Tous les mois, deux livres de cuisine tout juste parus sont soumis à mon regard de cuisinière non-experte : qualité pédagogique du livre, accessibilité des recettes, esthétique, diversité des ingrédients et test d’une des recettes. Tout y passera !

Quand j’ai découvert qu’un nouveau livre de Jamie Oliver chez Hachette Cuisine sortait fin août, je n’ai pas hésité une seconde à le commander sachant d’avance que cet ouvrage allait défrayer la chronique des blogs à la rentrée. En même temps, je ressentais une pointe d’appréhension Et si je n’aimais pas le livre ? Allais-je être être huée et conspuée par les aficionados du cuisinier anglais ? Jamie Oliver est un peu le Robin Williams des fourneaux : un look canaille, un sourire de mauvais garçon, une façon de faire qui plait autant aux jeunes qu’aux moins jeunes et surtout une armada de fans prêts à le défendre bec et ongles.

Ne faisant pas partie de l’AAJ (Association des Amis de Jamie), je n’avais aucune idée de ce que contenait ce livre. Avec le titre 30 Minutes Chrono je supposais juste qu’il s’agissait d’un livre de cuisine dont les recettes pouvaient être réalisées en un temps imparti soit 30 minutes. Appelez-moi Sherlock Holmes !

Le contenu
Appelez-moi plutôt Benny Hill ! Quand j’ai reçu 30 Minutes Chrono, j’ai découvert qu’il ne s’agissait pas d’exécuter un plat en 1800 secondes mais tout un menu pour 4 ou 6 personnes ! J’ai commencé à avoir des palpitations, à sentir des gouttes de sueur perler sur mon front et un long frisson le long de la colonne vertébrale.
Faut dire que je suis la reine du bordel, l’impératrice de la pagaille et la tsarine du capharnaüm. En règle générale, il me faut bien 30 minutes pour râper quatre carottes et  déballer quatre tranches de jambon (mais attention, je le fais bien). L’idée de composer un menu entier en 30 Minutes Chrono me faisait donc légèrement paniquer tel un candidat d‘Un Dîner Presque Parfait quand vient l’heure de l’arrivée des invités. Jamie Oliver propose dans ce livre 50 menus (certains pour 4, d’autres pour 6 personnes) qui peuvent selon lui être préparés dans le temps imparti. Ces menus ne sont pas regroupés par thème, il faut donc faire son choix en fonction du déroulé du menu et des photos qui l’accompagnent.
En guise d’introduction, Jamie Oliver nous explique que l’idée de ce livre est de faire de nous de véritables « machines à cuisiner » et qu’il faut que l’on mette de côté nos a-priori sur la cuisine des soirs de semaine : le manque de temps (d’où les 30 minutes), le prix des plats faits maison (il a donc comparé le prix de ces menus par rapport à des plats tout prêts) et l’absence de matériel adéquat (vous trouverez en début de livre une liste des ustensiles indispensables). Si vous avez ce livre entre les mains, ne ratez pas ces quelques pages car on y retrouve tous les éléments qui font le succès de Jamie Oliver : une vraie fougue, une envie de partager et le sentiment de mener une mission de bien public pour que ses congénères mangent mieux. A la fin de la lecture, on a envie de crier « Bien mon colonel ! Je vais régaler ma famille, éblouir mes convives, devenir une machine à cuisiner et partir en guerre contre la malbouffe ! »

La mise en scène
Voilà donc l’état d’esprit avec lequel j’aborde le coeur du livre c’est-à-dire les menus et les recettes qui vont avec.  Jamie Oliver est l’heureux papa de quatre enfants ce qui explique les quantités astronomiques de certains repas. Il nous met également en garde : ne tentez pas de free-style en ajoutant ou en retirant des ingrédients et n’essayez pas de diminuer les quantités. Tout a été testé et contrôlé plusieurs fois alors si vous voulez réussir les 30 Minutes Chrono, il est obligatoire de suivre les instructions à la lettre. J’ai rien contre, je vais juste en remanger le lendemain dans ce cas.

