Mexique et Nouvelle Espagne

Le musée du Louvre présente jusqu'au 3 juin une exposition sur l'art mexicain au XVIIe et XVIIIe siècle. L'occasion de (re)découvrir l'histoire de ce pays d'Amérique latine.

 

Le 13 août 1521, les conquistadores d’Hernan Cortes prennent Tenochtitlan, capitale de l’empire aztèque, et entreprennent l’exploration et la colonisation de la « Nouvelle Espagne ». Aventuriers, soldats, missionnaires, chercheurs d’or accourent alors dans ce pays de cocagne où tout paraît possible. Des artistes aussi arrivent, pour décorer les églises flambant neuf et les maisons des nouveaux maîtres.
Le 28 septembre 1821, soit trois siècles exactement plus tard, l’Acte d’Indépendance est signé, donnant naissance à un nouvel état : le Mexique. Entre ces deux dates symboliques, une société originale s’édifie peu à peu. L’émergence de la population créole (criollo) ouvre la voie à un art reprenant des thématiques et des artifices européens.
Le Louvre présente une dizaine d’œuvres majeures peintes au Mexique aux XVIIe et XVIIIe siècles, au milieu de peintures espagnoles qui leur sont contemporaines. Une des surprises vient d’abord de la taille des toiles, souvent gigantesques, manifestant à la fois une immense ambition (politique autant que picturale) et une grande confiance dans la « mission civilisatrice » des Espagnols. Il faut se souvenir que les tableaux religieux avaient pour vocation première d’orner les églises construites dès la conquête.
La Lactation de Saint-Dominique de Cristobal de Villalpando (4,81 mètres sur 3,61 m., conservée dans l’église Santo Domingo de Mexico) en est un bel exemple, tout comme la Fuite en Egypte de Juan Rodriguez Juarez.
Pour l’anecdote, signalons que Cristobal de Villalpando (1649-1714) a fait parler de lui il y a quelques années, lorsque deux de ses œuvres, L’Adoration des Mages et L’Adoration des Bergers, avaient été volées en 2005 dans l’église Notre-Dame-de-la-Gare (XIIIe arrondissement de Paris) et retrouvées trois ans plus tard. Restaurées par la Ville de Paris, elles ont finalement été réaccrochées en 2011 dans l’église où on ne sait d’ailleurs pas très bien comment elles étaient arrivées, à la fin du XIXe siècle.
Autre œuvre exposée au Louvre, La Stigmatisation de Saint-François par Sebastian Lopez de Arteaga (1650) illustre une étonnante chaîne transatlantique de tradition picturale : le tableau initial est de Rubens. Il a été popularisé par les gravures de Lucas Vorsterman, puis repris par différents peintres.
De même, le tableau de Baltasar de Echave Ibia (né en Espagne, à Zumaya en 1585 et mort à Mexico en 1640), Saint Antoine et Saint Paul ermites, une huile sur plaque de cuivre, s’inspire d’œuvres flamandes pour la composition et les couleurs, et de la Légende dorée de Jacques de Voragine pour le thème. Le support aussi est intéressant : c’est au XVIIe siècle que se développe la technique de la peinture sur cuivre.  
Dans les flancs des caravelles, les Européens apportaient ainsi en Amérique des œuvres venues des Flandres, d’Italie et bien sûr d’Espagne.
Chez Juarez (1675-1728), les influences hispaniques sont sensibles, notamment celles de Zurbaran et de Murillo, même s’il développe un côté rococo qui lui est propre. Peut-être parce qu’il est né de l’autre côté de l’Atlantique, plus libre donc, sans doute, des leçons de la vieille Europe.
Miguel Cabrera offre un profil encore différent. Né en 1695 et appartenant à l’ethnie zapotèque, le groupe le plus important de la vallée d’Oaxaca, il s’établit à Mexico dans l’atelier de Juarez ou de José de Ibarra. En 1753, il fonde la première Académie mexicaine de peinture, qu’il préside jusqu’à sa mort en 1768. Particulièrement apprécié par l’évêque de Mexico et les jésuites, il vit de leurs nombreuses commandes et jouit d’une grande réputation. Une Vierge de l’Assomption (4,29 m. sur 2,65) prêtée par un particulier témoigne de son art.
Enfin, une statue de Saint Philippe de Jésus (en bois sculpté, doré et polychromé) mérite l’attention. Né en 1572 à Mexico de parents espagnols, il devient franciscain à Puebla puis se défroque pour faire du commerce aux Philippines. Redevenu franciscain à Manille, il repart au Mexique mais son bateau fait naufrage au large du Japon. Arrêté, il est torturé et crucifié à Nagasaki en 1597 avec une vingtaine d’autres religieux. Béatifié en 1627, il est le premier martyr de la Nouvelle-Espagne et, de ce fait, l’objet d’une vénération particulière. La statue anonyme, conservée à la cathédrale de Mexico, montre le saint ensanglanté par les flèches qui le transpercent, le teint blême, le regard empreint d’une infinie souffrance, revêtu pourtant d’un vêtement splendide qui n’a rien à voir avec la toile de bure des Franciscains mais traduit la sensibilité baroque de son auteur et de son époque.

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Pour en savoir plus :

Les Christs sanglants des églises mexicaines, par Serge Gruzinski, L'Histoire n°290, septembre 2004, p. 50.

Amérique latine : la révolution des créoles, par John Lynch, Les Collections de L'Histoire n°49, octobre 2010, p. 26.

 

Par Huguette Meunier