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Rothschild une banque au pouvoir, de Martine Orange

par Ludovic Greiling

Publié le mardi 27 nov. 2012, 10:29:11

Cest le titre du livre que consacre la journaliste Martine Orange à la branche française de la famille Rothschild. Après avoir enquêté sur la compagnie Lazard, lauteur poursuit son investigation sur le milieu de la banque daffaires, et en révèle limportance. Le métier, initialement, réside dans le conseil pour la vente, lachat ou la fusion dactivités dune entreprise (quand il ne sagit pas dinvestissements ou de capital-risque). La banque daffaires étudie le dossier, propose, et reçoit une commission par lentreprise cliente (souvent, 2% à 3% du montant de lopération). Se faisant, la banque devient vite linterlocuteur privilégié des plus gros milieux daffaires, et - puisque son travail consiste à fouiller dans les comptes et les bilans - elle connaît le moindre détail des atouts et faiblesses des grandes compagnies. Or, ces dernières sont souvent liées à lEtat en raison de leurs activités quasi régaliennes (eau, électricité, crédit...) et du poids inédit qua pris la puissance publique dans la société contemporaine. Les membres de la banque daffaires sont ainsi amenés à cultiver les plus hautes relations politiques. Est-ce un hasard si Rothschild a vécu en France une période faste au moment des privatisations des années 80 et 90 ? Dans ce milieu, où le but ultime est de contrôler ou de sassurer le soutien de ce qui fait de largent, il faut connaître toute linformation, « anticiper les changements, les préparer, les suggérer même ».

Le rôle méconnu des montages financiers

Le milieu de la banque daffaires a pris un poids aussi considérable que méconnu dans le tissu industriel français. Aidant certains financiers à se constituer un empire grâce à des astuces financières et juridiques *, plaçant leurs anciens associés à la tête de grandes multinationales, utilisant une influence parfois décisive pour pousser à la création de groupes stratégiques (EADS) ou au contraire arrêter des projets de fusion à caractère politique (Arcelor-Thyssen Krupp suite à lOPA de Mittal), conseillant parfois deux entreprises en conflit, un Rothschild ou un Lazard bénéficie dun pouvoir dorientation bien réelle sur la vie économique et politique de la France.

Le livre de Martine Orange plonge le lecteur au cœur des réseaux qui dirigent le pouvoir. Forte de son expérience de grand reporter spécialisé dans les milieux daffaires français, la journaliste a ses entrées, à commencer par celle qui mène au chef de la maison Rothschild. Elle livre des informations précieuses sur le fonctionnement actuel de notre République.

Quand pouvoirs dargent et pouvoir légal fusionnent

On découvre ainsi limportance des relations avec les décideurs politiques, ou encore latout essentiel que constitue un bon carnet dadresses au ministère du Trésor. Présenté hâtivement comme un intellectuel de haut vol, un Alain Minc a fait fortune en vendant les informations quil recueillait dans les cercles politiques et industriels... Dans ce livre, on perçoit aussi limportance de la communauté juive dans la banque daffaires (Lazard, Goldman Sachs et Rothschild sont parmi les plus puissantes) et son éventuel impact sur la vie politique (sauvetage du quotidien Libération ; liens serrés avec Israël et les Etats-Unis etc). Enfin et surtout, on ne peut que constater lextraordinaire mélange des genres qui sévit aujourdhui au sommet de lEtat. En trente ans, lidéal du fonctionnaire au service de la communauté sest beaucoup dégradé. Le président Georges Pompidou, déjà, nétait-il pas lancien directeur général de Rothschild en France ? François de Combret, secrétaire général de lElysée sous Giscard, na-t-il pas effectué le chemin inverse en devenant associé-gérant chez Lazard ? Depuis, le mouvement na fait que saccélérer. Balladur a ainsi siégé au conseil dadministration de la banque Rothschild, tandis quun ancien membre des cabinets ministériels de D. Strauss-Khan et de L. Fabius - Mathieu Pigasse - est devenu vice-président de Lazard (il est aussi actionnaire du Monde, du Huffington Post et président des Inrockuptibles). Quant à lex président Nicolas Sarkozy, avocat daffaires à ses heures perdues, il a été soutenu pendant vingt ans par le parrain de la finance française Antoine Bernheim, et il avait nommé au secrétariat général de lElysée un associé-gérant de Rothschild (François Pérol). Lexécutif actuel nest pas en reste, car un autre banquier du groupe (Emmanuel Macron) a été invité par François Hollande à assurer le même poste.

Cette évolution ne peut que frapper lobservateur par sa similitude avec ce qui se pratique depuis longtemps déjà aux Etats-Unis. Ce pays, qui na jamais eu le temps de digérer son développement fulgurant et ses institutions, sest fait une spécialité dans la relation fusionnelle entre pouvoirs dargent et pouvoir légal. Cest comme si nos « élites », à la culture pourtant si différente, subissaient irrésistiblement linfluence de lempire, dont le territoire politique est passé « de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation », selon le mot célèbre attribué à Oscar Wilde...

Un livre instructif, qui fourmille dinformations.

* (sociétés en cascades, montages dendettement complexes, fusion puis vente puis re-fusion ; cest ainsi que se sont constitués des groupes géants comme LVMH de Bernard Arnault, PPR de François Pinault, les sociétés Bouygues ou Casino, mais aussi des fortunes de capitalistes sans capital tel Vincent Bolloré).

Rothschild, une banque au pouvoir, de Martine Orange (éd. Albin Michel - 20 euros)

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