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Des nouvelles du Potager Collectif des Lentillères - récit et réflexions sur les premiers épisodes (article issu de Blabla 11)

publié le 6 octobre 2010

Dossier terres et jacqueries - Pot’Col’Le ! : Qui sème la friche récolte l’autonomie !

Depuis le 28 mars dernier, d’anciennes terres maraichères, en friche depuis plusieurs années, sont occupées et cultivées collectivement entre le quartier des Abattoirs et celui des Lentillères, rue Philippe Guignard, ambiance western assurée, le long de la voie ferrée… Une maison occupée, à l’origine propriété de la mairie – la « Villa » – est devenue rapidement le centre névralgique des activités potagères. Ces expériences conjointes de réappropriation collective ont insufflé des dynamiques nouvelles au quartier... L’émulation autour de ce bout de quartier abandonné semble constituer une nouvelle épine dans le pied de la mairie, s’ajoutant à d’autres déjà bien enfoncées.

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Libérons les terres ! Ou l’ouverture d’un potager collectif sauvage...

En dépit de la pluie nourrie et du pique-nique à l’eau, la manifestive de « libération des terres » du 28 mars avait réunie près de 200 personnes. Dans les rues de Dijon, la joyeuse troupe défile au son d’une batucada endiablée vers un lieu encore tenu secret. « Des paysans pour libérer les champs ! Des agriculteurs, pas d’agro-manageurs ! » : c’est bêches, fourches et faux à la main, brouettes pleines de plants de salades et autres légumes en tout genre, que les manifestants débarquent sur la friche au coin de la rue Philippe Guignard, et investissent la première parcelle. Le défrichage commence alors, mettant à mal un peu moins d’un demi hectare de ronces. Grâce à cette présence massive de défricheurs volontaires, une après-midi à peine suffit à mettre à éclaircir l’ensemble de la première parcelle investie, à retourner la terre mouillée et à poser, ainsi, les bases du potager collectif … Malgré les semaines de mauvais temps qui ont suivi, le Potager Collectif des Lentillères, Pot’Col’Le pour les intimes, a pris forme petit à petit et a laissé place à une grande variété de légumes de saisons, organisée au gré des allées potagères : épinards, salades, fèves, pois, courges, pommes de terre croissent en toute sérénité, grâce à des jardiniers de plus en plus nombreux.

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Suite à la manif potagère, il avait été d’abord prévu de proposer des après midi de travail les samedi et mercredi, afin d’être en mesure d’assurer une bonne présence sur le terrain, et permettre aux nouvelles personnes désireuses de s’investir dans l’aventure de rencontrer les « habitué-e-s » sur le potager à ces moments là. Mais les jardinier-e-s en herbe se sont vite affranchi-e-s de ces horaires de permanence pour passer quelques heures ou une après-midi entière sur les lieux, à tout moment de la semaine. Ainsi, se succèdent et se côtoient chaque jour des personnes de tous âges et d’horizons divers qui, parfois découvrent le jardinage, d’autres fois partagent le fruit de leur expérience de jardinier-e-s occasionnels, ou encore tentent de mettre en pratique les théories agroécologiques découvertes au gré de leur étude ou au détour d’une lecture.

Le mot d’ordre reste celui de l’expérimentation, précepte trop souvent mis de côté sous prétexte de devoir contrôler nos productions au nom de principes « rationnels ». Armé-e-s des fruits de recherches individuelles et collectives, animé-e-s par l’envie d’expérimenter, les jardiniers s’essaient, ici à la technique de la culture sur butte, là à l’usage d’une couverture de petites branches d’arbres fragmentées (BRF, pour Bois Raméal Fragmenté) afin de lutter contre les mauvaises herbes et entretenir la fertilité du sol, ou encore pratiquent diverses associations de plantes, selon l’idée que la biodiversité peut pallier un apport d’insecticides et d’intrants devenu souvent trop systématique.

