Le Rideau

Pierre-Guillaume De Roux

« Aujourd’hui, la critique littéraire ne fait pas son travail »

Dimitri Laurent 13 novembre 2013 Interviews Manuscrits, Manuscrits Un commentaire
Pierre-Guillaume de Roux, hussards, Blondin, Nimier, Laurent

Pierre-Guillaume de Roux est le fils de Dominique de Roux. Si la parenté se révèle au fur et à mesure de la verve que déploie l’éditeur parisien, elle se confirme par la parution d’un ouvrage en hommage aux hussards « Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit hussard ». Un livre collectif que n’aurait pas renié le fondateur des Cahiers de l’Herne. Pierre-Guillaume de Roux a commencé à publier en 2011 et continue aujourd’hui, plus que jamais. Entretien avec un passionné des livres et des pamphlets.

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Cahier Roger Nimier, par les éditions de l’Herne

Le Rideau : Pierre-Guillaume de Roux, depuis quand vous êtes vous passionné pour les hussards ?

Pierre-Guillaume de Roux : Il se trouve que Roger Nimier m’accompagne, je dirais depuis mon adolescence. La lecture du « Hussard bleu », je devais avoir 13 ans, a été pour moi une vraie révélation. Ensuite Le Grand d’Espagne où c’est un, à travers la figure de Bernanos, son histoire personnelle de la France. Ensuite j’ai découvert le critique, le très grand critique littéraire qu’il est, qu’on connaît peut-être moins. On peut le lire dans « Les journées de lectures », « L’Élève d’Aristote », « Les écrivains sont-ils bêtes ? Ce sont vraiment des livres exemplaires quant à la manière de critiquer, d’aborder les textes. Et il me semblait important justement de pouvoir, compte tenu de ce que je viens de vous dire et de l’influence qu’il a pu exercer sur moi, lui rendre un vrai et bel hommage à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort intervenu le 28 septembre 2012. Nous avons donc sorti, avec Philippe Barthelet, cet ouvrage collectif qui s’appelle « Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit Hussard ». On a voulu sortir un peu les hussards de leurs gangs. Il y a beaucoup de clichés qui tournent autour des hussards. On parle toujours des esthètes, des phrases courtes, etc. Mais je crois qu’il fallait surtout montrer que Roger Nimier, par exemple, est, à mon avis, un grand écrivain classique qui s’inscrit dans une grande tradition française et qu’on ne peut pas le réduire à quelques bons mots, à son goût pour les filles…Ça, c’est l’écume. C’était un personnage très profond, aux multiples talents qui a à la fois montré quel écrivain il était. Il est devenu une forme de classique, je pense qu’il sera toujours lu, même si c’est par un petit nombre. Ensuite je voulais montrer que ce fut un animateur extraordinaire, à la fois comme auteur, à partir des années 50 chez Gallimard, mais aussi comme animateur de revue (« Opéra », « La Parisienne »…) Il a été un éveilleur. Tout va très vite et se joue en une vingtaine d’années, mais quel formidable éveilleur d’esprit ! N’oublions pas qu’il a joué un rôle d’éditeur primordial en faisant ressurgir Céline à une période où il était véritablement banni. Il y  a mis toute son intelligence, sa fougue et son audace. Cette liberté d’esprit manque cruellement aujourd’hui. On pourrait également parler de Blondin qui est un merveilleux styliste. Jacques Laurent également est un très grand écrivain qui n’a pas la place qu’il mérite aujourd’hui. « Les corps tranquilles » est d’ailleurs un des grands romans du XXe siècle.

Pour vous, où commencent et où terminent les hussards ?

