Edmond de Rothschild
Le capitalisme en crise
03/02/2012 - Points de vue

Le capitalisme en crise

Accusé de tous les maux sociaux et environnementaux, de profiter du système au lieu d’y contribuer, le capitalisme est en crise et il doit se réinventer.

2011 a été une année charnière à bien des égards. Au niveau politique, le printemps arabe a donné naissance à un nouvel espoir pour les peuples gouvernés par des régimes totalitaires. En Occident, les banques et le capitalisme en général ont subi le feu des critiques à la fois de la part des politiciens, mais aussi dans la rue.

« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »

Prétendre que le capitalisme, le seul système ayant permis l’amélioration du niveau de vie moyen de façon démocratique ces dernières décennies est responsable de la situation actuelle me semble réducteur. Ce d'autant plus que nous venons de vivre une période de prospérité inégalée grâce à la révolution technologique, elle-même financée par le capital-risque et la bourse via des IPO. En revanche qu’un certain type de capitalisme, focalisé uniquement sur les profits à court terme, puisse avoir atteint ses limites est probable.

Si le seul moyen d’améliorer la rentabilité est d’exporter les emplois vers des pays à bas salaires, nous nous trouvons dans une impasse. Quand la société existe pour soutenir les grandes banques « too big to fail » et non le contraire, clairement le système ne tourne pas rond, ou pour citer Shakespeare « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ».

Une délocalisation trop importante n'est pas optimale

Cette facette de la mondialisation est en grande partie responsable de la reprise sans emploi dans les pays ayant fortement réduit leur parc industriel. Cette délocalisation d'emplois industriels a eu comme corolaire le dérapage de la balance courante de certains grands pays industrialisés face à la Chine. Aux USA la balance courante atteint aujourd’hui -3.1% du PIB. Avec le recul, certaines sociétés commencent à réaliser qu'une délocalisation trop importante n'est pas optimale. Confrontées à des problèmes de logistiques liées à une chaîne de production couvrant plusieurs continents et à une productivité réduite, des sociétés comme General Electric ont réalisé leur erreur et sont en train de réinvestir dans des capacités de production aux Etats-Unis. Si cette démarche se généralise, le déséquilibre engendré pourrait se réduire.

Le capitalisme est en crise et doit se réinventer

Accusé de tous les maux sociaux et environnementaux, de profiter du système au lieu d’y contribuer, le capitalisme est en crise et il doit se réinventer.
Sans nécessairement recourir à la destruction créatrice, théorie inventée par le célèbre économiste autrichien Joseph Schumpeter , la notion de création de valeur doit être revue et adaptée au 21e siècle.

Michael E. Porter, professeur à Harvard, pionnier de l'analyse stratégique et auteur du bestseller "Competitive Strategy, Techniques for Analyzing Industries and Competitors" s'est penché sur la question dans un récent article (1). Selon lui la solution serait de mettre en place une nouvelle stratégie créatrice de valeur pour l'entreprise, mais aussi pour la société au sens large, en répondant aux besoins non seulement des clients et des actionnaires, mais aussi des employés, des fournisseurs et de la communauté. En tissant des liens avec des partenaires locaux, les entreprises favorisent le développement de l’économie locale, retrouvant ainsi un rôle qui a été perdu dans le cadre de la mondialisation à outrance.

"Value sharing"

Une approche basée sur la formation et le développement des expertises locales est souvent source de gains de productivité, voire d’innovations. De tels résultats offrent des barrières à l’entrée rendant l’investissement bien plus profitable dans la durée que la course aux bas salaires. Cela peut paraître utopique, pourtant un certain nombre de sociétés multinationales, notamment Nestlé, Unilever, Google, Intel, IBM, Johnson & Johnson et même Wal-Mart ont suivis les conseils du Professeur Porter en adoptant cette stratégie. Aussi appelée "value sharing", cette approche plus holistique a démontré son utilité. Il ne s'agit plus de bénévolat pour se donner bonne conscience.

 "Benefit Corporation "


Les experts en management ne sont d’ailleurs pas les seuls à promouvoir cette approche. La Californie, connue pour sa Silicon Valley et ses entreprises innovantes, vient d’adopter une nouvelle forme légale de société, la « Benefit Corporation » (2). L’objectif principal est de poursuivre une stratégie long terme qui profite à la société en général et qui comporte des objectifs sociaux ou environnementaux en plus du rendement financier. Patagonia, une société d’habits de sports, a été la première société à adopter ce statut de « Benefit Corporation » en janvier 2012.

« Impact investing »

Un modèle innovant d’investissement appelé « impact investing » est une autre alternative. Il a pour but d’investir dans des entreprises dont l’objectif premier est de maximiser l’impact social et/ou environnemental tout en proposant un rendement financier aux investisseurs. Les Fondations Edmond de Rothschild soutiennent ce type de projet notamment au travers de leur participation stratégique dans la société Impact Investment Partners. Ce fonds innovant investira dans les entreprises en Inde ayant un impact social positif sur l’accès aux soins des populations aux revenus modestes tout en ayant des objectifs de rendement proches du private equity.

Un nouveau cycle de croissance?

Après le boom technologique et la mondialisation, ces approches seront peut-être à l’origine d’un nouveau cycle de croissance, d’un retour de balancier vers un développement plus équilibré. Elles sont certainement compatibles avec des thèmes aussi variés que le vieillissement de la population et les soins y relatifs, la nourriture et le coût médical lié à l’obésité, les services environnementaux et l’urbanisation liée à l’agrandissement des villes, etc.

Ces mêmes approches peuvent aussi être utiles dans la recherche de solutions pour certains besoins fondamentaux telle que la protection de notre environnement ou l’éradication de la pauvreté. Les entreprises peuvent être incitées à trouver des solutions économiques pour moins polluer ou servir les plus défavorisés. C.K. Prahalad, père du concept de BOP (bas de la pyramide sociale) et professeur de management à la Michigan Business School a notamment publié sur le sujet (3).

Aujourd’hui les gouvernements pèchent par facilité en taxant les pollueurs, sans chercher d’autres alternatives plus créatrices de valeur pour la société. Instaurer un cadre réglementaire adéquat, permettant entre-autre de mieux valoriser les biens publics tel que l’eau et l’air pur, est bien plus difficile.

Un des objectifs de base du capitalisme est l’allocation efficiente des ressources financières. Chapeauté par un cadre légal proactif et clairvoyant et des mesures incitatives réfléchies, il peut continuer à servir le développement de l’humanité. La difficulté réside dans la mise en place du cadre et de son changement en fonction des circonstances. Espérons que nos dirigeants politiques auront la sagesse nécessaire pour y parvenir. Le changement de perception qui est en train de naître au cœur de certaines entreprises multinationales est porteur d’espoir pour le futur.


Martin Pearmund
Janvier 2012


(1) Creating Shared Value par Michael E. Porter and Mark R. Kramer, Harvard Business Review Jan-Feb 2011.
(2) Firms with benefits, The Economist 7 janvier 2012
(3) The Fortune at the Bottom of the Pyramid: Eradicating Poverty through profits par C.K. Prahalad, Wharton School Publishing 2009.
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