sûr (vu l’audience de son parti UTD à l’épreuve des législatives) de s’approcher une autre fois d’aussi prêt du pouvoir. Il sera vivement critiqué, notamment par Me Agboyibo qui estime qu’avec sa propre «quantité de députés-CAR», le poste lui revient de droit.
Aussitôt nommé‚ M. Kodjo insiste lors de son discours programme sur la lourdeur de la tâche qui le guette, et compte sur la majorité parlementaire dont est issu son parti, pour soulever les montagnes. «Certes, il s’agit de faire en sorte que tous les Togolais s’entendent, que les réfugiés puissent un jour espérer regagner leur pays. Que tous ceux qui se sont divisés puissent de nouveau se donner fraternellement la main [...] Il faut que les forces de sécurité, les forces de l’ordre, notre Armée, se sentent constamment et totalement intégrées à ce processus de démocratisation [...] Nous avons besoin très rapidement de normaliser nos rapports avec les institutions financières et d’entamer vigoureusement une oeuvre de reconstruction et de redressement économique. » [Source : archives audio.]  Le RPT d’Eyadéma applaudit à ce discours. La mouvance présidentielle déclare en substance que «Me Agboyibo doit reconnaître humblement que face à Edem Kodjo, le choix est clair. Les Togolais ont assez souffert des avocats dans ce pays, et n’oublieront pas de si tôt le passage catastrophique d’un certain Koffigoh à la tête du Togo. » Propos pour le moins critique à l’égard de J. Koffigoh qui a contribué au retour en force du général Eyadéma. D’ailleurs, fort de son «1 siège» à l’Assemblée nationale, Koffigoh peut constituer, et d’ailleurs constituera «l’appoint» des voix RPT lors des votes.
Ne pouvant pas compter sur Me Agboyibo, le nouveau Premier ministre, Edem Kodjo, va gouverner avec la mouvance présidentielle. Il va aussi contribuer malgré lui à de nouveau, asseoir le pouvoir d’Eyadéma sur le Togo. Jacques Foccart dira de Kodjo : «Il a dû s’allier avec le parti d’Eyadéma, qui est cinq fois plus fort que le sien. Ainsi, le président de la République a retrouvé‚ l’essentiel de ses pouvoirs. » [Gaillard (Ph), Foccart parle 2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 404.]  Certains leaders politiques, gouailleurs, se demandent si «Edem Kodjo a de nouveau adhéré‚ au Rassemblement du Peuple Togolais. »

Quoi qu’il en soit, Edem Kodjo convoitait une parcelle de pouvoir. Il l’a eue. Et s’il en été ainsi, c’est que le Général l’a voulu. Eyadéma avait laissé entendre, qu’il lui fallait un technocrate, un économiste expérimenté pour redresser le pays. Son choix influencé par la France, penchait du côté‚ d’Edem Kodjo, en tant qu'énarque.
En France, la critique est vive depuis des années à l’encontre de l’ENA qui a fourni pourtant de grands administrateurs à l’Etat. Au cours de la campagne électorale des législatives anticipées du mois de mai 1997 en France, le Premier ministre, Alain Juppé, énarque lui-même, a émis l’idée de dissoudre ou de réaménager la grande Ecole.
Bon nombre de Togolais, Eyadéma en premier, pensent que disposer d’un Premier ministre issu de l’ENA, seul suffirait à sortir le Togo de la crise économique. Quoique les efforts en ce sens ont été salués par les Togolais. « Lors du passage de Kodjo à la Primature les salaires ne traînaient pas trop. », disent certains fonctionnaires avec un brin de nostalgie.
Mais qu’est-ce donc que l’ENA ? Michel Debré ancien Premier ministre français, qui fut chargé de rédiger le projet de loi visant à créer l’ENA et à l’organiser, écrivait dans son rapport officiel que cette école doit conférer à ses élèves, certaines compétences clés : « un sens de la décision qui permet d’opter et un sens de l’imagination requis pour créer avec originalité. »

Dans son ouvrage intitulé : Les bâtards de Voltaire, John Saul‚ écrit qu’à partir de 1950, « Cette nouvelle fournée d’élèves arrivait tout droit des salles de classe et du giron familial. Les résultats furent pour le moins divergents. Chaque promotion différait selon les modes en cours ; mais d’une manière générale les diplômés quittaient l’établissement lestés d’une ambition personnelle galopante.  » [Saul (J.), Les bâtards de Voltaire, Editions Payot, Paris, 1993, p. 139.]
John Saul poursuit : «L’apparence remarquable que leur éducation leur a donnée est vide, sauf quand elle est comblée par le travail qui les occupe. Lorsqu’on critique leur manière de gérer ce travail, ils se cramponnent à leurs positions, incapables du moindre compromis car ils n’ont pas les bases nécessaires pour pénétrer plus avant dans la matière. Ils deviennent les défenseurs obstinés, totalitaires, de choses dont ils n’ont strictement rien à faire. Ce déracinement psychologique les incite à confondre le pouvoir avec des notions telles que la morale et la compréhension des réalités. » [Saul (J.), Les bâtards de Voltaire, Editions Payot, Paris, 1993, p. 145.]  L’auteur conclut qu’il faudrait commencer par éliminer ce mépris envers le public, profondément ancré dans l’éducation de ces élites.
A propos de la nomination de l’énarque Kodjo, M. Jacques Foccart explique : « En effet, Eyadéma mène le jeu politique, mais il a eu besoin de Kodjo, qui a mis à contribution ses relations internationales pour faciliter le rétablissement de l’aide de la France et d’autres pays européens, bloquée depuis 1993. C’est ainsi que le Togo a renoué avec le FMI et a obtenu l’annulation des deux-tiers de sa dette publique extérieure. En dépit des tensions, il y a donc eu, entre les deux hommes, une collaboration réelle, dont le résultat est apparu dans la reprise économique. » [Gaillard (Ph.), Foccart parle 2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 404.]

Si un jour, les Togolais doivent appeler démocratiquement Kodjo au-devant de la scène politique, ce sera sans aucun doute pour cette simple et unique raison économique pratique.
Les compétences économiques de Kodjo n’empêcheront pas Eyadéma, à la première occasion, d’attribuer la Primature à un homme plus dévoué politiquement. On se souvient qu’en mars 1994, la Cour suprême avait annulé les résultats des législatives dans trois circonscriptions gagnées par le CAR et l’UTD. (Ces deux partis avaient d’ailleurs protesté en suspendant leur participation aux commissions de l’Assemblée nationale.)
Après avoir retrouvé la majorité à l’Assemblée en 1996, à la faveur des législatives partielles et des défections au sein de l’opposition, le président Eyadéma nommera un Premier ministre bien acquis à sa cause : M. Kwassi Klutsé.
C’est ainsi que le général Eyadéma a repris le pouvoir, tout le pouvoir qui était le sien avant la Conférence nationale souveraine. Il ne lui reste plus qu’à convaincre sur le plan international.
 

Suite:   CONCLUSION
 
 


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