Les menus se composent en général d’un plat principal, d’un ou plusieurs accompagnements et d’un dessert ou d’une boisson. Ils se présentent tous de la même façon : une double page avec le déroulé du menu et une photo le présentant, une autre double page avec les explications et des photos montrant certains moments de la présentation et enfin une double page avec une ou deux photos sur certains plats du menu.

La présentation m’a emballée et l’effet fut le même chez mes collègues à qui j’ai montré le livre. On a envie de tout tenter, de s’asseoir sur les tablées géantes que l’on voit sur les photos comme si on allait retrouver une bande de potes et déguster tous ensemble un bon gueuleton. Les photos sont comme prises sur le vif et l’ensemble rend tout cela très naturel, sans frime et sans artifice. On contemple et on se dit : « Je veux en être ! »

Le choix des ingrédients
Ok je veux en être mais je veux pas être celle qui va faire les courses. Je vous rassure, toutes les recettes ne sont pas ainsi mais pour quelques-unes, le 30 Minutes Chrono va vite se transformer en 2 Heures Chrono Shopping. Pour certains ingrédients, vous allez vite être confrontés à la culture culinaire anglaise : qui peut trouver en France de la moutarde Coleman en poudre ? Et pour les produits Patak’s, c’est un peu la galère. Même si Jamie nous défend de faire dans l’improvisation, il faut bien qu’on fasse avec nos particularités françaises donc ce sera Amora et Ducros, ne lui en déplaise !
J’ai regretté qu’il n’y ait pas plus d’explications sur certains produits comme, par exemple, les chappattis, les pappadums et autres germes d’alfalfa. Je vais encore passer pour une ignorante mais où pourrais-je trouver ça ?
Une dernière chose : la cuisine de Jamie Oliver est assez relevée, vous y trouverez fréquemment des piments et autres épices. Si vous n’aimez pas les plats épicés, pas sûre que cette cuisine  soit faite à votre palais.

La didactique des recettes
Etant donné le contenu du livre, il était normal que cette partie soit particulièrement soignée. N’oublions pas que le but ultime est de vous donner les clés pour réussir un menu complet en 30 minutes, une attention particulière a donc été portée sur l’écriture du déroulé du menu. On commence par la liste des ingrédients donnée séparément pour chaque recette, une façon de préparer votre plan de travail car toutes les recettes commencent par ce même principe « Préparez tous vos ingrédients et tous vos ustensiles« . La particularité de ce livre est qu’il vous donne l’enchaînement pour composer l’ensemble du menu : vous allez donc commencer par une recette puis continuer sur le début d’une autre (pendant que la première cuit par exemple), puis vous lancer dans une troisième, etc. La façon de faire est assez amusante car on y sent l’urgence de toutes parts : faites ci, faites ça, surveillez ceci, nettoyez, lavez vos mains, portez à table. Pas besoin d’un chronomètre près de soi, le texte incite à lui seul à aller vite.
L’originalité de cette présentation vous causera néanmoins du souci si vous ne souhaitez préparer qu’un seul plat du menu : dans ce cas il vous faudra par vous-même retrouver les étapes, au risque d’en rater.
Pour certaines manipulations, vous trouverez une petite icône représentant une caméra, cela signifie que vous pouvez voir une vidéo de la technique sur la page http://www.jamieoliver.com/jamies-30-minutes-meals/ : pratique même s’il faut maîtriser la langue de Shakespeare !
Pour moi, une seule chose manque : la liste des ustensiles à utiliser. Si Jamie Oliver prend le temps en introduction de rappeler la nécessité d’avoir du bon matériel et de préparer à l’avance ces outils sur son plan de travail, il oublie de nous indiquer au début de chaque recette, quels ustensiles vont être utilisés. Fallait bien que je trouve une petite critique à formuler !

