DOSSIER. Crise en Grèce : portrait du lourd quotidien enduré par la population grecque

Publié le 21 août 2015 - 18h13 par Benjamin Aleberteau

CRISE GRECQUE. Le 1er janvier 1981, la Grèce adhère officiellement à la Communauté Economique Européenne. L’entrée du pays dans cette organisation, considérée comme l’ancêtre de l’Union Européenne, fut acceptée après de longues hésitations. Pourtant liée par un accord sur le marché commun depuis 1961, la Grèce, en situation économique et politique instable (la dictature des colonels de 1967 à 1974, puis le problème sur les règles de politique agricole commune), voit son processus d’adhésion ralentir jusqu’en 1981.

La BCE, accompagnée du FMI et de la Commission Européenne, forment la troïka ©AFP

La BCE, accompagnée du FMI et de la Commission Européenne, forment la troïka ©AFP

Lors de la création d’une monnaie unique en 1999, c’est de nouvelles interrogations qui se posèrent pour les membres de l’Union Européenne. Est-ce que ce pays, l’un des plus pauvres de ce « club de riches », peut prétendre bénéficier de l’Euro ? Certains critères furent fixer par le traité de Maastricht, obligeant notamment d’avoir un déficit public réduit à 3% du PIB et une inflation ne dépassant pas 2,7%.

Deux ans plus tard, au moyen de statistiques erronées qui validaient les conditions, le feu vert pour la Grèce fut obtenu et la monnaie s’instaura sur le territoire. Depuis cette date, la controverse sur la place de la Grèce dans la zone euro ne fit que s’accentuer, jusqu’à encore aujourd’hui avec l’inévitable crise grecque.

En 2011, puis en 2012, les pays de la zone euro – accompagnés du FMI – tentèrent de sauver la Grèce pour éviter une contamination de la crise en Espagne et au Portugal, au moyen de deux plans d’aides économiques aboutissant sur des prêts de centaines de millions d’euros. En contrepartie de ces crédits, le pays de 11 millions d’habitants s’engageait à adopter certaines mesures dont l’application est surveillée strictement par les bailleurs ; c’est alors le début de la politique d’austérité. Face à ces contraintes visant à réduire le déficit du pays, la population grecque en essuie les lourdes conséquences.

En tant que première victime, le peuple grec s’oppose majoritairement à la politique de rigueur. Le parti de gauche radicale Syriza, fondé en 2004, séduit le pays jusqu’à devenir favori dans les sondages en 2014. Dirigé par Alexis Tsipras, le parti confirme l’exaspération de la population grecque lors des élections législative de l’année suivante : avec 36,3% de voix au scrutin, et une quasi majorité au Parlement obtenue, le leader de Syriza Alexis Tsipras devient Premier Ministre.

Celui en qui tous les espoirs de la population ont été placés – il y a maintenant un peu plus de six mois – se lance dans un longue période de négociation avec la troïka (Commission, FMI et BCE).

Négociations en dents de scie

Censée prendre fin en février 2015, l’aide financière dont bénéficiait la Grèce jusqu’à maintenant fut prolongée de quatre mois. Une aubaine pour Alexis Tsipras qui ne fit, en réalité, que retarder l’échéance. Car sans un nouveau plan d’aide, la Grèce ne pourra honorer sa dette de 1,5 milliard d’euro au FMI avant le 1er juillet, et de 3,5 milliard avant le 20 juillet pour la BCE. Insolvable et hostile aux strictes conditions d’un nouveau prêt, la Grèce se voit profiler une sortie de l’Euro. Ce que l’on nomma le « Grexit » fut alors longtemps évoqué, mettant ainsi l’avenir de l’Union Européenne au cœur de cette crise grecque.

Alexis Tsipras a longtemps négocier avec les pays de la zone euro ©Intime/Athen/REX Shutte/SIPA

Alexis Tsipras a longtemps négocié avec les pays de la zone euro. ©Intime/Athen/REX Shutte/SIPA

Pourtant après l’échec des négociations depuis plus de cinq mois, c’est à la suite de l’Eurogroupe du 25 juin que la Commission Européenne, le FMI et la BCE livrent une proposition inédite au gouvernement grec. En échange de nouvelles mesures d’austérité, dont une réforme des retraites et de la TVA, ce plan d’accord assure un nouveau prêt pour la Grèce.

