Opinion

Changement de nom de la rue Amherst - Mièvre lutte pour transformer l'histoire

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Fabien Loszach, Doctorant en sociologie de l'UQAM

Édition du lundi 24 août 2009

Mots clés : Ahmerst, Rue, Histoire, Municipalité, Montréal, Québec (province)

Le débat revient de manière cyclique: faut-il débaptiser les rues honorant un personnage historique que notre modernité ne trouve plus honorable? La question refait surface après que le conseiller municipal indépendant Nicolas Montmorency a déposé deux motions au greffier de la Ville de Montréal: l'une visant à franciser le nom des rues de la ville, l'autre à renommer «la rue Amherst avec un nom plus respectueux de son histoire ainsi que des diverses communautés qui habitent son territoire». Pour ce dernier, c'est avant tout une question de valeur: il «est tout à fait inacceptable qu'un homme ayant tenu des propos soutenant l'extermination des Amérindiens soit honoré de la sorte».

Jeffrey Amherst (1717-1797) était un officier anglais. En 1758, il prit la forteresse de Louisbourg aux Français avant de rejoindre James Wolfe pour la prise de Québec. Malheureusement, Amherst arrive trop tard et manque la bataille. En 1759, il est nommé commandant en chef des forces britanniques en Amérique du Nord et, par là même, chef des treize colonies britanniques. Après un an de préparation, il termine le travail entrepris par Wolfe et Monckton à Québec et prend Montréal mettant fin, par la même occasion, à la présence française en Nouvelle-France (mais pas en Amérique du Nord).

La victoire anglaise bouleversa l'équilibre des forces entre les différentes nations qui étaient autant de partenaires commerciaux sur le territoire nord-américain. Les Britanniques occupent désormais une position hégémonique et peuvent imposer leurs règles commerciales aux nations amérindiennes. Devant cette menace, plusieurs tribus s'unissent derrière le chef outaouais Pontiac et se révoltent en 1763.

Bien qu'il soit venu à bout des Français, Amherst ne parvient pas à mater la rébellion amérindienne. Découragé par une telle opposition, il écrit à un de ses officiers, le colonel Henri Bouquet, lui donnant instruction, si cela s'avère nécessaire pour vaincre les Indiens, de leur distribuer des couvertures contaminées par la petite vérole. «You will do well to try to inoculate the Indians by means of blankets, as well as every method that can serve to extirpate this execrable race.» [Vous veillerez à infecter les Indiens en utilisant des couvertures souillées, de même que tout moyen pouvant contribuer à éradiquer cette race répugnante.»] Henri Bouquet n'a pourtant pas à aller jusque-là: entre-temps, les deux camps ont amorcé des négociations.

L'importance de la nuance en histoire

Dans un article du quotidien The Gazette, Francis Flavin, collaborateur au Historical Journal of Massachusetts, s'interroge sur l'influence d'Amherst dans l'extermination des autochtones. Pour M. Flavin, «Amherst a discuté avec le colonel Henry Bouquet de l'idée de provoquer une épidémie de variole en distribuant des couvertures exposées à la maladie au sein de tribus indiennes qui leur résistaient». Amherst détestait les Amérindiens. «Son intention d'éradiquer les autochtones [était] claire, mais la mise en pratique de cette volonté ne [l'était] pas.» (The Gazette, 12 août 2009,«Amherst St. needs name change: councillor»).

L'historien Denis Vaugeois, interrogé à la radio de Radio-Canada, précise qu'Amherst n'a rien inventé, puisqu'il était plus ou moins courant à l'époque d'inoculer la variole pour décimer des populations. Amherst ne mérite donc pas ce sobriquet, que ses détracteurs lui ont donné avec tant de nuance, d'«inventeur de la guerre bactériologique».

