Références de cet article
Animateur(s)/auteur(s) du sujet : Laurent Dominati et Solange Montagné-Villette
Rédacteurs(s) du texte: Guillaume Zwang
Numéro du document: 849
Date de publication: avril 2003
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Café Longitude géo, avril 2003
Faut-il agrandir Paris ?
Débat animé par :
Laurent DOMINATI, Conseiller de Paris, Ancien Député du centre de Paris
Solange MONTAGNÉ-VILLETTE, Professeur de géographie à l’Université de Paris 13 - Villetaneuse

Bref résumé historique

Six enceintes ont été construites au cours des siècles, Paris englobant au fur et à mesure ses faubourgs. Ces enceintes successives sont celles de la cité gallo-romaine, de Philippe Auguste, de Charles V, de Louis XIII, des " Fermiers Généraux ", de Thiers.

Dix-huit ans après la construction de l’enceinte bastionnée de Thiers, la Chambre des Députés adopte, le 26 mai 1859, un projet de loi décidant que les limites de Paris seront portées, à partir du 1er janvier 1860, jusqu’à la rue Militaire de l’enceinte. En conséquence, les territoires qui se trouvaient compris entre le mur des " Fermiers Généraux " et l’enceinte de Thiers furent annexés à Paris.

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Les limites successives de Paris

Cette mesure supprima 11 communes : 4 ont été intégralement annexées, Vaugirard, Belleville, Grenelle et la Villette ; 7 communes ont vu la plus grande partie de leur territoire rattachée à Paris et d’autres fractions rattachées à des communes voisines, Auteuil, Passy, les Batignolles-Monceau, Montmartre, la Chapelle-Saint-Denis, Charonne et Bercy.

D’autre part, 13 communes ont subsisté et seule une petite partie de leur territoire a été annexée : Ivry, Gentilly, Montrouge, Vanves, Issy, Neuilly-sur-Seine, Clichy, Saint-Ouen, Aubervilliers, Pantin, Pré-Saint-Gervais, Bagnolet et Saint-Mandé. 1860 est donc une date essentielle, puisque c’est à cette extension que les discussions de ce café-géo font fortement référence.

Au cours du XXe siècle, Paris s’est encore étendu, absorbant notamment les bois de Boulogne et de Vincennes ainsi que le champ de manœuvres d’Issy-les-Moulineaux. Depuis 1954, la superficie de la commune-capitale est de 10 540 hectares.

Des 20 arrondissements, le plus petit est le 2e : 99 hectares, et le plus grand (non compris les bois de Boulogne et de Vincennes), le 15e : 850 hectares. L’arrondissement le plus peuplé est également le 15e avec 225 362 habitants en 1999 alors que le 1er ne compte que 16 888 à la date de ce même recensement.

Laurent Dominati raccroche d’emblée la question-titre du café-géo aux propositions de campagnes du fantaisiste Ferdinand Lope, candidat perpétuel et malheureux à la Présidence de la République et aux élections dans le Quartier latin, qui proposait de prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer.

Plus sérieusement, il débute son exposé par des précisions concernant les pouvoirs des maires d’arrondissement. Ces derniers n’ont que peu de pouvoir ; ils ont un droit de proposition, un droit de veto limité, c’est-à-dire qu’on leur attribue davantage un rôle d’animation qu’un rôle de décision. Par là-même, les maires d’arrondissement ne peuvent être jugés sur ce qu’ils font. L’échelle de l’arrondissement ne paraît donc pas pertinente actuellement pour résoudre les problèmes parisiens.

En parallèle, la région Île-de-France ne semble pas pouvoir correspondre à une structure intercommunale adaptée à l’agglomération parisienne. La région francilienne est l’une des principales régions agricoles, notamment grâce à la Seine-et-Marne, dont la superficie vaut l’ensemble des sept autres départements de la région. Les dossiers qui se traitent au Conseil régional d’Île-de-France vont donc bien au-delà des problématiques parisiennes.

L’homme politique rappelle qu’il avait proposé à l’Assemblée Nationale, en 1999, un redécoupage interne de la capitale en raison des disproportions qui caractérisent ses arrondissements : par exemple, la proximité est impossible dans le 15e, qui compte 225 000 habitants. Ce découpage présentait un Paris divisé en 30 arrondissements, de taille équivalente, mais la proposition n’a pas été votée. Lors de la même séance, Georges Sarre proposait aux Députés la constitution d’une nouvelle collectivité territoriale, le "Haut Conseil de l’agglomération parisienne ".

Laurent Dominati évoque également les nombreux problèmes liés aux niveaux de l’immobilier et du foncier parisiens ; il voit dans l’agrandissement de Paris un moyen d’alléger la pression commerciale et foncière qui s’exerce sur le territoire communal. C’était une des idées de l’État lorsqu’il a accordé le nom de Paris à la Défense : l’adresse postale des entreprises de ce quartier d’affaires n’est pas Courbevoie ou Puteaux mais "Paris la Défense".

Pour Solange Montagné-Villette, le principal problème ce n’est pas la muraille de Thiers, c’est le périphérique ! Elle estime que ni un redécoupage de l’intérieur de Paris, ni l’annexion des communes voisines ne permettront de supprimer ce problème majeur, cette coupure urbaine forte. De même, le franchissement du périphérique s’accompagne d’un changement quasi-systématique de paysage et de population ; inclure Ivry dans Paris ne va pas faire augmenter les prix à Ivry.