Il ne faut pas oublier que « hussard » est une appellation donnée par Bernard Frank dans un célèbre article des Temps modernes, en décembre 1952, « Grognards et hussards ». Bernard Frank les baptise ainsi en référence au « Hussard bleu », pour les fustiger, mais avec une vraie tendresse au sens où il joue un peu son idéologue essayant de les titiller et de les faire tomber de leur monture. Mais c’est tendre, on sent que l’admiration pointe. N’oublions pas qu’on se trouve au lendemain de la guerre, qu’on est empêtré dans l’idéologie, où Sartre règne à Saint-Germain-des-Près : il distribue les bons et les mauvais points. Il est l’incarnation de la littérature engagée, politique, avec Simone de Beauvoir et quelques autres et, précisément, si l’on réunit ces quelques écrivains sous le nom de « hussards » c’est parce qu’ils veulent absolument incarner la littérature en liberté, s’affranchir de cet engagement. En même temps dans leurs romans, ils veulent affirmer leur goût du style, de raconter des histoires, sans s’attacher à la politique. La politique chez Nimier est très présente, mais il n’y a pas de manifeste, de volonté de brandir un étendard. Et c’est ce qui les différencie et qui donne à cette période une espèce de bouffée d’air frais alors qu’on est absolument accablé par une forme d’engagement. Ils vont réveiller les esprits et permettre de repartir sur d’autres bases et, en même temps, faire en sorte qu’un certain nombre d’écrivains proscrits pour des raisons de collaboration, je pense à Giono qui comme pacifiste avait été inscrit sur la liste des proscrits, je pense aussi à Morand, à Chardonne. Des écrivains stylistes par excellence. Ils incarnent le roman par un ton et un style et ce sont les pères de nos hussards. Ces derniers vont donc tout faire pour les réhabiliter. Ils vont redistribuer les cartes.

Pourquoi sont-ils oubliés aujourd’hui ?

Je ne pense pas qu’ils soient oubliés. Sous-estimés surement. Parce que précisément ils ne sont pas de gauche alors qu’aujourd’hui le pouvoir intellectuel est surtout détenu par la gauche. Même si à gauche de nombreuses personnes les aiment et les admirent, mais n’en parlent pas forcément, ils n’empêchent qu’ils sont bien là, un peu marginaux, c’est vrai, un peu décalés, mais ils sont là.

Qui sont les écrivains de référence qui ont influencé Roger Nimier, selon vous ?

Pour Nimier, je pense que parmi ses influences, si on remonte loin dans le temps, figure la littérature classique du XVIIe siècle. Il s’est nourri des « Mémoires » du Cardinal de Retz qu’il a lu et relu. Il était très attaché à cette littérature fondée sur l’ordre, la vérité, la raison. Je crois que pour Nimier, le roman c’est une aventure ; une aventure à la recherche d’un ordre. Après la littérature du XVIIe donc, la grande figure qui émerge ensuite va être Alexandre Dumas, Nimier a d’ailleurs écrit un « D’Artagnan amoureux » absolument remarquable. Dumas incarne pour lui beaucoup de choses : à la fois un romancier qui a embrassé l’histoire de France et quelqu’un qui a créé un mythe avec « Les Trois mousquetaires ». On se rapproche ensuite du XXe siècle où, avant toute chose, même si l’on évoquait Morand et Chardonne, il y a pour Nimier George un certain Bernanos. N’oublions pas que tous les hussards subissent l’influence de Stendhal, qui incarne justement cette liberté d’esprit, de raconter.

Pierre-Guillaume de Roux, hussards, Blondin, Nimier, Laurent

Jacques Laurent chez Bernard Pivot en 1989 ©INA

Ce livre donne l’impression d’une forme de manifeste…

C’est une forme de manifeste, c’est vrai. On veut dire aux jeunes générations « Lisez-les ! Lisez les hussards ! » Ils sont modernes et apporteraient beaucoup, aujourd’hui.

De quel oeil voyez-vous les néo-hussards ?

Justement, on a aussi fait ce livre pour se démarquer des néo-hussards. Je crois qu’il n’y a pas grand-chose à voir entre Nimier et des plus jeunes qui revendiquent cet héritage aujourd’hui. Ils me semblent très très loin du talent, de la profondeur et de la multiplicité que ces gens-là ont pu incarner à un moment donné. J’ai l’impression que ces néo-hussards ont revendiqué une forme de frivolité qui n’était que de l’écume par rapport à ce qui symbolisait les hussards. Ils n’ont retenu que la frivolité alors que ce n’était pas du tout ce que les hussards incarnaient profondément. Je ne veux pas les confondre.

Y a-t-il des écrivains parmi les hussards que vous considérez comme en deçà du niveau général affiché par ce mouvement ?

