Intégration

L'impatience des Turcs de France

par Anne Vidalie, publié le 29/11/2004 - mis à jour le 26/11/2004

 

L'hostilité à l'entrée de son pays d'origine dans l'Europe déçoit cette communauté solidement installée dans l'Hexagone. Elle balance entre le repli identitaire et une intégration qui, chez les jeunes, commence à faire évoluer les mentalités

Deniz Yilmaz ne comprend plus ses concitoyens français. Née de parents turcs, cette jeune femme de 32 ans, assistante juridique à Paris, a du mal à croire les sondages. A croire que 75% des Français, selon l'Ifop, s'opposent à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne: «Pourquoi sont-ils contre?» Non, vraiment, elle ne comprend pas. Elle qui, arrivée en France à 3 ans, a repris ses études de droit pour devenir avocate, et se sent française, se surprend à défendre le pays de ses parents, de ses vacances, de ses racines. «Il y a pourtant des tas de choses que je n'aime pas en Turquie!»

Les atermoiements français sèment le trouble parmi les quelque 400 000 Turcs de France, naturalisés ou non, et Français d'origine turque. Intarissables, ils se disent touchés, déçus, peinés. Comme Aydan Merdan, 23 ans, étudiante en mastère d'ingénierie des affaires à Paris, dont la lecture du moment s'intitule La Turquie, vers un rendez-vous décisif avec l'Union europénne (sous la direction de Didier Billion, PUF): «Je suis attristée par l'hostilité de la France, par ce rejet soudain. La Turquie a tant fait pour entrer dans l'Union, du respect des minorités aux progrès énormes dans le domaine des droits de l'homme. Et puis, une parole a été donnée...» Sa mère, Zehra, propriétaire d'un restaurant près de la place de la République, s'emporte: «Il n'est pas démocratique d'imposer plus de contraintes à la Turquie qu'aux autres pays candidats! Je veux bien de l'Europe, mais aux mêmes conditions que les autres...» Zehra et sa fille mettent en avant la peur du poids démographique de la Turquie, la méfiance face à l'islam. La mauvaise image de leur pays d'origine, aussi. «Quand on évoque la Turquie ici, regrette Aydan, c'est Midnight Express, la torture dans les prisons, les femmes voilées, le génocide arménien. C'est dur... On ne parle pas de la Turquie moderne, européenne, laïque, ouverte, de la Turquie qui bouge, qui change.»

Des réseaux familiaux ou confessionnels

Les Français ne connaissent pas la Turquie, ruminent les Turcs de France, ils ne nous connaissent pas, nous qui vivons ici depuis deux générations.» Les premiers ont débarqué en 1969, lorsque la France avait besoin de bras pour faire tourner ses usines automobiles et ses chantiers de construction. Ils ont été accueillis chaleureusement. «Le patron de l'entreprise de bâtiment qui m'avait recruté m'attendait à la gare avec sa Fiat jaune, raconte avec émotion Muhammet Durak, 59 ans, arrivé en Alsace en 1971 et aujourd'hui à la tête de plusieurs sociétés. Puis on est allé déjeuner ensemble, au restaurant.» Ces ouvriers n'ont pas choisi la France. Ils auraient préféré sa voisine allemande, destination des premiers émigrés dans les années 1950. «Je me suis inscrit pour l'Allemagne, et c'est la France qui est sortie», lâchent-ils. Peu importait, au fond, car ils n'avaient pas l'intention de prendre racine si loin de chez eux. Ils voulaient rester le temps de réussir, de mettre assez d'argent de côté pour rentrer au village acheter une maison, un champ, une boutique.

Au fil des ans, ils ont rameuté frères, cousins, oncles, neveux, voisins. A la demande de leurs employeurs, souvent. «Jusqu'au coup d'arrêt donné à l'immigration économique en 1974, les réseaux familiaux, régionaux, ethniques - kurdes, turcs, arméniens, tcherkesses, grecs, kazakhs... - et confessionnels - alévis, yézidis, syro-chaldéens... - ont fonctionné à plein», observe Stéphane de Tapia, démographe, spécialiste de l'immigration turque au CNRS, à Strasbourg. La plupart venaient des contrées rurales et pauvres de l'Anatolie centrale et orientale. A la suite du coup d'Etat militaire du 12 septembre 1980, les réfugiés politiques - militants de gauche, autonomistes kurdes, syndicalistes, etc. - ont grossi à leur tour les rangs des Turcs de France. Eux non plus ne voulaient pas rester. «Quand je suis arrivé, en 1982, je pensais retourner en Turquie dès que les choses seraient rentrées dans l'ordre, témoigne Ahmet, kurde et tailleur de son métier. Et puis les années ont passé, les enfants sont nés ici, on a fait notre vie...»

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Christophe Barbier

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