Le poids de population apparaît aussi comme un élément à étudier, puisque l’annexion des communes limitrophes porterait la population communale à 3 millions d’habitants. C’est une population qu’il n’est pas aisé de gérer. On considère généralement qu’au-delà de 1,5 ou 2 millions d’habitants, on ne réalise plus d’économies d’échelle et qu’au contraire, des surcoûts sont à prévoir pour une population de 3 ou 4 millions d’habitants. Agrandir Paris sous forme communale reviendrait à " créer un véritable monstre ". A côté, la commune de Marseille ne compte que 800 000 habitants, Lyon 450 000. De plus, des villes comme Saint-Denis (85 000 habitants) mettent en œuvre une démarche de proximité et divisent leur territoire en quartiers, en villages. La gestion d’une commune de 3 millions d’habitants serait délicate ; actuellement il y a 48 000 employés à la mairie de Paris, cela ne sera pas suffisant pour résoudre les questions d’urbanisme, de transports urbains, des écoles..., compétences qui échoient à la mairie de Paris.

Sans créer un échelon intermédiaire, il serait envisageable de constituer une communauté d’agglomération. La moitié du trafic du périphérique est un trafic de banlieue. On assiste à une forte appropriation de l’espace parisien par les banlieusards, ainsi que l’illustre le forum des Halles, bien connu pour ses problèmes d’insécurité. Il serait probablement intéressant de mettre en place cette intercommunalité non ordinaire mais faisable. D’ailleurs, elle est déjà réalisée de manière quasiment innée par les entreprises, EDF par exemple. D’ailleurs, pour inciter les entreprises à développer une démarche intercommunale, on pourrait imaginer que l’État autorise l’appellation " Paris La Plaine-Saint-Denis ", à l’instar de Paris La Défense.

Débat

La première question posée dans la salle est venue de Colette Vallat, professeur à l’Université de Paris XIII. Pourquoi vouloir agrandir Paris ? Au XIXe siècle, c’était une solution foncière mais plus aujourd’hui.

LAURENT DOMINATI : Il ne s’agirait pas seulement d’une richesse foncière ; intégrer les faubourgs dans Paris modifierait très largement l’approche des problématiques parisiennes. Quel est le centre géographique des Hauts-de-Seine ? Avec son dessin particulier, ce département ne connaît pas de centralité pour tous les habitants des différentes communes. C’est le 7e arrondissement qui correspond au centre du département des Hauts-de-Seine ! C’est une réalité, le seul véritable centre pour la banlieue, c’est Paris.

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : On ne peut pas comparer Issy-les-Moulineaux et Montreuil...

LAURENT DOMINATI : Peut-on comparer Neuilly avec le 16e arrondissement ? Montreuil avec le 19e ou le 20e ?

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : Concrètement, dans certains domaines comme les sports, Paris n’aura rien à apporter à la banlieue. La plupart des villes disposent de stades, de piscines, de gymnases...

Inversement, de nombreux équipements parisiens sont utilisés par les banlieusards. L’agrandissement de Paris ne pourrait-il pas permettre d’ajuster les deux populations : utilisateurs et contribuables ?

LAURENT DOMINATI : C’est une très bonne question...

Quelle limite proposez-vous ? Faut-il englober les villes-nouvelles ?

LAURENT DOMINATI : Non pas si loin ! Il est largement préférable de s’en tenir à la première couronne dense de l’agglomération et même, dans un premier temps, aux communes limitrophes.

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : Une ville doit être un territoire que les habitants s’approprient, elle doit revêtir un visage humain, cela nécessite de pouvoir la parcourir à pied. Traverser Paris d’est en ouest est déjà très long.

Au cours des discussions, différents échelons ont été évoqués : le quartier, l’arrondissement, la commune ou les structures intercommunales, ainsi que l’État et la Région. Il semble qu’un échelon intermédiaire ait été oublié, le département. Paris serait-il plus facile à gérer si les communes appartenaient au même département ? Serait-il jugé rétro d’en revenir au département de la Seine ?

LAURENT DOMINATI : L’ancien département de la Seine... Non, le département n’a pas les compétences nécessaires pour régler les soucis d’une agglomération comme Paris. Et ça laisserait une structure complexe avec les mairies d’arrondissement, les maires des différentes communes de banlieue, le maire de Paris et le département. La lisibilité du territoire ne serait pas améliorée du fait de cet empilement.

Pourrait-on imaginer de supprimer l’échelon Mairie de Paris ?

LAURENT DOMINATI : Il y aurait là le risque d’une explosion dangereuse si l’ensemble des compétences communales étaient éparpillées.

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : Changer le statut du Maire de Paris résoudrait bien des problèmes et serait peut-être la solution à privilégier...

Quand vous évoquez l’extension de Paris comme la naissance " d’un monstre ", quand vous parlez d’une ville comme un territoire à visage humain qui se parcourt à pied, que pensez-vous de Berlin ? S’agit-il d’un extra-terrestre ?

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : Il est vrai que Berlin est beaucoup plus étendu mais la ville n’a pas les mêmes densités que Paris, n’a pas non plus la même histoire. On pourrait également essayer de comparer Paris au grand Londres, mais les villes sont différentes et puis l’administration est organisée différemment. Surtout, ces villes ne sont pas nécessairement des modèles ; elles présentent de nombreux handicaps sur les plans humains, sociaux et économiques.

La Côte d’Azur n’est-elle pas l’exemple d’une agglomération qui a su accompagner efficacement son développement ?

SOLANGE MONTAGNÉ-VILLETTE : La Côte d’Azur est encore plus murée que Paris : 90 % des habitants se trouvent entre l’autoroute du littoral et la mer Méditerranée. Il est difficile de trouver une agglomération aux limites aussi marquées. En direction de l’arrière-pays, les densités chutent terriblement en seulement quelques kilomètres alors que le tissu urbain dense s’étale sur plus de 100 kilomètres le long de la côte.

Compte rendu : Guillaume Zwang
(reproduit avec l’aimable autorisation de l’association Longitude géo)


URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=849


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