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En jardinant, (re)surgissent des enjeux qui nous étaient parfois jusque là lointains : l’attente de la pluie, l’exposition des sols, (re)découvrir ce qu’est un aliment de saison, la lenteur et les rythmes de production qu’on oublie trop souvent quand il suffit de se servir sur les rayons aseptisés des supermarchés. Faire l’expérience directe des contraintes climatiques, paysagères, pédologiques que nous fait parfois oublier l’omniprésence de termes génériques globaux qui semblent ne renvoyer qu’à notre propre incapacité face au constat généralisé du « désastre écologique ». Cerner davantage les gestes qui permettent à des aliments d’aboutir dans notre assiette, sans les multiples emballages, conditionnements, vente, revente et plus-values.

C’est aussi le caractère collectif d’une telle aventure qui permet cette richesse technique et paysagère. Cultiver ensemble, c’est réapprendre à réfléchir, s’organiser, et construire ensemble, transmettre les savoirs maraîchers, laisser à chacun chacune l’occasion de mettre un peu du sien, que l’on soit connaisseur ou non des pratiques potagères. De nouveaux liens de quartiers se tissent autour du partage des savoirs et des pratiques : passant-e-s curieux-ses qui, lorsqu’illes ne peuvent prendre part au jardinage, s’informent de l’avancée du potager auprès des jardinier-e-s présent-e-s, conseillent des ancien-ne-s dubitatifs-ives les premiers jours, mais désormais enjoué-e-s par l’allure des lieux et la durabilité du projet. Pour certaines mamies cette rue dans laquelle elles ne passaient plus est devenu le nouveau repère de la ballade quotidienne.

Pour beaucoup d’entre nous, le potager, c’est, de manière cruciale, un lieu d’échanges et de sociabilité, où l’on peut se poser boire un coup et papoter aussi, mais où la rencontre a surtout un autre sens et une autre force qu’au coin d’un bar, parce qu’elle se situe dans un agir commun et dans la nécessité d’une solidarité pratique. Cette dynamique se traduit, de fait, par un grand nombre de soutiens, par l’intermédiaire de dons de quelques variétés potagères anciennes à semer, de plants de tomates à repiquer ou encore de patates trop vieilles pour être consommées mais encore bonnes à être mises en terre... ou tout simplement par le fait de partager un gâteau ou quelques autres recettes lors d’une soirée de projections et de débats à la Villa, maison occupée dans la même rue que le jardin...

Le potager se veut ainsi une opportunité de questionner et s’affranchir un peu au moins du système de production capitaliste actuel, de penser concrètement certaines des conditions d’une autonomisation alimentaire, à l’heure où les dites "crises" écologiques et économiques posent d’autant plus crûment la question des ressources. Alors que plus de 800 familles sont en liste d’attente pour intégrer une AMAP et que diverses structures se sont regroupées pour faire pression sur la SAFER et les autorités locales afin d’obtenir des terres, le potager questionne, aussi, les choix politiques faits par les autorités en terme de mise à disposition des sols agricoles pour des projets de restructuration urbaine… Le Pot’Col’Le agit en ce sens comme un révélateur pour dénoncer l’insuffisance de terrains agricoles en zone péri-urbaine pour des projets agricoles diversifiés et non-productivistes, orientés sur la vente ou l’échange directe – nécessaires à un véritable changement des modes de production - et que voudraient développer un nombre croissant de potentiels paysans.

Des terres abandonnées, mais menacées...

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A l’abandon depuis plusieurs années, l’ensemble de la friche maraîchère le long de la rue Philippe Guignard représente près de 5 hectares (le potager collectif n’en occupe qu’une petite part). Pourtant, il y a encore 15 ans, ce quartier vivait au rythme des activités potagères et plusieurs maraîcher-e-s y exerçaient leur art. Le quartier a été progressivement abandonné, à la suite de l’annonce de la mairie d’utiliser les terrains dans le cadre d’une restructuration urbaine, en usant de son droit de préemption. L’intention première était d’y installer la future gare TGV. Pour les maraîcher-e-s, cela signifiait partir et prendre les devants pour ne pas se retrouver sans terre lorsque les premiers bulldozers viendraient faire leur office. Ça, c’était il y a 15 ans. Depuis, les terres sont gelées, par le droit de préemption municipal et délaissées par des propriétaires qui n’attendent que la liberté de vendre. Sauf qu’en quinze ans, des projets ont été successivement abandonné et relancé par la Mairie...