Alexis Tsipras, déterminé à ne pas céder si facilement à la solution de l’austérité, refusa les mesures en proposant un référendum au peuple grec sur la question suivante : « Faut-il accepter le Plan D’accord soumis par la Commission Européenne, la BCE et le FMI lors de l’Eurogroupe du 25 juin ? ». Une semaine plus tard, le « non » l’emporte à 61,31%, relançant ainsi les négociations avec la troika.

Seulement trois jours après l’annonce d’un référendum par Alexis Tsipras, le Premier Ministre déclare à la télévision la fermeture des établissements bancaires du pays et l’instauration d’un contrôle des capitaux. Initialement prévu jusqu’au 6 juillet, lendemain du référendum, cette dramatique disposition se prolongea de deux semaines au plus grand dam du peuple grec.

Face à l’échéance du remboursement du FMI déjà dépassée et celle de la BCE à venir, la Grèce, dans une situation interne très critique, trouve un accord avec les pays de la zone euro le 13 juillet. En reprenant la plupart des mesures proposées par les créanciers le 25 juin – votées et acceptées ensuite par le parlement grec – le pays s’assure d’un prêt de 86 milliards d’euro en 3 ans.

Alexis Tsipras, pourtant en désaccord avec les mesures d’austérités, prend la responsabilité d’un texte « signé pour éviter tout désastre au pays ». Mais en donnant son accord, le Premier Ministre grec a perdu la majorité dont il disposait au Parlement.

Désireux d’une démocratie parfaite pour la Grèce et conscient que le soutien au sein de son propre parti est de plus en plus rare, Alexis Tsipras décide de démissionner le 20 août 2015 ; ouvrant la voie à une nouvelle élection législative. La population doit encore une fois faire un choix. Si la fréquence des urnes laissent à penser que le peuple grec a son destin entre ses mains, il doit pourtant continuer à vivre aux côtés de mesures drastiques qui impactent lourdement sur leur quotidien.

Un grec sur quatre au chômage

Ce chiffre fait froid dans le dos. Totalisant 25% de chômeurs en mai dernier sur une population active d’environ 5 millions d’individus, la Grèce est devenue le pays comptant le plus de sans-emplois sur son territoire, succédant ainsi à l’Espagne dont le chômage atteignait pourtant déjà les 24,8% en 2012. Ce pourcentage représente le double de la moyenne de la zone euro (11,1%).

Il est difficile d’imaginer que ce taux n’atteignait que 7,7% en 2008. Lorsqu’en France, le chômage gagnait 2% en sept ans, du côté grec celui-ci augmentait de 19,6%. En guise de consolation, le gouvernement grec peut malgré tout plaider la récente baisse du taux, qui a atteint un pic historique de 27,9% en septembre 2013.

Evolution du nombre de chômeur en pourcentage de la population active grecque ©Datawrapper/Eurostats

Evolution du nombre de chômeur en pourcentage de la population active grecque ©Datawrapper/Eurostats

Pour cette tranche de 1,2 millions d’individus qui se confrontent en majorité pour la première fois au chômage, la situation est très difficile à vivre. Car si en France, un chômeur touche les allocations en fonction de son salaire journalier de référence, en Grèce le système se base sur une indemnité forfaitaire. Depuis 2012, ce forfait a été rabaissé de 100€, ramenant la somme mensuelle à 360€. Trop juste pour vivre, il est donc légitiment obligatoire pour les grecs de retrouver un travail, et cela dans un maximum d’un an, sous peine de voir disparaître ces allocations.

Ancien intérimaire, Ilias est aujourd’hui chômeur à 30 ans. Chaque jour, il vient à la soupe populaire. « Tous les jours, de nouvelles personnes se présentent. La crise jette à la rue de plus en plus de monde » raconte-il à France Info. Le plus dur pour lui, ce n’est pas son manque d’argent, mais « ce sentiment de ne plus vraiment appartenir à la société grecque ». « Je suis fier d’être Grec, mais parfois, j’ai l’impression que mon pays ne veut plus de moi. »

Chaque jours, de nouveaux chômeurs se présentent à la soupe populaire, comme ici à Athènes. ©Ariane Nicolas / FranceTVinfo

Chaque jours, de nouveaux chômeurs se présentent à la soupe populaire, comme ici à Athènes. ©Ariane Nicolas / FranceTVinfo

Hélas, pour ces « nouveaux pauvres », les chances de reprendre une activité salariale en moins d’un an dans la situation de crise actuelle sont faibles. Les employeurs, qui subissent les conséquences de la crise au même titre que les salariés, sont forcés de faire des économies. Quand une entreprise lutte pour ne pas tomber en déficit, elle est dans l’incapacité d’engager un autre salarié. Aujourd’hui, un bon nombre d’entreprise sont dans cette situation, multipliant ainsi indirectement le chiffre de chômeur de longue durée dans le pays.