Le test
Préambule
Mon choix s’arrête sur le menu Brochettes de poulet, Sauce satay incroyable, Salade de nouilles, Fruits et menthe au sucre. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Parce qu’il s’agissait d’un menu 4 personnes ce qui correspond à peu de choses près à la taille de mon foyer, et que depuis que je suis allée en Indonésie je raffole de cette sauce. Si je fais ce préambule, c’est parce que mes embûches ont commencé pendant mes courses. Jamie Oliver introduit dans ses ingrédients des piments rouges frais : au supermarché j’ai le choix entre du piment oiseau et du piment antillais. Connaissant le premier que je trouve déjà bien fort, j’opte pour le second afin de ménager le palais de mes enfants. Revenue des courses, je me renseigne et tombe sur l’échelle de Scoville qui est une sorte de baromètre sur la force des piments. Il semblerait que j’ai acheté une bombe, bien plus puissante que le piment oiseau et je décide donc de l’éliminer de la recette (désolée Jamie !)
11 heures je me laisse une bonne marge de manœuvre parce qu’en cas de ratage complet, je dois dans tous les cas présenter une chose mangeable à midi pile sous peine d’être embrochée par les enfants. Je l’avoue sans honte, j’ai légèrement triché en préparant à l’avance tous les ingrédients : ma cuisine étant toujours en chantier et ne disposant que d’un plan de travail de 50 cm de largeur, je réorganise comme je peux.

11h04 4 minutes sont passées et j’en suis toujours à la première étape. Le livre est dans mon dos et je ne cesse de faire des aller-retour entre le robot et le livre, je flippe à l’idée d’oublier un ingrédient.
11H06 C’est bien ce qui me semblait, j’ai oublié un ingrédient !  La sauce satay est bien trop épaisse, je devais y rajouter un peu d’eau, je relis encore une fois l’étape pour être sûre. Au passage, la sauce satay devient la nouvelle décoration du livre.
11H08 Je commence à mettre les filets de poulet en brochette. La technique est en effet rapide mais ça me donne des morceaux gigantesques. Tant pis ! Pas le temps de faire dans le détail !
11H10 Les brochettes sont enfin au four. Je dois préparer les feuilles de laitue en accompagnement et je n’arrive pas à mettre la main sur l’essoreuse à salade. Je traverse l’appartement en hurlant « Où est l’essoreuse à salaaaaaaade ??? »
11H15 Je lance les nouilles et … ça sent pas un peu le brûlé ? je vérifie les brochettes qui noircissent à vue  d’oeil, je les retourne ni vu ni connu.
11H18 Les nouilles, sur lesquelles j’ai renversé de l’eau bouillante, sont en train de cuire dans un saladier. Elles en ont pour 6 minutes alors je me rajoute la tâche de jeter un oeil sur l’horloge pendant que j’écrase les noix de cajou.
11H20 Les noix de cajou sont coriaces, Jamie conseille un rouleau à pâtisserie mais je n’ai plus de place alors je le fais au mortier.
11H22 Je dois faire griller les noix sur une poêle, on atteint le point critique. Je rappelle donc que j’ai une poêle sur le feu, des nouilles qui cuisent et des brochettes au four.
11H25 D’ailleurs ça sentirait pas un peu le brûlé ? (again) Je remets la tête dans le four et la sauce est effectivement devenue noire. Je décide de les sortir, il faut sauver les apparences quand même.
11H28 Aïe je me suis brûlée en sortant les brochettes ! Aaaaaah les nouilles ! Depuis quand sont-elles en train de chauffer ?  Je me précipite pour les sortir de l’eau et je les rajoute aux autres ingrédients.
11H31 Tout est à table ! Je suis vraiment fière de moi mais … euh … j’ai oublié le dessert. Cette fois j’hésite à jeter le tablier, tant pis pour le dessert ! Une minute se passe encore avant que je reprenne mes esprits : j’ai signé alors je vais jusqu’au bout même si on doit manger froid.
11H41 Le dessert est enfin à table. La famille est ravie et l’aînée s’exclame « Mais c’est magnifique, on a jamais vu ça ici !« . On me hèle « Mais tu viens pas manger ?« . Non, je vais prendre une douche !

Le verdict
Les parents ont adoré, les enfants pas du tout (trop de coriandre, de citron vert, des saveurs auxquelles ils ne sont pas habitués). Quant à moi, jamais, au grand jamais, je ne participerais à une émission du type Masterchef ou Top Chef, l’urgence ne me convient pas. Alors Jamie, ne m’en veut pas je retenterais tes recettes avec plaisir mais je prendrais mon temps avec un flegme tout britannique.

30 Minutes Chrono de Jamie Oliver, Hachette Cuisine, 288 pages, 24,90 €