Aujourd’hui, dans la perspective mégalo de faire de Dijon « la ville de l’excellence écologique », la mairie a planifié la mise en place de nouveaux écoquartiers, projet qu’elle n’hésite pas à mettre en avant, jusqu’à l’international, si on en croit le titre d’un article de Dijonscope « Dijon, capitale mondiale de l’écologie urbaine ? ». L’intention pourrait paraître louable, mais, en y regardant de plus près, le maire ne fait qu’assouvir son délire d’attractivité économique – « faire de Dijon une grande métropole européenne » comme l’indique François Rebsamen - bétonnant à tout va, avec la façade écologique de rigueur, cheval de Troie moderne du monde marchand et sécuritaire. Si on excepte la bonne isolation des bâtiments, ces quartiers ne semblent pas être si différents de projets urbains consensuels, faits de maisons individuelles et de jardins privatifs ou de ternes immeubles, de rues proprettes et aseptisées, rythmées par d’incessantes migrations pendulaires. Ces élans urbanistiques soi-disant novateurs – comme on nous l’avait déjà servi dans les années 1970 avec les « grands ensembles » – ne constituent en rien une rupture avec la conception politique actuelle des villes...

Ainsi, malgré un flou persistant sur les échéances, la mairie semble aujourd’hui avoir scellé le sort des terrains occupés : les 5 hectares de terres maraîchères, mais également la friche industrielle des tanneries et des abattoirs (ce qui constitue un total d’une vingtaine d’hectares) sont destinés à être transformés en un de ces fameux « écoquartiers ». Ce projet inclus donc, d’une part, l’éviction de l’Espace Autogéré des Tanneries, d’autre part le bétonnage – irréversible – des terrains à fort potentiel agronomique. Pourtant, si l’on se tient au texte de l’éco-PLU (pour « éco Plan d’Urbanisme Local »), au sujet de l’ancien quartier des maraîchers, la mairie, après un petit coup de récup’ sur les AMAPs, se targue « de laisser la possibilité de développer sur une partie du site des formes d’agriculture péri-urbaine de type maraîchères ou vivrières, susceptible d’alimenter les bassins de vie locaux ». Lorsqu’on analyse d’un peu plus près les intentions municipales, on peut d’ores et déjà dire que les beaux discours resteront bel et bien dans les cartons, comme on pouvait s’y attendre. Pourtant les terres cultivables se situent juste a coté d’une ligne ferrée et le code de l’urbanisme indique qu’aucun bâtiment d’habitation ne peut théoriquement être construit à moins de 35 mètres de la voie . Cela aurait pu assurer de sauvegarder au moins une bande de terrain du bétonnage. Cependant, de la bouche même d’un élu "vert", la municipalité semble avoir fait un tout autre choix, puisque les espaces proches de la voie ferrée feraient en fait l’objet de construction de « bâtiment écran » (sic), entendez par là un parking aérien, petite touche indispensable pour permettre aux éco-citoyens de pouvoir rentrer tranquillement dans leur éco-quartier.

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Squat ta ville, squat tes champs. Chronologie des évènements autour de la villa

La Villa, située elle aussi rue Philippe Guignard, est une imposante bâtisse, dotée d’un grand jardin, qui se situe dans la même rue que le potager. Elle a été rachetée 500 000 euros en janvier 2010 par l’EPFL (pour « Établissement Public Foncier Local ») pour le compte de la mairie de Dijon. Celle-ci a en effet demandé à cet organisme de racheter les terrains dont elle n’était pas encore propriétaire, en prévision du futur « écoquartier ». La Villa constituait la première acquisition foncière allant dans ce sens.

Peu de temps après son rachat, la mairie, bien que n’ayant aucun projet avant quelques années sur ces terrains, avait décidé d’appliquer sa propre politique sociale en vogue : le démantèlement du toit, tuile par tuile. Une technique - la « dévitalisation », en langage mondain - déjà utilisée par la Mairie pour lutter contre les « squatteurs indésirables » et qui consiste ensuite à laisser pourrir la maison au gré des aléas climatiques, et permet d’empêcher toute tentative d’occupation.