Le bouleversement des retraites

Au même titre que les chômeurs, les retraités vivent eu aussi des jours difficiles. Un quart de la population grecque, soit 2,6 millions d’individus, sont à la retraite aujourd’hui. Cette tranche de la population n’est pourtant pas la plus épargnée par les réformes du gouvernement grec.

En Grèce, chaque individu dispose d’une retraite complémentaire s’ajoutant à une retraite principale. Si le total de ces deux retraites ne dépasse par la barre symbolique des 700€, alors l’Etat verse une aide supplémentaire en dizaine d’euro. Depuis 2010, ces pensions ont été largement réduites par le gouvernement.

Les réductions ont diminué de 15% pour les retraites inférieures à 500€, à 44% pour les retraites supérieures à 3000€. Aujourd’hui, la moyenne d’une pension alimentaire avoisine les 950€. Plus généreuse que l’allocation chômage, cette somme d’argent qui varie selon les individus, peut malgré tout apparaître comme insuffisante vis à vis des nombreux frais liés à la santé et à la vieillesse auxquels doit répondre le troisième âge.

Lors de la fermeture des banques, les retraités se sont présentés en masse devant les banques.

Lors de la fermeture des banques, les retraités se sont présentés en masse devant les banques.

Nikos est un retraité grec. Interrogé par Le Monde, l’homme de 72 ans disposait d’une retraite de 2 450€ avant 2010. Mais depuis cette date, la retraite de Nikos a lourdement été rabaissé, l’obligeant à changer son mode de vie qu’il a toujours conservé :

« Aujourd’hui, je touche 1 425 euros, soit une baisse de près de 42 %. Évidemment, par rapport à mes concitoyens qui survivent avec moins de 700 euros [par mois], je suis encore très privilégié » rappelle-t-il. « Mais après avoir bossé toute ma vie, j’avais fait mes comptes pour vivre ma retraite d’une certaine façon. C’est toute notre vie qui s’est brutalement rétrécie au moment où nous pensions pouvoir en profiter. »

En ces temps difficiles, un bon nombre de retraités grecs ont vu leur retraite baisser, parfois de moitié, bouleversant ainsi leur vie quotidienne. Certains retraités sont contraints de vivre avec moins de 500€ par mois. Pour ces personnes, la crise est encore plus brutale.

Des alternatives face au manque d’argent

Certaines solutions apparaissent malgré-tout, afin de permettre aux chômeurs, retraités ou travailleurs aux faibles revenus de bénéficier d’un « plus » à la fin du mois. Le travail non déclaré est la solution la plus courante. Communément appelé « travail au noir », ce phénomène illégale émerge proportionnellement à la courbe du chômage.

Selon la Confédération générale des travailleurs grecs, ce fléau représente 70% à 80% des salariés sur le territoire. Les contrôles, censés décourager le développement de cette pratique, restent difficilement mis en place par l’Etat qui peine à trouver les moyens nécessaires (160 000 fonctionnaires ont été licencié ou non remplacé depuis 2010).

Si la certains des chômeurs grecs choisissent l’illégalité pour pouvoir vivre, d’autres optent pour un choix différent : l’exil. Aujourd’hui, plus de la moitié des jeunes sont au chômage. Hélène, jeune grecque de 11 ans, vit en Grèce toute l’année. Si elle est encore jeune pour penser à son avenir professionnel, elle évoque malgré tout à WorldZine la situation à travers son grand frère et sa grande sœur :

« Mon frère va à Athènes pour le travail, il est journaliste, et ma sœur travaille dans une école. Ils ont eu la chance de trouver leur emploi avant la crise. Je pense que c’est dur pour les jeunes de rentrer sur le monde du travail aujourd’hui. Comme on est en crise, les entreprises ont du mal à payer leurs employés, ils ne vont pas prendre de nouveaux salariés ».

