"D’une vie à l’autre" : l’Allemagne entre deux mondes

Serait-ce un heureux présage ? Le film de Georg Maas, D’une vie à l’autre (Zwei Leben) a emporté le prix du Festival International du film d’Histoire de Pessac – avant de partir représenter l’Allemagne aux Oscars.

Quand il a été sélectionné début septembre, la presse allemande a été unanime à saluer sa qualité, sans manquer de relever, cum grano salis, qu’il vaut mieux parler de Stasi (La vie des autresDas Leben der anderen – 2006 ) ou de nazisme (La chuteDer Untergang – 2004) pour aller à Hollywood. Cela tombe bien : D’une vie à l’autre parle des deux !
Le titre allemand, Zwei Leben (Deux vies), résume admirablement la matière et la nature du film : dédoublement, duplicité, ambivalence.
Dédoublement et duplicité : il s’agit en effet d’une espionne, envoyée par la Stasi en Norvège en pleine guerre froide. La couverture de l’agente est une identité usurpée, volée à une orpheline, de père allemand et de mère norvégienne – une de ces enfants issue des relations entre occupants et occupés et qui furent affectés par le Troisième Reich à une institution de la SS, le Lebensborn (« fontaine de vie »), à la fois clinique d’accouchement et asile d’accueil pour enfants de bonne race – les petits norvégiens y étaient appréciés. C’est le nom d’une de ces enfants que revêt une espionne de la Stasi avant de simuler une fuite hors de la RDA pour aller retrouver sa « mère » supposée. Quelques décennies plus tard, alors que la RDA s’effondre, ce secret s’évente.
Ambivalence : espionne professionnelle et froide, mais également mère de famille et épouse aimante, l’héroïne ne se laisse pas aisément appréhender par le spectateur. C’est, du reste, ce que souhaitaient à la fois le réalisateur Georg Maas et le scénariste Christoph Tölle, qui était présent à Pessac pour dialoguer avec le public.
Zwei Leben aborde donc une fois encore des questions historiques graves, mais avec habileté : la scène est décentrée, puisque le film se déroule essentiellement en Norvège, de telle sorte que l’on aborde ces chapitres difficiles de l’histoire allemande de manière tangentielle, même si le film nous conduit au cœur même de cette histoire – une enfant saisie par le nazisme, une adulte saisie par le stalinisme policier de la RDA.
Le thriller politique et policier se double d’un drame familial qui donne une épaisseur, une chair à l’histoire, ce qui permet l’investissement empathique du spectateur : l’interprétation de l’actrice Juliane Köhler (qui jouait Eva Braun dans La chute), flanquée de l’icône bergmanienne Liv Ullman et de Sven Nordin, est remarquable de tension, d’humanité et d’intensité.
Zwei Leben répond donc à une fascination légitime pour l’Allemagne, pays qui, au cœur de l’Europe, est un concentré d’histoire comme on en voit peu au monde, un pays qui a fait quelques-unes des pires expériences du XXe siècle, et qui intéresse et interroge à ce titre.
Les « deux vies » du film nous font voyager entre deux mondes (Est et Ouest), entre deux séquences historiques (nazisme et RDA), entre l’avant et l’après-chute du mur, entre, donc, des moments d’histoire massifs. Il nous invite aussi à nous interroger sur nous-mêmes : sa dimension universelle, celle qui, sans doute, nous touche le plus, tient à ce qu’il interroge la liberté et le choix, mais aussi le temps et l’identité. « Je est un autre », écrivait Rimbaud : en voici une preuve magistrale à l’écran.

Par Johann Chapoutot Maître de conférences à l'université Grenoble-II