Véronique De Keyser

Députée européenne et conseillère communale à Liège

Fallait-il aller au Soudan ?

12 avril 2010

Soudan, 11 avril 2010. Toute la stabilité régionale est engagée dans le processus électoral. L’Union européenne est consciente de tous ses enjeux. La mission d’observation est, et nous le savions toutes et tous depuis le départ, délicate précisément en fonction de ces enjeux. Certaines ONG ont même soulevé la question… d’aller ou de pas aller au Soudan. Mais, il fallait surtout, à mon sens, tenir compte du fait que s’il n’y avait pas d’élections au Soudan, c’était tout le processus de paix entamé qui était alors remis en cause.

L’Afrique apprend aux européens que le monde est loin de se réduire à ce qu’Internet et nos chaînes de télévision nous en donnent comme image stéréotypée. On trouve sous les latitudes africaines matière à reconsidérer nos références, nos habitudes, et à les relativiser. Nous vivons dans l’urgence du projet, d’une vie qui serait sans cesse à faire alors que sur le continent où est née l’humanité, le seul horizon est souvent celui de la subsistance au jour le jour, de la confrontation au dénuement, à la violence, à l’arbitraire. L’observer et le vérifier matin, midi et soir depuis le début de cette mission m’indigne et me révolte d’autant plus que cela renvoie à notre impuissance. Il y a en politique deux temps distincts : celui de la théorisation et celui de l’action. Pour passer de belles idées aux réalisations de terrain, il y a tout un cheminement rempli de pièges et de remises en question. Si la politique doit être ambitieuse, nous qui en faisons, élus et citoyens, devons rester modestes. De mon point de vue, une vraie politique de gauche ne sera jamais accomplie car, toujours, il y aura plus et mieux à faire.

Depuis qu’il m’a été demandé de présider cette mission d’observation, je vérifie ce décalage entre ce qu’on peut nommer “ambitions démocratiques” et les moyens pour les réaliser. On a et on aura raison d’interpeller les institutions internationales et l’Europe en particulier sur ce qui aura été fait pour l’évolution politique au Soudan dans le cadre de l’observation des élections. Mais la critique doit aller plus loin. Il faudra aussi s’interroger sur ce qui n’a pas été fait AVANT pour éviter qu’un jour se pose la question d’une récupération de l’idéal démocratique sur fond de drame humanitaire. Fallait-il aller au Soudan ? Au moment où j’écris, je n’ai pas la prétention de pouvoir répondre. L’action peut-être apparaîtra inefficace, inadaptée, dérisoire en regard des ambitions de départ. Mais au bout du compte, je ne peux non plus m’empêcher de me demander si ne pas agir n’est pas le pire et le plus indéfendable des calculs politiques. S’il y a certainement plus et mieux à faire pour le Soudan, le moins qu’on puisse espérer de cette mission est de nous sortir la tête du sable dans lequel nous avons parfois tendance à la maintenir. La population du Soudan en sait quelque chose, elle dont l’ambition est qu’on l’aide au moins à voir au-delà du désert démocratique et de la désespérance.


(Photos Ezequiel Scagnetti, avec son aimable autorisation).

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