Pour les jeunes restés au pays, la situation est difficile. ©AFP / Louisa Gouliamaki

Pour les jeunes restés au pays, la situation est difficile. ©AFP / Louisa Gouliamaki

Pas d’enfant à charge, pas d’obligation vis à vis du logement, et dans la plupart des cas, pas de travail ; rien ne retient les jeunes en Grèce aujourd’hui. C’est pour cela que certains choisissent l’exil. Interrogé par France Info, Nicolas fait parti de ces personnes parties à l’étranger. A la suite de l’obtention de son diplôme de cuisine, le jeune homme de 25 ans quitte la Grèce pour rejoindre le Royaume-Uni. Selon ses amis, il a fait le bon choix. Lui même se dit heureux de sa situation :

« En Grèce, après les cours, je travaillais cinq heures par jours pour 15 euros. Ici, je gagne 400 ou 500 euros par semaine ». Comme beaucoup d’autres expatriés, Nicolas devient une aide financière pour sa famille restée au pays ; dans son cas, sa mère à la retraite : « Elle est trop fière pour me demander de l’argent, mais elle souffre encore plus que quand elle travaillait. Alors je lui envoie 100 ou 200 euros de temps en temps. Cela ne représente que deux jours de travail pour moi, mais, pour elle, c’est beaucoup. »

Baisse des salaires et toujours plus de dépenses

« Le cercle vicieux de la pauvreté est belle et bien enclenché ». Kostas, gérant d’une PME à Athènes, est catégorique. Selon lui, l’augmentation des charges et des impôts directement prélevé à la source sont tels que les revenus du secteur privé baissent, tandis qu’à côté les dépenses du foyer augmentent. « Tout le monde est logé à la même enseigne » déclare-t-il en conclusion de son témoignage publié dans Le Monde.

Depuis 2008, les salaires des travailleurs grecs ne font en effet que baisser. Face à la crise, les impôts augmentent, provoquant ainsi une diminution des revenus de 20% sur six ans. Dans la fonction publique, les salaires ont aussi fortement baissé. Les 13 et 14ème mois ont été de plus supprimés suite au premier plan de relance.

Et comme un problème n’arrive jamais seul, cette baisse des revenus est vite suivie par l’augmentation des dépenses de la vie quotidienne. Si aujourd’hui, le coup global des produits sont majoritairement en hausse, c’est en raison de l’évolution de la TVA. Comme évoqué ci-dessous par le tweet d’une internaute grecque, la TVA en Grèce fut augmentée à cinq reprise en dix ans sur les denrées périssables.

Le 20 juillet dernier, une nouvelle augmentation de la TVA voyait le jour, à la suite de l’accord sur le troisième plan d’aide à la Grèce. Cette hausse a des répercussions sur plusieurs types de dépenses quotidiennes telles que le tabac, les préservatifs, les courses de taxis, les transports funéraires, ou bien l’alimentation.

Dans le secteur de la restauration, une assiette pourra facilement s’élever à 70 centimes au dessus de son prix initial, tandis qu’un sandwich gagnera 20 centimes en plus. Vu d’un pays moins touché par la crise que la Grèce, ces quelques dizaine de centimes peuvent paraître dérisoires. Pourtant, pour la majorité de la population, ces centimes ont une importance capitale. Une hausse des prix signifie moins de clients, et donc une baisse des ventes, ce qui obligent au final les employeurs à licencier.

Lefteris Kiosses, chercheur dans un institut de consommateurs, explique à Euronews ce que cette hausse représente :

« La charge supplémentaire pour les ménages atteindra 650 millions d’euros par an et ça concerne seulement la TVA sur la nourriture. Ca veut donc dire une moyenne de 157 euros par ménage. Et cet argent, les ménages ne l’ont pas”

A cela s’ajoutent de nouvelles charges qui réduisent l’argent disponible pour les dépenses nécessaires à la vie : des nouveaux impôts de solidarité prélevés directement sur la facture d’électricité et un récent impôt foncier unifié baptisé « Envia » (70% des adultes grecs sont propriétaires) venant ainsi alourdir le poids des factures.

Les consommateurs sont pris au piège par les fréquentes réformes de la TVA ©Pawel Dwulit

Les consommateurs sont pris au piège par les fréquentes réformes de la TVA ©Pawel Dwulit

Face à ces charges et ces impôts, il est difficile pour un individu dont le salaire a fortement baissé, de répondre à ses besoins élémentaires. En Grèce, la solidarité familiale est devenue une pratique très courante. Du haut de ses 11 ans, Hélène a observé ce phénomène : « En Grèce, les familles en difficulté ont tendance à se rassembler dans la maison la moins chère. Les enfants adultes vont vivre avec leurs parents » nous confie-t-elle.