Raison de plus pour occuper le bâtiment. Un collectif de personnes sans logis s’est ainsi mis en tête, dès le début du mois de février, d’occuper cette maison après en avoir réhabilité le toit. La mairie a rapidement attaqué les habitant-e-s, en leur intentant un procès, n’hésitant pas à user de calomnies pour défendre son droit de propriété : selon leur avocat, la maison aurait été à la limite de s’écrouler, suite à plusieurs années sans toit, elle aurait également été victime d’un incendie à l’origine de la calcination et de la fragilisation du toit. Si le toit est effectivement endommagé, il faut n’y voir là que les conséquences d’une politique sociale à la sauce moutarde. Quant aux dites « calcinations », aucune trace d’incendie sur les lieux ! Lors du procès, l’avocat municipal alla jusqu’à demander l’expulsion immédiate de la "Villa", afin de protéger ses habitant-e-s des dangers auxquels illes s’exposaient dans leur grande irresponsabilité. Le juge, qui ne veut pas être pris complètement pour une quiche, même s’il défendra toujours coûte que coûte la sacro-sainte propriété privée, décide tout de même d’accorder aux habitant-e-s un court délai de 2 mois, délai arrivé à son terme le 5 juin 2010.

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Dès le 28 mars, les habitant-e-s de la maison occupée se sont rallié-e-s à la horde de croquants et croquantes venu-e-s occuper les friches maraîchères, faisant profiter les jardinier-e-s de leur dépendance pour accueillir outils, serres, et réunions, intégrant ainsi la dynamique potagère initiée. La maison s’est rapidement transformée en centre logistique du jardin, permettant ainsi son expansion rapide. De nombreuses soirées, mêlant concerts, bouffes de quartier, projections autour de l’agriculture s’y sont également déroulées, la maison devenant vite un lieu de rencontres conviviales et d’intense réflexion collective pour les jardinier-e-s en lutte.

Le délai accordé par le juge avant expulsion approchant, les jardinier-e-s et organisations, syndicats, amaps participant à l’occupation de terre ont lancé un appel à soutien, « l’Appel du Potager Collectif des Lentillères contre l’expulsion de la "Villa" ! », rapidement suivi d’un premier rassemblement, le 27 mai 2010. Suite à la manif interprofessionnelle, membres du potager collectif et habitant-e-s de la "Villa" se sont ainsi installé-e-s devant la mairie, afin d’expliquer la situation du jardin et de la "Villa", distribuant tracts explicatifs, jus de fruits, tisanes ou cafés aux manifestant-e-s et aux passant-e-s. Une cinquantaine de personnes s’est finalement regroupée autour du portail de la mairie, bêches, fourches, binettes et brouettes à la main, n’hésitant pas à improviser une batucada sur les grilles du palais afin que leur soit accordée une audience –une lettre recommandée avait été envoyée à la Mairie quelques jours auparavant dans ce but. Une entrevue avec l’un des adjoints au maire a finalement été accordée, avec à la sortie, pas grand chose de concret, si ce n’est l’esquisse d’une promesse d’entrevue avec le maire.

Entre temps, dans la quiétude de leur terre fertile, salades, épinards et moutardes étaient prêts à être récoltés. Bon prétexte, s’il en fallait un, pour continuer la lutte. Pour fêter l’arrivée des premiers légumes et décloisonner luttes sociales et gastronomie, une grande « salade party » a ainsi été organisée le 7 juin sur la place de la Libération, afin de réaffirmer l’opposition à l’expulsion de la Villa par la mairie... Une bonne occasion d’engager la conversation avec les passant-e-s pour faire connaître ces initiatives locales pragmatiques, de faire profiter - sans rapport marchand - des salades à ramener chez soi pour le repas du soir, ou à déguster sur place accompagnées d’une des nombreuses vinaigrettes proposées. Malgré l’enthousiasme de nombreux dijonnais-e-s, la visibilité créée par les actions, les nombreuses lettres de soutien au potager et à la Villa envoyées par divers individus et associations, les campagnes de harcèlement téléphonique du standard municipal, la mairie bien embarrassée évite toute confrontation directe et se contentera d’envoyer une lettre aux soutiens pour réitérer sa volonté d’expulser et tenter de justifier sa position (voir ci-contre).

