« Turqueries » à Amiens

La bibliothèque Louis Aragon propose jusqu'au 14 avril à Amiens une exposition autour du célèbre recueil de gravures Ferriol...

 

C’est seulement en 1932 que l’Académie française fait entrer le mot « orientalisme » dans son Grand Dictionnaire. La vogue de l’orientalisme était pourtant bien antérieure, comme vient nous le rappeler l’étonnante exposition de la Bibliothèque d’Amiens « Modes ottomanes. La gravure de l’Orient au siècle des Lumières ». Le fil rouge de l’exposition est le très célèbre recueil Ferriol, du nom du marquis qui fut ambassadeur de France auprès de la Sublime Porte entre 1699 et 1711.

Fasciné par la variété de la société dans laquelle il est plongé, Ferriol commande au peintre Van Mour, natif de Valenciennes mais installé à Constantinople où il meurt en 1737, une centaine de petits tableaux colorés, véritable panorama de la diversité des costumes et des catégories ethniques, sociales et religieuses de l’Empire. Isolés ou en petits groupes, hommes et femmes, savamment mis en scène, témoignent des us et coutumes des Turcs, des Arméniens, des Grecs, gens du Palais et de la rue.

Le sultan et la sultane en habits de cérémonie, la hiérarchie des officiers du sérail, des militaires et des religieux, des ministres et des artisans, les femmes du harem et les derviches, tous revivent sous le pinceau inspiré de l’artiste.

Van Mour est, en effet, l’un des rares Occidentaux à obtenir le droit de peindre aussi des femmes dans leur intimité, jouant de la musique, brodant, fumant, buvant du thé – ce qui va nourrir un goût fantasmatique pour la femme orientale…

Revenu à Paris, Ferriol fait graver sa collection unique sous forme de recueil. Le premier, paru en 1712, rencontre un immense succès, au point que plusieurs autres éditions suivent jusqu’en 1764, parfois assorties d’une préface et d’une légende par planche, un trésor pour les historiens. Diffusé et copié dans la plupart des capitales européennes, le recueil impose une vision à la fois précise et suggestive de l’Orient, qui inspire aussi bien les couturiers que les porcelainiers. Van Mour peint avec un luxe de détails les costumes, ainsi les motifs végétaux dorés brodés sur le caftan jaune du sultan, ou les objets, comme le brûle-parfum des appartements de la sultane ou l’attirail pour boire le café, qui instruit enfin les Français sur la façon de goûter l’exotique breuvage ! Il montre aussi des cérémonies, le mariage, la circoncision.

Les Européens du XVIIIe siècle – et la fortune du recueil en témoigne - se montrent curieux de l’Autre et aiment les voyages : ainsi s’explique qu’au siècle des Lumières fleurisse « l’illustration viatique », c’est-à-dire l’imagerie qui fait voyager. Aujourd’hui où nous pouvons nous déplacer plus facilement et plus confortablement, le charme qui émane de ces délicates estampes continue de nous transporter, dans le temps, il est vrai, plus que dans l’espace.

par Huguette Meunier-Chuvin.

 

Modes ottomanes : la gravure de l’Orient au Siècle des Lumières, jusqu’au 14 avril 2012 à la Bibliothèque Louis-Aragon, 50 rue de la République, 80 000 Amiens.

Des visites guidées, des conférences et ateliers sont organisés pour mieux comprendre et apprécier l’exposition.

Rens.: bibliotheques.amiens.fr ou 03 22 97 10 10.

 

Pour aller plus loin, voir l’article de Jeff Moronvalle, commissaire scientifique de l’exposition, dans L’Orientalisme, les orientalistes et l’empire ottoman, Actes du colloque international organisé en 2010 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres