Les Américains au Louvre ! Peintres de la nouvelle frontière

L'essor de la peinture de genre aux États-Unis dans la première moitié du XIXe siècle jusqu'à la guerre de Sécession est mis à l'honneur jusqu'au 22 avril 2013.

 

Pour le nombre de touristes, les Américains sont en tête, depuis plusieurs années, au musée du Louvre. En revanche, pour le nombre d’œuvres exposées, ils seraient plutôt vers le bas du tableau… Il existe pourtant, avant les grands noms du XXe siècle, une peinture américaine fort intéressante et c’est pour la faire connaître que le Louvre a décidé de s’associer avec le Crystal Bridges Museum of American Art (Bentonville, Arkansas), le High Museum of Art d’Atlanta et la Terra Foundation for American Art.
L’an dernier, le public français avait ainsi pu découvrir Thomas Cole, chef de file du premier genre pictural identitaire américain, la peinture de paysage (parfois appelée « Hudson river school »). Une seule œuvre de ce maître appartient au Louvre depuis 1975, La Croix dans la solitude, datée de 1845.
Cette année, pour le second volet de cette fructueuse collaboration, c’est une autre peinture de genre, tournée moins vers les sites naturels que vers les gens, qui est présentée dans une petite exposition-dossier. Les Joyeux bateliers de George Caleb Bingham, voguant avec entrain sur un Mississippi clair et calme (1877-1878), Scène de la vie des Noirs dans le sud de Jonathan Eastman Johnson (1870) ou La vie de chasseur (en mauvaise posture) d’Arthur Fitzwilliam Tait (1856), pièces majeures de l’exposition, dépeignent, en effet, le quotidien (quelque peu enjolivé) des Américains dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
George Caleb Bingham (1811-1879), ébéniste autodidacte en matière artistique, se passionne pour deux types de représentations. Démocrate, il peint des scènes politiques, en particulier les jours d’élections, et insiste sur le rôle positif des colons dans la mise en valeur du pays. Amoureux des zones de frontière, terres encore inexplorées qu’il brosse avec enthousiasme, il multiplie les peintures de fleuves - du fleuve devrait-on dire puisque c’est essentiellement le Mississippi, le « cœur de la nation » pour reprendre un surnom presque aussi répandu que « the Old man river », et ses affluents qui lui donnent l’occasion de jouer avec les reflets sur l’eau, les lumières dans le ciel et les expressions des bateliers, des marchands de fourrure, des passeurs qui jouent aux cartes. Celui que l’on appelle « l’artiste du Missouri » s’attache à décrire avec précision les vêtements, les outils, les embarcations, les marchandises transportées. Ses joyeux bateliers, dans une composition très régulière, regardent le spectateur qu’ils invitent à les rejoindre, pour écouter leur musique ou boire un coup avec eux !
Jonathan Eastman Johnson (1824-1906) est plus éclectique dans ses thèmes : fin portraitiste de la bourgeoisie (son père était un homme politique), auteur notamment d’un Lincoln et d’un Nathaniel Hawthorne, il s’intéresse aussi à la vie rurale (La préparation du sirop d’érable ; Les cueilleurs de canneberges, où l’on sent l’influence de Millet), aux Indiens (Canoe of Indians, 1857) et aux Noirs. Il baigne ses compositions d’une lumière fraîche qui rappelle la peinture hollandaise. En effet, comme Bingham, Johnson a passé quelques années en Europe, aux Pays-Bas, en Allemagne, en France. A la fin de sa vie, il sera le co-fondateur du Metropolitan Museum of Arts de New York.
Paradoxalement, le succès de ses Scènes de la vie des Noirs dans le Sud lui vient autant des partisans de l’esclavagisme que de ses détracteurs. Le tableau de l’exposition montre une maison modeste, délabrée, devant laquelle un homme conte fleurette à une jeune fille, un musicien joue du banjo, une femme fait danser un enfant, un autre tire un jouet de bois, une élégante dame blanche vêtue d’une robe claire observe.  Les personnages ont tous des couleurs de peau différentes, comme si l’artiste avait voulu montrer les effets du métissage. Un chat qui entre par la fenêtre, un chien dans la cour, un coq perché dans un arbre,  l’âtre noirci, des outils éparpillés accentuent l’impression d’une scène croquée sur le vif. Tableau irénique et joyeux comme la Case de l’Oncle Tom (1852) ? ou critique feutrée de l’inégalité et de la pauvreté ?
L’itinéraire d’Arthur Fitzwilliam Tait (1819-1905) est plus étonnant : né en Angleterre, il découvre la peinture américaine à Paris à la fin des années 1840, à travers l’exposition de George Catlin, artiste fasciné par les Native Americans. Il traverse aussitôt l’Atlantique et s’installe dans les montagnes Adirondacks avec ses pinceaux. Il traque les chasseurs de bisons, les gardiens de troupeaux, les hardes de cerfs et les animaux de basse-cour avec le même soin. Le tableau visible au Louvre montre un face à face entre un ours noir, gueule ouverte, griffes prêtes à attaquer, et un chasseur tombé dans la neige, brandissant un couteau dans la main droite, tandis qu’un autre met en joue avec son fusil. Ces différents tableaux évoquent, chacun à sa manière, l’essor de la peinture de genre aux États-Unis, en pleine expansion économique et territoriale. Jeune nation face à la vieille Europe, le pays est alors friand d’images et de récits susceptibles de lui définir une identité originale et fédératrice. Témoins minutieux du quotidien, en ville, dans les campagnes et sur les frontières de leur immense territoire pas tout-à-fait maîtrisé, les peintres américains deviennent ainsi les hérauts d’une forme de nationalisme culturel.
Pour illustrer le dialogue entre la peinture européenne et ces artistes américains, l’exposition propose aussi des œuvres appartenant au Louvre, un Joyeux repas de famille (Jan Steen, 1674) et Instruis l’enfant (William Mulready, 1841-1853), qui montrent à la fois les influences et les différences.
Autour de l’exposition se tiendront en février 5 conférences et colloques sur la peinture de genre américaine, la photographie américaine et les histoires visuelles, ainsi que la projection de 4 films les 23 et 24 février : Hallelujah de King Vidor, film de 1929 sur la vie dans une plantation de coton ; Le Passage du canyon de Jacques Tourneur en 1946, étonnant western en technicolor ; La Piste des Géants de Raoul Walsh en 1930, un des premiers rôles de John Wayne en pionnier partant du Mississippi vers l’Oregon ; et la jubilatoire Rivière sans retour d’Otto Preminger tourné en 1954, où Marilyn Monroe, chanteuse de cabaret, et Robert Mitchum, pionnier rugueux, incarnent un couple devenu mythique.

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"New Frontier II. L'art américain entre au Louvre. Aux sources de la peinture de genre américaine", jusqu’au 22 avril 2013 au musée du Louvre (aile Denon), 75001 Paris.

 

Pour en savoir plus : 

L’aventure oubliée : les Indiens d’Amérique, Les Collections de L'Histoire n° 54, février 2012.

Par Huguette Meunier