Dans un article du Monde, Panagiota affirme quant à elle vivre grâce à cette solidarité :

« Aujourd’hui, à 39 ans, je dépends encore économiquement de mes parents. Même en travaillant cinq jours par semaine et huit heures par jour, mon salaire est de 700 euros par mois, ce qui ne suffit pas pour louer un appartement. Mes amis du même âge sont dans la même situation. »

La crise au quotidien

On a tous vu au moins une fois cette photo symboliquement nommée « L’homme qui pleure », représentant un homme retraité en larme, assis par terre, adossé à la façade d’une des rares banques ouvertes malgré la fermeture nationale. Cette image, forte par la détresse qu’elle dégage, traduit la situation difficile des grecs.

"L'homme qui pleure" s'appelle ©

« L’homme qui pleure » s’appelle Giorgos Chatzifotiadis, il a 77 ans. ©Sakis Mitrlidis/AFP

Depuis le début de la crise, de plus en plus de personnes vivent dans la rues et de nombreuses familles vivent avec un revenu qui les empêche de maintenir une vie saine. Le taux de suicide augmente, les divorces sont de plus en plus nombreux, et les chiffres de la prostitution montent en flèche. Chaque grec vit la crise difficilement et différemment.

Cette « homme qui pleure » se nomme Giorgos Chatzifotiadis. Sur cette image, il apparaît abattu, livret d’épargne et carte d’identité étalés par terre, comme si tout apparaissait inutile. Alors qu’il vient d’essuyer un refus pour retirer de l’argent à la banque, il témoigne auprès du photographe Sakis Mitrolidis (AFP) :

« Je croise mes concitoyens mendiant quelques centimes pour acheter du pain. Je vois les suicides qui augmentent. Je suis une personne sensible. Je ne peux pas supporter de voir mon pays dans cette situation. C’est pour ça que j’étais abattu, plus que par mon problème personnel. »

La fermeture des banques, décrétée le 28 juillet dernier et longue de trois semaines fut un traumatisme pour la population grecque. Pendant cette période, les distributeurs n’étaient disponibles que pour un retrait maximum de 60€ par jour. Les familles ont ainsi dû s’organiser et se serrer la ceinture. Depuis 2008, de nombreux grecs ont dû adopter ce comportement au quotidien, mais lorsque les banques ont fermé, la population entière a été mise à rude épreuve.

Hélène a vécu cette période difficile :

« Pour nous, cela faisait 2 ans que l’on avait mis des économies de côté pour partir en vacances à Corvo (Portugal). Environ deux mois avant la fermeture des banques, nous avons retiré ces économies de la banque pour les mettre dans une boite. Quand les banques ont fermé, on s’est rendu compte que l’on avait plus d’argent et on a utilisé l’argent de cette boite ».

Ne plus aller au restaurant, utiliser le moins possible de carburant, ou éviter les achats n’ayant pas de nécessité vitale, chaque foyer grec tente de faire des économies dans sa vie de tous les jours. Hélas pour les plus pauvres, les économies vont bien au-delà d’une simple privation d’un soir. Pour continuer à payer leur traitement médical, certains grecs ont par exemple pris la décision de ne pas se chauffer l’hiver. D’autres individus, principalement les chômeurs, mangent chaque jour à la soupe populaire, vivant ainsi tristement au crochet de la charité.

La santé amputée

Lorsque que nous demandons à Hélène, jeune grecque de 11 ans rappelons-le, si elle va chez le docteur quand elle est malade, sa réponse détonne par son évidence.

« Je ne vais pas chez le docteur. Ma mère s’y connaît un peu en médecine, elle me donne un médicament quand je suis malade. Quand c’est plus grave, on va à l’hôpital, mais là on doit payer, et nous ne sommes pas sûr de voir un médecin ».

En Grèce, beaucoup de personnes quelque soit leur âge, sont dans la même situation qu’Hélène. Face aux restrictions budgétaires sur les assurances maladies, les patients doivent en majorité payer leurs soins sans être remboursés. Beaucoup de grecs n’ayant pas les moyens préfèrent éviter les dépenses chez le docteurs et se soigner eux même. Lorsque la situation devient grave pour un malade, les hôpitaux restent un recours, malgré une crise sanitaire totale.

Aujourd'hui, plus de 3 millions de grecs sont privés d'assurance maladie. ©Louisa Gouliamaki / AFP

Aujourd’hui, plus de 3 millions de grecs sont privés d’assurance maladie. ©Louisa Gouliamaki / AFP

Faute de moyens à la suite des coupes drastiques du gouvernement dans le budget de la santé, les hôpitaux sont dans l’incapacité d’acheter des médicaments et du matériels médicales. Les établissements ont donc mis en place un forfait hospitalier de 5€ à l’entrée pour les consultations médicales. En plus de cela, chaque examen complémentaire est facturé aux patients, empêchant l’accès au soin à la totalité de la population.

