Punk, une déferlante musicale et esthétique

De 1976 à 1980, en Europe, le punk émerge, vit et disparaît. Énergie, provocation et urgence sont ses principes qui font de chaque punk un créateur potentiel. Avec « Euro Punk », la Cité de la Musique consacre jusqu'au 19 janvier 2014 une exposition à un mouvement plus artistique que politique.

Le punk s’expose à la Cité de la Musique [1]. La démarche a quelque chose d’étrange et d’étonnant. Comment présenter entre quatre murs le chaos et le déferlement d’un mouvement aussi protéiforme qu’éphémère ?
Le parti pris choisi par le commissaire de l’exposition Éric de Chassey est de se focaliser sur le Vieux continent : « En Europe, les punks ne veulent pas faire de l’art, la question de l’anonymat est centrale. On est dans une sorte d’explosion finale des idées des avant-gardes modernes de Joseph Beuys par exemple, selon lequel tout le monde peut-être un artiste. Les Américains, eux, se posent en permanence la question de l’art. Les chanteurs se prennent pour des poètes, les musiciens recherchent des cautions esthétiques… Le punk européen présente également la particularité de se penser comme une contre-culture, plutôt que comme une sous-culture. La contre-culture, c’est vouloir tout changer. La sous-culture demeure une niche. »
Certes, mais il est tout de même bon de rappeler que les racines esthétiques et musicales, de ce mouvement sont déja présentes chez le Velvet Underground ou les Stooges qui évoquent des univers peuplés de dealers, de toxicomanes, de marginaux, de filles des rues, d’homosexuels. Des univers de frustration, de solitude, de déchéance dans un paysage urbain perpétuellement délabré et gris. Avec, omniprésente, la mort qui rôde.
Mais laissons les Ramones, leurs perfectos et leurs jeans déchirés de l’autre côté de l’Atlantique et revenons en Angleterre, à Londres, sur Kings Road dans le quartier de Chelsea plus précisément. En 1974, Steve Jones, chanteur du groupe The Strand convainc Malcolm McLaren, qui tient avec sa compagne Vivienne Westwood un magasin de vêtements « Too Fast to Live, Too Young to Die », de s’occuper du groupe.
Influencé par son séjour aux États-Unis, durant lequel, manager des New York Dolls, il assiste à l’émergence de la scène punk new-yorkaise, Malcolm McLaren décide en mai 1975 de prendre en main la destinée de The Strand : John Lydon est recruté comme chanteur et prend le pseudonyme de Johnny Rotten ; le groupe devient alors les Sex Pistols et commence à se produire sur scène.
Les Sex Pistols n’ont peut-être pas « inventé » le punk, mais en trois ans, un album et une émission de télévision durant laquelle Steve Jones insulte le présentateur Bill Grundy dont le comportement lui déplaît [2] , ils l’ont incontestablement influencé – voire codifié. Aussi bien musicalement (accords de guitares rapides et saccadés joués avec énergie et violence, paroles hurlées) qu’esthétiquement grâce à l’influence de la styliste Vivienne Westwood et du graphiste Jamie Reid. Pour rompre définitivement avec les hippies, les cheveux sont ainsi coupés au sécateur et les pantalons sont serrés et trop courts. Le mauvais goût et le kitsch sont partout au même titre que le fluo. Les objets bon marché deviennent des attributs (épingles à nourrice, cadenas fermant les colliers) tout comme les habits bondage issu de la culture sadomasochiste. Le tout récupéré non sans une certaine dose d’humour et d’ironie.
La première salle de l’exposition entièrement dédiée aux Sex Pistols permet d’appréhender et de s’immerger dans l’univers graphique et sonore  du punk : Johnny Rotten aboyant, en boucle, Anarchy in the UK ; détournement de l’Union Jack avec en médaillon l’effigie de la Reine Elizabeth II bâillonnée et aveuglée par les mentions écrites façon lettres anonymes « God Save the Queen » et « Sex Pistols ».
Mais le mérite de l’exposition est de refuser de réduire le punk au seul genre musical et de montrer que le mouvement s’exporte en-dehors de la Grande-Bretagne pour gagner l’Europe continentale, principalement l’Allemagne et la France où se créent des collectifs  comme Bazooka.
Le punk émerge au milieu des années 1970, dans une période d’incertitude et de doute pour le monde occidental. Les chocs pétroliers et la crise économique qui s’ensuit détruisent des emplois dans les secteurs industriels. Des menaces lointaines, indiscernables et impalpables (terrorisme, totalitarisme et nucléaire) pèsent sur un avenir rendu incertain et angoissant.
Reposant sur l’urgence, le punk génère une créativité qui se moque de l’académisme, du savoir-faire, de la technique. Chacun est un créateur susceptible de réaliser lui-même des œuvres ou des vêtements à partir de matériaux de récupération sur lesquels s’écrivent des slogans ou s’exhibent dessins et tâches de peinture. « Do it Yourself » est ainsi érigé en principe. L’utilisation de la photocopieuse, des polycopiés et des pochoirs permet la diffusion au plus grand nombre de tracts, de fanzines, d’affiches…
La libération des mœurs et de l’expression depuis les années 1960 obligent les punks, pour défier l’ordre établi, à aller toujours plus loin dans la surenchère subversive à une époque où la censure existe et n’est pas intériorisée par les créateurs eux-mêmes. La récupération de symboles fortement connotés (croix gammée, étoile de David, inscriptions ou slogans terroristes), le recours à la pornographie ou à la scatologie, l’appropriation d’un bestiaire répugnant (rats, cafards, punaises) se veulent autant de moyens de provocation pour lutter contre l’establishment tant honni.
D’un point de vue politique, la position des punks est complexe car associant désillusion à l’égard des idéaux révolutionnaires et fascination pour la violence et le terrorisme. Des groupes comme The Clash et Crass affichent leur engagement à l’extrême-gauche et souhaitent changer la société.
Reste que, né en 1975-76, ayant connu son apogée en 1977, le punk disparaît alors que les années 1980 débutent à peine. Avec plus de 500 objets présentés, l’exposition montre la vitalité et l’énergie déployées par cette contre-culture qui s’est confrontée à la musique bien sûr mais aussi au graphisme, au stylisme, aux arts plastiques, au cinéma, à la bande dessinée. Mû par le principe simple du « Do it Yourself », le punk a finalement laissé une trace bien plus durable sur les plans artistique, culturel ou social avec les courants alternatifs que sur le plan politique.
« Le punk, c’était du performance-art déclarait Pete Shelley, chanteur et guitariste des Buzzcocks, lors d’une interview publiée dans le magazine Mojo n°70. C’était avant-garde. C’était une aventure, quelque chose dans lequel on se lançait. C’était un mode de vie alternatif. Après que les Pistols ont juré à la télévision, c’est devenu une façon d’afficher sa révolte et de renoncer. »

Par Olivier Thomas