Dans toute cette histoire, la mairie semble finalement bien embêtée par le développement du potager collectif et son association avec la Villa. Difficile, effectivement, de dénoncer ouvertement l’initiative quand, parallèlement, Dijon joue la carte de la « ville verte » pour parfaire son image, fait des déclarations d’amour aux AMAPs et quand l’ « écoplu » du quartier lui-même va en apparence dans le sens des jardinier-e-s.

Le conseil municipal du 28 juin a été l’occasion d’un nouveau rassemblement devant la mairie, suivi d’une tentative d’intervention au sein du conseil municipal lui-même. Intervention rapidement mise à mal par le dispositif policier que semble imposer la bonne marche des pratiques démocratiques : quelques mots lancées et tracts distribués ont suffit à justifier un renvoi des personnes impliquées. Impossible, effectivement, de ne pas passer pour des troubles-fêtes quand il s’agit de pointer du doigt des problèmes concrets lors des fastes d’une cérémonie municipale déjà toute orchestrée : spectateurs d’un côté, « acteurs » de l’autre, serrage de mains et hypocrites empoignades entre élu-e-s, déploiement policier et fouilles au faciès aux entrées de la mairie.

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Suite à une telle intervention, le positionnement de la mairie se faisait urgent. Rebsamen s’y est essayé… Petitement : "Tout est pollué dans le coin mais enfin bon, ils mangent les légumes qu’ils veulent manger"… avait-il déclaré en conférence, juste avant, aux journalistes, alors que ces même terres avaient été exploitées par des maraîchers bio agréés il y a quelques années encore, qui nous assurent, aujourd’hui encore, la qualité des terrains occupées. Conjointement, concernant la villa, il annonçait haut et fort, face aux questions des journalistes : "On n’a pas à violer la propriété privée. Ils seront donc expulsés le plus rapidement possible. Je n’ai pas d’état d’âme… ". Rappelons que la "Villa" appartenant à la Mairie, il s’agissait en l’occurrence plutôt d’une propriété publique.

C’est finalement le 8 juillet que la Mairie et la préfecture, profitant du début des vacances et d’une courte absence des habitant-e-s ont expulsé la "Villa", mobilisant force policiers ainsi qu’un tractopelle pour détruire immédiatement la maison (sans permis de démolir apparent) et laissant un tas de ruines pour les années à venir. Un certain nombre de personnes impliquées dans le potager, de soutiens et de voisins s’est rassemblé au cours de l’après-midi pour protester et faire en sorte que les affaires des habitant-e-s et du potager ne finissent pas sous les décombres. Venu assister à l’expulsion, le directeur général du Grand Dijon, face aux personnes rassemblées qui clamaient que cette expulsion était honteuse, s’est contenté de répondre "sans doute", mais qu’il ne faisait que "faire son travail". Belle excuse !

En expulsant la Villa, la Mairie a pris, de fait, clairement position contre le projet de potager collectif de la Rue des Lentillères. Elle affiche aussi ouvertement son hypocrisie, en annonçant d’un coté, pour l’image verte, un projet d’"éco-quartier" et la volonté de garder des potagers en zone péri-urbaines, et en faisant tout pour les détruire quand ceux-ci se mettent en place. C’est la même hypocrisie que l’on retrouve quand le Maire vient faire son marketing social au Sénat en prônant une loi pour la réquisition des logements laissés vacants et fait tout le contraire dans sa commune en les détruisant systématiquement.

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Communisation et propriété d’usage

