Stockholm envoyée spéciale

La première fois qu'une pièce du dramaturge chinois Gao Xingjian a été montée en Europe, c'était il y a douze ans, au Théâtre de la ville de Stockholm. Son directeur, Lars Lofgren, voulait donner la parole à un auteur qui ne l'avait pas dans son pays. Dimanche soir, lors de la cérémonie de remise des prix Nobel, Lars Lofgren et Gao Xingjian se sont retrouvés. Gao est devenu français et prix Nobel de littérature, Lars président du musée de la Danse et surtout grand chambellan à la cour du roi Carl Gustav XVI de Suède: c'est lui qui organisait la cérémonie. Entre ces deux voyages en Suède, l'écrivain a continué à peindre et à écrire, dans son appartement de la banlieue parisienne. Le 12 octobre 2000, il a appris que l'Académie suédoise lui avait décerné le prix Nobel de littérature et, le 7 décembre, il a prononcé devant cette même Académie, un discours dans lequel il a réaffirmé très fermement l'indépendance de l'écrivain vis-à-vis de tous les pouvoirs. Un discours extrêmement fort qui a mécontenté les autorités chinoises (Libération du 9/12/00). Mais, comme le remarque Mabel Lee, professeur à Sydney (Australie) et traductrice des romans de Gao en anglais: «C'est exactement ce qu'on pouvait attendre de lui. Il a toujours défendu la valeur de l'individu face à tout ce qui peut l'empêcher de s'exprimer librement, que ce soit un régime autoritaire, la pression du marché ou le politiquement correct américain.» Quant à Kjell Espmark, président du comité Nobel, il affirme: «Nous n'avons pas fait ce choix avec des intentions politiques, mais bien sûr, nous aurions été stupides de ne pas nous attendre à des effets secondaires politiques. Nous avons donné le prix à quelqu'un qui écrit sur la liberté individuelle. C'était un choix.»

Tout en suivant de très près les réactions à son discours, Gao respecte scrupuleusement le programme organisé pour les lauréats des prix Nobel et leurs invités. Une semaine de festivités dans une ambiance de conte de fées nordique. Sans neige, mais avec mer, bateaux, bougies et sapins de Noël. Il y a le luxe discret du Grand Hôtel, avec ses couloirs et ses ascenseurs bourrés de prix Nobel avec leur famille, la réception à l'Académie pour la photo de classe avec les autres prix Nobel. Ou encore la réception à l'ambassade de France, avec un petit concert donné par le Quatuor (français) Joachim. Au petit discours de félicitations prononcé par Patrick Imhaus, l'ambassadeur de France, Gao, répond que sa «grande chance, c'est d'avoir un autre pays que ma soi-disant patrie, un pays qui m'a bien accueilli, la France».

Limousine et discrétion. Il y a aussi la matinée dans les bâtiments en préfabriqué de l'université, où Gao répond aux questions de sinologues, d'étudiants et d'élèves du lycée français, l'après-midi avec des enfants d'immigrés somaliens et kurdes dans une bibliothèque de banlieue, ou encore la rencontre avec l'association des Chinois de Suède, dans un temple bouddhiste des environs de Stockholm.

Pour passer d'un monde à l'autre, Gao se déplace dans la limousine n° 19 conduite par un chauffeur portugais francophone, et c'est un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, le jeune et polyglotte (anglais, français, chinois, suédois) Jorgen Halldin, qui cornaque le lauréat pendant la semaine.

Au milieu de tout ça, Gao est finalement assez détendu. Il a abandonné ses éternels cols roulés pour des chemises et des cravates grises, très élégantes. Devant le photographe, il fait une imitation d'Yves Montand dans un numéro de claquettes. Il s'amuse avec ses amis, les universitaires Hu Yaw Herng et Gilbert Fong, venus exprès de Taiwan et de Hong-kong. Et il navigue entre interviews et réceptions avec un calme et une discrétion à l'opposé total, remarque Kjell Espmark, «d'un Garcia Marquez, très grand seigneur, qui était venu recevoir son prix Nobel, avec un avion plein de chanteuses et de danseuses».

«Plume vigoureuse». Avec le discours de jeudi devant l'Académie, le grand moment des festivités, c'était bien sûr, dimanche soir, la cérémonie de remise des prix, suivie d'un banquet présidé par la famille royale. Devant 1 300 invités, tous les hommes en queue-de-pie (queue d'hirondelle en chinois) et toutes les femmes en robe longue, Gao a reçu sa médaille et son diplôme des mains du roi Carl Gustav XVI. Dans la Salle bleue de la mairie, une immense et superbe salle plutôt rouge, décorée dans un style que certains qualifient de «vikingo-florentin», il a ensuite été le premier lauréat à prononcer (dans les deux minutes prévues par le protocole) son remerciement: «L'homme qui est devant vous se rappelle (...) qu'un vieux professeur de rédaction avait accroché au tableau une peinture (...) et avait demandé aux élèves de faire une rédaction à son sujet. L'homme qui est devant vous n'aimait pas cette peinture, et il avait écrit des critiques contre elle. Non seulement le vieux maître ne s'était pas mis en colère, mais il lui avait donné une bonne note assortie d'un commentaire: "Plume vigoureuse" (...) Ce qu'il a écrit ensuite a été interdit (...) Soudain, le voilà dans cette brillante salle, qui a reçu cette précieuse récompense des mains de Sa Majesté le roi. Alors, il ne peut s'empêcher de se demander: Votre Majesté, est-ce la réalité ou un conte?».

Natalie LEVISALLES