Avant 68

Posté le 26 mai 2009 
Catégorie modernes classiques

les chosesDans Les Choses, une histoire des années soixante, Georges Perec réussit à capter l’air du temps, celui de l’année 1965 pour être précis. A travers l’histoire d’un jeune couple, l’auteur restitue les sentiments confus de toute une génération. Celle de jeunes actifs déchirés entre leur désir de vivre sans contraintes et les balbutiements de la société de consommation.

Agés de trente ans, Jérôme et Sylvie sont psychosociologues. Ils vivent dans un petit studio mais imaginent leur avenir dans un bel appartement au milieu duquel trônerait un canapé Chesterfield, ultime symbole de leur réussite : « La vie, là, serait facile, serait simple. Toutes les obligations, tous les problèmes qu’impliquent la vie matérielle trouverait une solution naturelle.» Sylvie et Jérôme courent les antiquaires et les salles des ventes ébahis par la beauté des objets et anxieux de les posséder : « Mais ici de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent. » Malgré le désir de s’enrichir, le couple n’a pas l’intention de sacrifier son mode de vie pour atteindre ce but : « Ils pouvaient, tout comme les autres, arriver ; mais ils ne voulaient qu’être arrivés. » Lucides, leurs aspirations leur semblent parfois « désespérément vides ».

Plus de quarante ans après sa parution, Les Choses reste un livre incroyablement pertinent. Même si l’auteur s’est toujours défendu d’avoir écrit un roman contre la société de consommation, la charge n’en est pas moins violente. Sa force réside autant dans son sujet que dans l’écriture froide, voire clinique, de Perec. Les personnages sont désincarnés : si on sait tout de leur vie quotidienne et de leurs désirs matériels, pas une seule fois ne sont évoqués leurs sentiments ni leur intimité. Ce qui ne fait que renforcer la sensation de vide et de malaise du couple…
Le récit contient de longues descriptions d’intérieurs et d’objets du quotidien, et à ce titre, le court chapitre d’introduction qui fait penser à un travelling de cinéma est un petit bijou.

Le portrait que trace l’écrivain est celui d’une génération qui fait l’apprentissage de la société moderne. Et dont les doutes portent en eux les germes de la révolte étudiante de mai 68. Pour Sylvie et Jérôme, il n’y a pas d’autre choix que de se fondre dans le moule, comme le montre leur tentative ratée de fuir le matérialisme. A trente ans et des poussières, ils n’ont pas les moyens de se révolter ; pour eux il est déjà trop tard. Après huit mois passés en Tunisie, ils rentrent à Paris et se décident à exercer leur métier avec application. A eux enfin ces choses dont ils ont toujours rêvé : les fauteuils en cuir, les bibliothèques en bois blond et les tapis de soie.
A la génération suivante, les pavés et les slogans…

Les Choses
de Georges Perec
J’ai Lu
121 pages

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Comments

7 Responses to “Avant 68”

  1. keisha on 26 mai 2009 13:26

    Mmh juste avant 1968, donc, cela m’intéresse. Surtout que j’ai lu ce livre, mais il y a si longtemps!

  2. Emma on 26 mai 2009 19:41

    Si cette période t’intéresse, la video de Perec que je compte mettre en ligne demain te plaira aussi !

  3. Tania on 26 mai 2009 21:33

    Quarante ans après mai 68, les marques et les objets cultes ont changé, mais le matérialisme ne s’est-il pas aggravé ? Sous cette critique de la consommation comme mode de vie, Perec me semble en même temps entrer, nous faire entrer, dans le désir de ces belles choses. Un roman très actuel, bien d’accord.

  4. Emma on 27 mai 2009 9:42

    Bienvenue Tania, Perec a toujours dit que son livre n’était pas une critique de la société de consommation. Mais il me semble qu’avec les excès et les aberrations qu’a entraîné le capitalisme son roman en est aujourd’hui une, malgré la volonté initiale de l’auteur…
    Mais c’est vrai que Perec ne juge pas, il ne fait que décrire : le désir des belles choses et le sentiment d’insatisfaction que leur possession peut entraîner…

  5. Thomas Riggs & Co.: Who’s Reading Georges Perec? | Thomas Riggs and Company on 30 octobre 2009 17:03

    […] blog Cafebook recently discussed Georges Perec (1936-1982), one of the most innovative French writers of recent […]

  6. Jackie Brown on 2 février 2010 19:42

    J’ai relu ce livre pour la troisième fois il y a deux ans, mais je ne l’avais pas autant aimé.

  7. Ian McEwan – lune de miel à Chesil | cafebook on 12 février 2010 8:47

    […] encore en eux le poids des conventions et des inhibitions propres à l’avant-68. Evoquant en cela Jérôme et Sylvie, le couple au centre du roman de Georges Perec, Les Choses. Comme eux, ils n’ont pas grand-chose […]

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