Critique

Babylone, perverse et merveilleuse

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Rivers of Babylon (The Melodians), Babylon System (Bob Marley), ont été des tubes musicaux dès les années 1970 et l'un des derniers albums de Bob Marley, héros du reggae, s'intitule Babylon by Bus. Ils sont tous inspirés du Livre des psaumes de la Bible. Comme le célèbre Nabuccho (1842) de Verdi. Cette permanence en dit long sur la postérité de cette ville mésopotamienne, fondée environ deux mille ans avant notre ère, et dont le nom a traversé les siècles pour rester dans l'imaginaire populaire, à la fois symbole de turpitude et de dépravation mais aussi de luxe et de savoir-vivre.

L'exposition montée par le Louvre, "Babylone", aborde aussi bien l'histoire de cette cité, sans cesse renaissante, que sa légende. On peut seulement regretter que les organisateurs de la manifestation aient interrompu le récit de sa mythologie en 1917, date de l'arrêt des grandes fouilles archéologiques allemandes et sortie d'Intolérance, le film de l'Américain Griffith, dont l'un des volets est explicitement consacré à Babylone qu'il reconstitue avec un grand luxe.

Car le thème de Babylone n'a jamais cessé d'être repris dans tous les domaines. Après les rastas jamaïcains (de Bob Marley à Gregory Isaacs), pétris de Bible, le groupe français Tryo a sorti sa version musicale de Babylone.

Côté littérature, les Américains nous ont donné notamment Un privé à Babylone (Richard Brautigan) et Train de nuit pour Babylone (Ray Bradbury) et le naturalisé canadien Maurice G. Dantec Babylon Babies. Le cinéma s'est largement inspiré de la cité cosmopolite, de Metropolis (de Fritz Lang, 1927) à Blade Runner (de Ridley Scott, 1982). Sans parler des politiques : Saddam Hussein, l'ancien dictateur irakien, qui avait reconstitué quelques monuments fameux de la ville défunte (située à quelque 90 kilomètres au sud de Bagdad) et se comparait volontiers, images à l'appui, à Hammourabi (vers 1750 av. J-C), le roi législateur du premier Empire babylonien.

C'est par la fameuse stèle de basalte noire, conservée au Louvre, que s'ouvre l'exposition. Le Code d'Hammourabi est un résumé des lois, rédigées en écriture cunéiforme, promulguées par ce souverain pour unifier son royaume qui s'étendait entre le Tigre et l'Euphrate. L'empire connut ensuite une éclipse politique mais resta un centre culturel important, ne serait-ce que par la diffusion de la langue babylonienne dans toute la région. Il renaît vers 600 avant notre ère. Nabuchodonosor II (605-562 av. J-C) avale ses rivaux et son empire s'étend du golfe Arabo-Persique aux rives de la Méditerranée, soumettant au passage les vassaux de l'Egypte, notamment le petit royaume de Juda, dont la capitale Jérusalem fut assiégée et sa population déportée à Babylone.

Cet exil longuement raconté dans la Bible - "largement rédigée pendant la déportation", nous dit Béatrice André-Salvini, l'une des commissaires de l'exposition - assura sans doute la postérité "négative" de la ville et de son roi "impie" Nabuchodonosor, le destructeur de la Ville sainte, Jérusalem. La légende de la tour de Babel, symbole de l'orgueil humain, y prend aussi sa source. On voit d'ailleurs au Louvre la maquette d'une ziggourat, ce temple cubique de 90 mètres de haut, qui servait de "marchepied aux dieux descendant sur terre, plutôt que d'échelles destinées à les détrôner", explique Mme André-Salvini. Dès l'époque médiévale de multiples représentations en sont données. Les plus célèbres (celle de Bruegel l'Ancien, venue de Rotterdam) sont au Louvre.

Car l'Empire babylonien détruit, Babylone survécut. Ce fut l'une des principales villes de l'Empire perse. Le Grec Alexandre le Grand y mourut. Le temple de Mardouk, le grand dieu local, dont on peut voir des effigies au Louvre, est décrit par l'historien romain Pline l'Ancien. Même après l'invasion arabe, il restera un petit village, Babil, qui servit de point de départ aux grandes fouilles archéologiques allemandes entre 1899 et 1917. C'est à elles que l'on doit le remontage à Berlin de la fameuse porte d'Isthar en brique vernissée.

Mais la légende n'a pas attendu les archéologues pour s'emparer de Babylone. Son versant noir s'appuie sur la Bible et sur l'Apocalypse, qui en font le symbole de la pourriture cosmopolite. Des artistes comme Monsu Desiderio (vers 1610), John Martin (1820), Delacroix (La Mort de Sardanapale, 1828), ou le prodigieux Nabuchodonosor ravalé, par William Blake (1795), au rang d'un animal féroce, en ont donné des images dramatiques. Babylone est tour à tour assimilée par les protestants à la Rome pervertie au moment de la Réforme, ou, plus tard, à la ville corrompue par la révolution industrielle. En argot des cités d'aujourd'hui, un "babylon" désigne un flic.

Son image positive vient de la période des Lumières. Voltaire qui consacre une tragédie à une de ses reines mythiques, Sémiramis, y voit la cité qui a su rompre avec dieu. Ses jardins suspendus sont considérés comme l'une des sept merveilles du monde et l'architecte américain Frank Lloyd Wright travaille, en 1957, à une extension de Bagdad, pour faire une "Babylone des temps modernes". Sa mort (en 1959) et celle de son commanditaire, Fayçal II d'Irak, assassiné en 1958, interrompt ces travaux, avant qu'ils ne soient repris - en carton-pâte - pour la plus grande gloire de Saddam Hussein.


"Babylone", Musée du Louvre, hall Napoléon, tél. : 01-40-20-53-17. Tous les jours sauf le mardi de 9 heures à 18 heures, les mercredis et vendredis jusqu'à 22 heures. Du 14 mars au 2 juin. 9,50 €.
Catalogue sous la dir. de Béatrice André-Salvini, Hazan-Musée du Louvre, 576 p., 42 €.

Emmanuel de Roux
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