L'importance du spectacle en politique

Peu importe ces précautions et ces nuances historiques, pour les redresseurs de torts, les fossoyeurs de l'histoire, et ceux qui veulent la laver plus blanc que blanc, la cause est entendue. Dans sa motion déposée au greffier de Montréal, Nicolas Montmorency écrit que «Jeffrey Amherst est à l'origine de l'un des premiers génocides bactériologiques en terre d'Amérique», ce qui est historiquement faux. Il est suivi de près, dans cette course à l'approximation et aux demi-vérités, par la candidate à la mairie de Montréal, Louise O'Sullivan, qui déclare: «Il y a eu une épidémie de variole causée par cette personne. Il y a eu une injustice et il faut la corriger.» (Radio-Canada, 12 août 2009) Ici comme ailleurs, on aime l'histoire spectacle, les gros mots, les évidences, et les dichotomies, surtout quand les Anglais y enfilent l'uniforme des méchants.

Cynisme ?

On se demande toutefois si Louise O'Sullivan, Nicolas Montmorency et si les membres du groupe Facebook visant à changer le nom de la rue Amherst (Francisation des rues de Montréal/Rue Amherst) cherchent vraiment à réparer une injustice faite au peuple amérindien ou s'ils n'utilisent pas plutôt cyniquement cet argument pour venger l'honneur (au moins symboliquement) des francophiles qui se sentiraient encore humiliés par la cuisante défaite de 1760. Serait-il malhonnête de notre part de supposer que les indépendantistes québécois (qui soutiennent Nicolas Montmorency) reprochent plus à Amherst ses victoires militaires contre le roi de France que ces exactions à l'encontre des peuples autochtones?

Une question de valeurs

Ces suppositions nous amènent à une question simple que l'on peut formuler ainsi: quels registres de valeurs ceux qui sont pour la débaptisation de la rue Amherst font-ils valoir en premier lieu pour justifier ce geste? Sont-ce les valeurs humanistes et le respect dû à tous les peuples ou plutôt la défense du fait français au Québec? Veut-on changer le nom de la rue Amherst parce qu'il représente une souillure dans la mémoire des peuples amérindiens ou parce qu'il représente l'envahisseur anglais?

Sur le groupe Facebook de la coalition, on trouve quelques éléments de réponse qui semblent aller vers la première hypothèse; on lit à propos d'Amherst que «bien qu'il s'agisse d'un personnage historique [...], la culture et l'histoire anglophones de Montréal ne doivent pas être injustement représentées par une personne ouvertement en faveur de l'extermination d'un peuple». On reproche au commandant ses ambitions génocidaires et dans un même mouvement fraternel, on tend la main à la population anglophone pour lui dire qu'elle mérite mieux comme représentant de son génie.

Il semble que pour défendre les droits des autochtones, il est des choses beaucoup plus urgentes à régler que de s'attaquer à des symboles, fussent-ils des noms de rue. Forcer le Canada à adhérer à la déclaration des Nations unies sur le droit des peuples autochtones en est une, arrêter de massacrer leur écosystème pour nos besoins énergivores en est une autre (projet de la Romaine). Paradoxalement, il semble aussi que le symbole d'Amherst gêne beaucoup plus les indépendantistes que les premières nations. [...]

Paravent du nationalisme

La demande de débaptiser la rue Amherst est en fait la deuxième motion déposée par Nicolas Montmorency au greffier de la Ville de Montréal, la première proposant «que la Ville de Montréal, dans l'utilisation du nom des rues et des lieux publics, cesse d'utiliser des expressions non francophones, à moins que le contexte ne le justifie et qu'elle s'assure de la francisation des noms de rues déjà injustement anglicisés [...]».

Cette motion cache mal une volonté hégémonique des défenseurs de la langue française qui veulent nettoyer la ville de toute son histoire anglaise. Le fait français ne sera réalisé que quand on aura lavé et expurgé totalement de la ville la langue de l'envahisseur. Face à cette rhétorique guerrière et revancharde, l'argumentaire qui visait à débaptiser la rue Amherst en raison de ses «actions» injustifiables à l'encontre du peuple autochtone ne pèse plus bien lourd; on a plutôt l'impression que cette coalition instrumentalise les victimes d'Amherst pour défendre une autre cause, soit celle du nationalisme québécois et de l'imposition de la langue française.

