Le Romand de Carrère

Posté le 3 décembre 2009 
Catégorie littérature française

Emmanuel CarrèreRaconter la vie des autres est un exercice auquel Emmanuel Carrère a l’habitude de se livrer, et l’écrivain n’a pas attendu D’autres vies que la mienne pour le faire. Il y a dix ans sortait L’Adversaire, son récit-enquête sur Jean-Claude Romand, l’homme qui a passé dix-huit ans à s’inventer une vie qu’il était incapable de mener dans la réalité. Le mensonge a culminé avec l’assassinat de ses parents, de sa femme et de ses enfants. Une histoire à la fois fascinante et morbide qui ne pouvait que retenir l’attention de celui qui a placé la question du double et de l’identité au cœur de son œuvre.

L’Adversaire n’est pas un roman - bien qu’il en ait le souffle romanesque -, ni un récit mais un objet hybride dans lequel Emmanuel Carrère part sur les traces de Romand. En 1993, après avoir assassiné toute sa famille, Jean-Claude Romand tente de se suicider. L’enquête démontre que celui qui se prétendait chercheur à l’OMS n’était pas chercheur, ni même médecin et, pire, qu’il n’était rien. Comme le dit Emmanuel Carrère « le mensonge ne recouvrait rien» : l’homme passait ses journées sur un parking d’autoroute ou à errer dans les forêts de son Jura natal, avant de rentrer chez lui une fois sa prétendue journée de travail terminée. Sa double-vie ne cachait qu’un grand vide.

L’écrivain, qui a assisté au procès et entretenu une correspondance avec Romand, montre très bien les deux facettes du personnage et de son histoire hyper glauque. C’est même toute la réussite d’un livre dont on craint d’abord qu’il ne soit complaisant - ce qu’il n’est absolument pas. Il y a en premier lieu le Romand-victime, entrainé dans la spirale du mensonge et de la mythomanie à la suite d’une histoire banale : son échec en deuxième année de médecine. Un engrenage qui ne s’arrêtera que vingt ans plus tard alors qu’il est sur le point d’être démasqué. A aucun moment, il n’envisage de dévoiler la vérité à ses proches, de peur de les décevoir. Tous l’encouragent même dans le mensonge en ne questionnant pas ses bizarreries, comme sa femme qui, en dix-huit ans de vie commune, ne téléphone pas une seule fois à son bureau…

Mais si la mythomanie est bien une maladie qu’un choc psychologique peut suffire à déclencher, et dont aucun d’entre nous n’est à l’abri, elle n’explique pas tout. Et surtout pas le versant beaucoup moins reluisant du Romand-criminel, auteur de cinq meurtres avec préméditation (dont celui particulièrement horrible de sa femme). Il y a également de nombreuses zones d’ombres et de doutes (le décès accidentel de son beau-père dans un escalier ou son suicide avec des cachets périmés) qui font que la fascination initiale de l’auteur, comme la nôtre, laisse place à une sorte de dégoût…

Crédit photo : magazine Marie-Claire

L’Adversaire
d’Emmanuel Carrère
Folio, 220 pages
★★★★½

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Comments

One Response to “Le Romand de Carrère”

  1. Le roman russe qui n'est pas un roman | cafebook on 15 janvier 2010 8:32

    […] la forme reste hybride (à la fois récit, autobiographie et document) à l’instar, notamment, de L’Adversaire. Sur le fond l’écrivain, qui parle toujours de lui même quand il parle des autres, continue de […]

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