Dans le contexte actuel de « crise du logement », de manque criant de terres ou de problèmes d’accès au foncier agricole pour des projets de production alternatifs, il est inadmissible de constater que des logements sont vides et des terres à fort potentiel agronomique délaissées. Si le caractère illégal des actions entreprises par les villageois-e-s et les jardinier-e-s est flagrant, et assumé, il n’en reste pas moins qu’elles sont légitimes. A la notion de propriété privée, les occupants des parcelles et de la Villa opposent la propriété d’usage. En effet, la défense de la propriété privée est absolue, au détriment de besoins et désirs qui devraient être incompressibles : celui d’accéder à un logement pour tous et toutes, ou encore la possibilité de pouvoir bénéficier d’une alimentation saine, locale, qui ne repose pas sur la destruction des ressources naturelles, la dépossession technologique et l’exploitation de la majorité de la population mondiale. La propriété privée, relent bourgeois de la révolution française, implique intrinsèquement le droit de jouir de son bien, ou ne pas en jouir et le laisser à l’abandon, voire le détruire, comme cela a été le cas pour la Villa. Elle conduit ainsi a ces situations complément absurdes ou le nombre de sans logis augmente constamment, au même rythme que le nombre de bâtiments ou d’appartement vides. On laisse des bâtiments morts dans une optique de spéculation immobilière, parce qu’on a trop accumulé pour trouver un usage à tout, ou parce que d’hypothétiques projets sont en attente et nient ce qui pourrait se vivre dans le présent, Au final la captation de l’espace, en dépit de tout, est le nerf de la guerre qui permet aux propriétaires publics ou privés de décider du sort de nos quartiers. Les terres d’usage agricole connaissent le même sort du fait de la logique de concentration propre à l’agriculture industrielle, et, plus près des villes, d’une pression foncière toujours accrue dans un contexte d’étalement urbain et d’urbanisation galopante. Autant de facteurs qui expliquent en partie les problèmes d’accès à la terre pour les petits producteurs.

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Mais l’expérience initiée rue Philippe Guignard permet de constater qu’il existe un gouffre entre les réactions des propriétaires, particuliers autant que publics, par rapport au voisinage. En effet, si certain-e-s propriétaires ont pu revendiquer jusqu’au ridicule le droit de laisser leurs terres en friche [1], ou que la mairie se donne le droit de détruire les biens acquis avec l’argent public, une partie du voisinage, de prime abord surpris par l’occupation, a depuis pu constater dans la durée l’intérêt de celle-ci, et appréhender concrètement les revendications politiques des jardinier-e-s et villageois-e-s. Les multiples rencontres et discussions avec les habitant-e-s du quartier ne cessent de confirmer que, pour un certain nombre de voisin-e-s et de dijonnais-e-s, le caractère légitime de cette lutte a primé dans la perception sur son caractère illégal.

ça sème encore !

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Nous appelons aujourd’hui à renforcer la mobilisation autour du potager et engager diverses actions de protestation en réaction à cette expulsion. Nous persistons à refuser que des maisons restent vides à Dijon et que le quartier des Lentillères soit complètement bétonné. Nous poursuivons donc pour notre part la culture des terres autour de la "Villa".

Ces terres fertiles devraient permettre de pérenniser des jardins collectifs, afin d’offrir la possibilité aux habitant-e-s du quartier de cultiver une partie de leurs légumes. La surface disponible pourrait aussi permettre l’installation d’un-e maraicher-e, ou encore la mise en place d’une « pépinière » destinée à aider de futurs maraîchers indépendants à former et s’aguerrir en attendant de pouvoir accéder au foncier.

Les expérimentations sociales et agronomiques initiées rue Philippe Guignard constituent un moyen concret de revendication d’une autre conception politique de la ville. Face à des ambitions écologiques municipales qui se résument souvent à une campagne de communication, l’utopie potagère continue, propice à une autonomisation de nos pratiques quotidiennes et urbaines face à l’engrenage marchand, loin des délires mégalo d’attractivité économique, et des rêves mortifères d’aseptisation et de contrôle social.

Nous sommes toujours là et n’oublierons pas leurs actes et nos vies, sous les tractopelles et les gravats !

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Pour plus d’infos, une adresse mail : tierraylibertad at potager.org

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Notes

[1] Dans le Bien Public du 20 mai, l’article « jardiniers et hors-la-loi » donne la parole à l’une des propriétaires d’un des terrains occupés. « Regrettant sa clôture », celle-ci va jusqu’à avancer que « cela [l’] écœure de voir [son] propre terrain occupé ainsi », déclaration frisant le ridicule quand on a vu les terrains, vastes champs de ronces délimités par de rares murs en état de délabrement il y a quelques mois, aujourd’hui couverts de fleurs et de légumes et animés par les jardiniers et voisins de passage



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