Le politiquement correct

Au-delà des luttes identitaires, le cas de la rue Amherst témoigne de cette plaie qui contamine nos démocraties occidentales: le fléau du politiquement correct. Dans son Plaidoyer pour l'infamie, Michel Thévoz dresse les dix commandements de cette idéologie molle. Nous retiendrons ceux qui nous intéressent pour notre propos.

- Tu respecteras les minorités et tu accorderas systématiquement ta bienveillance à celles qui sont méprisées ou persécutées.

- Tu stigmatiseras à tout propos et même hors de propos les réflexions et les comportements racistes.

Le devoir de mémoire te sera une ardente obligation, ainsi que de repentance pour tous les crimes collectifs dont tu auras eu connaissance.

On pourrait suggérer un autre commandement à l'écrivain et historien suisse:

- Tu n'hésiteras pas à changer l'histoire si les valeurs qu'elle véhicule entrent en contradiction avec les valeurs de la société contemporaine.

Le politiquement correct, c'est la tendance maladive qu'ont nos sociétés à vouloir désespérément effacer de l'espace public le moindre signe de négativité. Exit le mal, comme le rappelait le regretté Philippe Muray, l'accidentel, la part maudite, la pulsion de mort, la violence libératrice, les différences. Les ennemis de la société sont montrés du doigt et dénoncés, il faut les éradiquer sur la place publique pour que triomphe le bien (jeunes inconscients, adeptes de car surfing, violence à la télé, tabagisme, pollution, xénophobie, homophobie, etc.). Le grand bien doit triompher et le mal doit disparaître, tout le mal.

Vivre le tragique

L'histoire n'échappe pas à cette logique hygiéniste; Amherst détestait les Indiens, il était raciste et peu importe l'importance de contextualiser, peu importe si toute la population était sûrement raciste et dénigrait les Indiens à l'époque, il faut jeter Amherst au bûcher et le faire disparaître de nos métropoles culturelles (qui sont fondées, elles, sur des valeurs de respect, d'entraide, de fraternité?) et de l'histoire.

Philippe Muray avait raison de rappeler l'importance de savoir intégrer une part de négativité dans notre quotidien et de savoir vivre en bonne intelligence avec la mort, le mal, le péché. Le négatif (péché, part maudite, mal radical, accident), dit-il, «était l'élément constitutif de la pensée dialectique. En tant que négation de l'identité, il faisait exister l'être». [...]

Le sociologue Michel Maffesoli dans La Part du diable souligne aussi l'importance pour toute société de savoir conjuguer avec le mal «la part destructrice, celle de l'excès ou de l'effervescence, est cela même qui, toujours, précède une harmonie nouvelle». Il y a une «liaison organique du bien et du mal, du tragique et de la jubilation».

Rappeler l'histoire

Vouloir faire concorder les valeurs véhiculées par les acteurs du passé et celles du présent est une hérésie. Si l'on devait changer tous les noms de rue rendant hommage à des hommes symbolisant des valeurs antithétiques à celles d'aujourd'hui, il faudrait peut-être changer tous les noms de rue. Pourquoi ne pas demander aux Français de changer toutes les places et rues Voltaire sous prétexte qu'il a fait des déclarations antisémites?

Rien de plus mièvre que cette petite lutte pour transformer l'histoire, rien de plus pathétique que de vouloir transfigurer la mémoire des rues pour la faire concorder avec notre idéal du bien. L'historien Denis Vaugeois souligne à cet égard le besoin qu'a l'histoire d'être rappelée, dans sa négativité comme dans ses moments plus positifs. Il faut se souvenir de la terreur, du conflit, de la négativité. Il faut accepter l'histoire dans sa dimension tragique, il faut accepter le tragique de la vie, c'est notre seul destin.


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