Déon m’intéresse beaucoup moins. Je trouve qu’il n’incarne pas au même degré cette école du style que nous évoquions tout à l’heure. D’ailleurs Bernard Frank ne le citait pas dans son texte. Je le mets un peu à part. Pour moi il y a trois hussards fondateurs et historiques : Nimier, Laurent et Blondin.

Ce sont des écrivains prolifiques. On a l’impression qu’ils pouvaient écrire sur presque tous les sujets…

Blondin a été un merveilleux chroniqueur sportif. Chroniques où se mêlaient justement ses influences historiques, littéraires, qui en faisaient quelque chose d’inouï. On oublie que Blondin était également un formidable critique, un formidable écrivain. On retrouve ce goût pour le sport chez Jacques Laurent, également. On oublie aussi que Nimier a beaucoup travaillé pour le cinéma. Notamment aux côtés de Louis Malle où il écrit le scénario d’Ascenseur pour l’échafaud. Il a adapté « Les Grandes personnes » tiré de son roman « Histoire d’un amour » avec Jean Valère. Il a aussi travaillé pour Antonioni. Le cinéma a beaucoup compté pour lui.

Vous disiez tout à l’heure que cet état d’esprit « manque ». Pourquoi ?

Je trouve que l’on est dans une époque très conventionnelle, où les gens ont facilement peur. Peur d’affirmer une opinion, peur d’affirmer des idées, peur d’écrire ceci. Les gens sont pétris de conformisme et de trouille et ça rend la période formidablement pesante. Et du coup je trouve que l’on manque d’esprits libres, généreux, d’esprits capables de pousser un grand coup de pied dans la fourmilière. Et à cet égard, le ton provocateur d’un Jacques Laurent, d’un Roger Nimier ou même d’un Blondin, qui était plus discret, manque cruellement. Patrick Besson a été l’un des rares a avoir hérité de cet esprit frondeur. Il est souvent courageux et il continue d’incarner quelque chose qui appartenait aux hussards.

Pierre-Guillaume de Roux, hussards, Blondin, Nimier, Laurent

Antoine Blondin et son carnet. Une histoire d’amour

Parlons maintenant de votre activité d’éditeur. Lancer sa maison d’édition aujourd’hui, ce doit être un combat !

Ça a été un combat, en effet. Il se trouve que j’ai passé huit ans aux éditions du Rocher, où j’étais directeur éditorial. La maison a ensuite été vendue en 2005 par Jean-Paul Bertrand qui était l’âme. Ensuite, ç’a été racheté par le groupe Hersant et on a assisté à des changements progressifs et je dirais, à partir de là, à une véritable dérive. À partir de ce moment-là, je n’avais plus rien à faire là-bas, j’ai annoncé mon départ et s’est posée à moi la question « Comment je vais poursuivre le travail d’éditeur ? ». Ou bien j’essayais de me réintroduire dans le circuit classique en prenant un poste de directeur éditorial dans un groupe, mais au vu de l’uniformisation des choses, vu comment une certaine forme d’académisme s’est emparée de tous ces groupes, je ne me voyais pas trop poursuivre de ce côté-là.  Il y avait donc l’autre option de créer sa maison d’édition, option évidemment très difficile, mais pour moi le gage d’une véritable indépendance et la possibilité de continuer à mener ce qui est un vrai travail d’éditeur : la découverte. Publier de nouveaux auteurs, les accompagner, poursuivre un vrai travail à l’étranger et faire cela dans une vraie liberté d’esprit. Et là aussi, on subit le poids des régimes qui est effrayant. Si on veut casser cela, il n’y a qu’une chose à faire aujourd’hui c’est d’être complètement indépendant, libre, et je dirais décalé, un peu marginal par rapport à certains cadres de l’édition française. J’ai sauté le pas, j’ai d’abord passé deux ans à rechercher des actionnaires prêts à me suivre dans ce nouveau combat, en adhérant évidemment au projet que je leur proposais. Et c’est comme ça que s’est lancée la maison.

 Cela fait combien de temps maintenant que vous publiez ?

