Histoire d'un verre...

La Galerie-Musée Baccarat propose l'exposition "L'Harcourt toujours, les 170 ans d'une icône", jusqu'au 28 janvier 2012.

Mon premier est une petite ville de l’Est de la France, rassemblant quelques milliers d’habitants. Mon second est une des plus anciennes et glorieuses familles françaises, attestée depuis le XIe siècle sur ses terres normandes. Mon tout est un des fleurons de l’artisanat de luxe, qui vient de fêter ses 170 ans.

C’est en 1841, en effet, que la maison Baccarat crée le verre dit Harcourt. Qui, à l’époque, ne porte pas ce nom, ni un autre du reste, puisque c’est seulement dans les années 1920 que les collections commencent à être baptisées. Mais, plus que le roi Louis-Philippe sous le règne duquel il sort de la fameuse cristallerie, c’est Napoléon III qui contribue à lui donner ses lettres de noblesse. Sa forme, largement copiée par la suite, « taillée à côtes plates larges », séduit peu à peu les plus grandes tables, royales aussi bien que républicaines, françaises tout autant qu’étrangères – on le trouve dans les dîners officiels de l’Élysée et sur les nappes immaculées du Vatican, chez le roi du Maroc et les émirs du golfe et jusqu’au Cambodge. A la Belle Époque, Boni de Castellane ne jure que par sa sobriété qui donne « une note de noblesse sur la table », celle du petit déjeuner intime ou des grands dîners assis. Parfois gravé d’armoiries (royales ou personnelles), il est le must absolu, LE verre par excellence.

Tout en conservant ses lignes d’origine, le service a bénéficié, au fil du temps, de l’inventivité des plus grands créateurs et dessinateurs, comme le « Jeu de dames » imaginé par Ara et Philippe Starck, le père et la fille, en cristal blanc pour la moitié des flûtes à champagne, en cristal noir pour l’autre. Les designers de l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) ont eu carte blanche pour broder autour de la forme : ainsi sont nés des sabliers (Thomass Tee et Tian Yu), des bilboquets (à manier avec précaution…), des boites, des presse-citrons, des cendriers étonnants et raffinés, des sucettes colorées (Fumiko Ito), des compositions en cristal et aluminium (Sophie Depéry), des bocaux (Guillaume Noiseux), un surprenant « Chess set » dont chaque pied de verre correspond à une pièce du jeu d’échecs (Xin Wang). L’exposition, luxueuse, donne au visiteur l’impression d’être lui-même invité chez les grands de ce monde… pour quelques euros à peine !

Si vous avez un peu de temps, profitez-en pour admirer les pièces maîtresses de la collection permanente, le « candélabre du Tsar » (Nicolas II, pour le Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg), les services que les maharadjahs déménageaient à dos d’éléphant, les chefs-d’œuvre inventés pour les Expositions universelles du XIXe siècle, tel le « service à moka turc », orné d’émaux polychromes, pour celle de 1878. En effet, depuis l’Exposition nationale qui s’était tenue en 1824 au Louvre, où la maison Baccarat avait proposé un immense lustre, elle a toujours participé à ces manifestations, recevant sa première médaille d’or en 1855 – mais non la dernière.

C’est toute une page de l’histoire industrielle de la France qui se découvre au travers de ces œuvres précieuses. Née en Lorraine en 1764, par autorisation de Louis XV à Montmorency-Laval, évêque de Metz, mise en faillite après la Révolution, la verrerie de Baccarat devient cristallerie en 1816 et reçoit sa première commande royale en 1823. Très vite, l’entreprise se tourne vers les marchés extérieurs, notamment la Turquie qui, dès 1830, importe aussi bien des lustres que des narguilés, sans oublier le superbe escalier de cristal, laiton et acajou en forme de double fer à cheval du Palais de Dolmabahçe ! En phase avec l’évolution mondiale, Baccarat s’intéresse tout de suite au Japon qui s’ouvre sous l’ère Meiji, avec le style dit « japoniste ». Dans les années 1880, des comptoirs Baccarat s’ouvrent dans le monde entier, des Etats-Unis à la Chine en passant par les Philippines, le Brésil et l’Indonésie. Et bien sûr la Russie, notamment après la visite de Nicolas II en France. L’entreprise est alors une des plus importantes en France et se diversifie, en particulier en taillant des flacons pour les parfums : Coty, Schiaparelli, Elizabeth Arden, Guerlain, plus tard Dior et Lancôme…. Représentative du patronat catholique, elle obtient un prix lors de l’exposition sociale de 1889 pour ses actions en faveur de ses employés (protection sociale, assurance chômage, hôpital, crèche…). En 1993, une nouvelle activité prend son essor autour des bijoux, en 2000, une autre encore avec le linge de table, en 2002 enfin, une ligne d’accessoires.

Installé depuis 1832 rue de Paradis, dans le traditionnel quartier des cristalleries à deux pas de la gare de l’Est, le musée a pris ses aises depuis 2003 dans l’ancien hôtel de Marie-Laure de Noailles, plus de 3000 m2 qui offrent, à côté des galeries d’exposition, une boutique, un restaurant et même une grande salle de bal, avec lustre de Baccarat, évidemment.

 

Par Huguette Meunier

« L’Harcourt toujours, les 170 ans d’une icône », Galerie-Musée Baccarat, 11 place des Etats-Unis à Paris. Jusqu’au 28 janvier 2012, sauf dimanche, mardi et jours fériés.
Rens.: www.baccarat.fr ou 01.40.22.11.00.