Comme toutes dépenses publiques, le budget de la santé a été diminué considérablement à hauteur de 40%. En 2010, plus de 2000 lits ont été supprimés. Parallèlement à cette crise, le taux de contaminations augmente de manière importante. Les campagnes de prévention, par manque de moyens, sont de moins en moins respectées, et certains vaccins ne sont pas remboursés par l’Etat. A titre d’exemple, le pack complet de vaccins pour la jeune enfance coûte 230€ non remboursés.

L’exaspération d’un lendemain incertain

Aujourd’hui, le quotidien de la majorité des grecs consiste à anticiper. Les revenus peuvent à tout moment être diminués, les salaires sont souvent versés en retard, et le taux de chômage rappelle qu’une perte d’emploi survient rapidement. Face à ces nombreux imprévus, l’avenir apparaît incertain. Souvent nommée de « sacrifiée », l’actuelle génération grecque n’arrive pas à se projeter dans un futur terni par ces interminables mesures d’austérités.

A cette pesante situation se mêle l’exaspération de la population. Les manifestations, nombreuses à travers tout le pays, reflètent en partie la colère du peuple grec.

De plus en plus de manifestations contre l’austérité sont organisées en Grèce. ©Alkis Konstantinidis / Reuters

De plus en plus de manifestations contre l’austérité sont organisées en Grèce. ©Alkis Konstantinidis / Reuters

La crispation de la population apparaît aussi dans les urnes. Le succès de Syriza aux législatives de janvier 2015 en est une preuve. Le parti dont le programme était essentiellement axé sur la lutte contre l’austérité, a séduit la population exaspérée par la crise. Le résultat du récent référendum, refusant le plan d’aide proposé par les créanciers, a prouvé une nouvelle fois le ras-le-bol du peuple grec. Pourtant, même si la majorité des votants refuse de devenir « esclave de l’union », un peu plus de 39% accepte malgré tout le plan proposé par l’Europe.

Une société inégale mais touchée à tous les étages

Comme la plupart des sociétés modernes, le peuple grec se divise en plusieurs classes sociales. En période de trouble financier, ce sont d’abord les plus pauvres qui sont touchés, puis au fur et à mesure des années, la crise affecte de plus en plus de monde. En Grèce, cette situation s’applique. Malgré une baisse du niveau de vie, un foyer vivant, par exemple, avec deux salaires avant la crise est moins touché qu’un foyer au plus faible revenu. Plus le revenu est élevé, et plus le « matelas » en cas de baisse d’argent amortira les répercussions sur la vie quotidienne.

Capitale du pays, Athènes représente le meilleur côté de la crise. Pour Hélène, qui vit dans le sud du pays, la capitale est différente des autres villes. Là bas, les restaurants et les magasins sont remplis, et les plages sont recouvertes de monde. Cette différence s’explique en partie grâce au tourisme, qui se concentrent majoritairement sur la plus grande ville du pays. Les activités, elles aussi plus présentes sur la capitale, développent l’économie de la région, marquant une frontière avec les autres villes.

Le tourisme à Athènes reste une source économique conséquente pour le pays ©athensatticalive

Le tourisme à Athènes reste une source économique conséquente pour le pays ©athensatticalive

En guise de dernier exemple, les clubs de foot grecs font office d’une métaphore de la situation du pays aujourd’hui. D’un côté, on retrouve les grands clubs grecs tel que l’Olympiakos ou le Panathinaikos, qui peuvent malgré la crise verser des salaires à six chiffres tous les mois. De l’autre côté, la majorité des clubs sont en difficulté pour la rémunération de leurs joueurs, et tentent de se maintenir au plus au niveau le plus longtemps possible.

Comme les clubs de foot, chaque individu et foyer affronte la crise d’une manière différente selon son revenu. Les habitants grecs ne vivent pas tous dans la rue, pour autant, ils ne vivent pas dans des villas au bord de la mer. Les grecs disposent en majorité d’un logement, et vivent chaque jour du mieux qu’ils peuvent, en conservant dans un coin de leur esprit, l’espoir que cette crise interminable aura un jour une fin.

Benjamin Aleberteau

Rédacteur TV/Médias et Sport à WorldZine, chroniqueur radio.

Rédacteur TV/Médias et Sport à WorldZine, chroniqueur radio.

Réagissez en postant un commentaire