J’ai commencé à publier au printemps 2011. Nous ne sommes que deux à travailler ici, en toute indépendance. Et je crois  aussi, par les temps qui courent, au vu des difficultés, c’est le gage de la pérennité : des effectifs très légers pour pouvoir continuer à mener à bien un travail d’éditeur.

J’ai rencontré Gérard Berreby qui me disait « je refuse souvent des bons livres ». Qu’est-ce qui fait que vous, vous refuseriez un bon livre ?

Il peut arriver en effet que l’on soit amené à refuser ce qui nous apparaît comme un bon et beau livre. S’il est un peu décalé par rapport à l’idée, l’image que l’on se fait de sa propre maison. Forcément il y a une sensibilité. Et disons que c’est comme un petit univers en soi. On peut être amené à dire « Non » parce qu’un livre n’entre pas tout à fait dans notre mouvance.  D’autant que nous sommes dans une période très difficile et notamment pour tout ce qui touche à la fiction française. On est aussi limités par le nombre de titres que l’on publie dans une année.

Pierre-Guillaume de Roux, hussards, Blondin, Nimier, Laurent

La couv’

Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui subsistent des chefs d’œuvres oubliés ?

Contrairement à ce que disent de nombreuses personnes, il y a aujourd’hui, je pense, un certain nombre de chefs d’œuvre qui dorment dans les tiroirs. Comme il y a de grands livres qui paraissent et que personne ne lit. Parce que la curiosité intellectuelle a forcément diminué par les temps qui courent et que la critique a tendance à jouer le jeu du parisianisme, à renvoyer l’ascenseur aux gloires éphémères qui sont en place. Et pendant ce temps-là, les livres d’inconnus qui devraient être repérés ne le sont pas, car les critiques ne font pas leur travail. Au lieu d’aller vers les inconnus quand ils recoivent les ouvrages, ils se précipitent sur ceux-dont-on-doit-parler. Et puis ceux qui sont exclus dès le départ parce qu’ils n’ont pas fait parler d’eux ont simplement leurs livres pour se défendre. C’est un des principaux problèmes aujourd’hui.

Pensez-vous qu’on veut la peau des écrivains de droite ?

Je dirais que ce que nous a montré l’affaire Richard Millet c’est qu’on a perdu cette tradition française du pamphlet. On ne peut plus écrire de pamphlets dans ce pays ! Ça a l’air d’être devenu insupportable à ceux qui croient faire la littérature, qui jouent aux critiques et qui incarnent le milieu de l’édition et de la critique. Le pamphlet a l’air de les rendre fous alors que c’est quand même une tradition française. Dans le pamphlet se sont révélés des écrivains admirables comme Léon Bloy, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Bernanos et un certain nombre d’autres. Je pense que cette tradition doit pouvoir continuer à s’incarner. Qu’est-ce qui se passe dans ce pays pour que l’on ne puisse plus prendre sa plume pour exprimer une indignation, pour poser des questions avec force, énergie voire provocation ? Par définition, quand on écrit un pamphlet on grossit le trait, on exagère, c’est pour mieux tenter de faire éclater certaines vérités. Vous imaginez un Léon Bloy, aujourd’hui ? Il aurait cinq procès par jour. Et un Maurras, un Daudet ? Déjà qu’ils avaient quelques procès à leur époque…Ces gens-là ne pourraient plus s’exprimer.

Infos pratiques :

Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit hussard, Ouvrage collectif, Éditions Pierre-Guillaume de Roux

256 pages – 27€

Disponible depuis septembre 2012

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1 Commentaire

  1. AGARIC 3 décembre 2013 à 8 h 46 min

    Dommage que PG de Roux n’évoque pas Béraud écrivain de talent qui fut aussi pamphlétaire et quel ! D’accord, on ne peu pas tous les citer, surtout les sulfureux… Bien sur le trépied des Hussards, comme celui de la mitrailleuse, c’est Nimier-Laurent-Blondin. Déon, c’est autre chose et pour ma part, je ne m’y attarde guère.
    Au passage -et puisque Antoine fut un compatriote (à cause de Linards) je recommande la biographie de Blondin d’Alain Cresciucci, chez Gallimard, un bon livre.

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