Chien fou

"Germaine Krull. Un destin de photographe"
Du 2 juin au 27 septembre 2015 au Jeu de Paume, à Paris.

« Chien fou » : c’est ainsi que l’avait surnommée une de ses amies de jeunesse ; à cause de sa chevelure désordonnée, mais aussi de cette liberté dont sont doués ceux qu’on a laissé pousser… comme herbes folles. Elle devait se reconnaître dans ce surnom, puisqu’elle l’a choisi pour titrer le premier livre qu’elle a publié sur sa jeunesse en 1934.
Germaine Krull est née en 1897 à Wilda-Poznan à l’ouest de la Pologne – alors territoire allemand. Son père, ingénieur instable et fauché, amène la famille à déménager souvent, dans toute l’Europe, y compris à Paris en 1906. En 1915-1916, elle étudie la photographie dans une école de Munich vidée de ses étudiants masculins – c’est la guerre. Ses premières photographies, consacrées aux nus de femmes, évoquent cette période où les élèves se prenaient pour modèles les unes des autres. Elles ont l’audace, aussi, de suggérer l’ambiguïté, la sensualité, l’érotisme de cet entre soi féminin.
En 1919, le « chien fou » s’engage activement dans la révolution spartakiste. Arrêtée puis emprisonnée en 1921 dans la prison de la Loubianka, à Moscou, après être venue assister au Congrès de la IIIe Internationale, elle quitte l’URSS désenchantée de la cause bolchevique.
C’est à Paris, où elle s’installe en 1926, qu’elle démarre vraiment sa carrière. Son compagnon le cinéaste Joris Ivens, rencontré à Berlin trois ans plus tôt, l’aide à ouvrir un studio de photographe de mode. Sa carrière sera cependant celle d’un « reporter », ce « témoin de tous les jours », immergé dans le monde, sans lequel selon elle il ne saurait y avoir de « vrai photographe ». Ce métier est en train de s’inventer et elle en est une pionnière, avec quelques autres photographes d’avant-garde (dont André Kertesz), dans le magazine d’actualité Vu, entièrement illustré de photos, qui l’engage dès sa création, en 1928.
 Lucien Vogel, le fondateur de Vu, a remarqué les « fers » de Germaine : ces multiples clichés fruits de sa fascination pour l’architecture métallique (ponts, silos, hauts-fourneaux…).  Il lui commande un reportage sur la Tour Eiffel « dans toute sa force » – c’est le titre. Sur l’une de ces photographies, l’ombre immense et noire de la Tour, vue du haut et projetée sur les arbres du Champs de mars, saisit.
Mais Germaine Krull ne s’intéresse pas qu’au métal. Ces hommes et ces femmes qui dorment sous les ponts de Paris et vivent, le jour, de mendicité, les ouvrières, les vendeuses de grands magasins ou les marchands des Halles captivent son regard. Et c’est la grande ville de l’entre-deux guerres, non seulement Paris et sa banlieue (les bords de Marne l’été, les « Manouches » de Bagnolet), mais Marseille, cités peuplées, qui nous apparaissent dans ses photographies.
On retiendra de ces images un corps de garçonnet couché en chien de fusil au pied d’un arbre, sur un quai de Paris, casquette vissée sur la tête, la tête elle-même reposant sur un maigre ballot (1927). Une « Manouche » debout près d’une roulotte, face à la photographe, bébé calé au creux d’un bras, regard inquisiteur et main dans les cheveux (mars 1930). Les ondulations à peine imaginables du corps du danseur Noir-Américain Earl Tucker qui, mimant la danse du serpent à sonnette, « ensorcellait » Paris en juillet 1929 (Vu, juillet 1929). Cette ruelle sombre de Marseille pleine d’enfants, de linge aux fenêtres et de vieux prenant le frais sur le pas de leur porte. Cette ouvrière en pardessus noir adressant un sourire timide à la photographe, mains croisées sur le ventre, tenant un cabas.
Les mains, autre obsession de la photographe. « La chose la plus étonnante chez un être humain », dit-elle après l’une de ses rencontres avec Colette. Mains de travailleuses à l’usine, mains d’écrivains, mains d’anonymes. Des mains qui font autant portrait que le visage, comme sur cette photo de Cocteau prise en 1929, doigts barrant la face comme une grille, un voile opaque –pourtant évocateur ; la main, révélateur autant qu’énigme.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Germaine Krull met son talent au service de la France libre. En 1942 on lui demande de fonder à Brazzaville le service de propagande photographique. Elle rejoint Alger un an plus tard comme reporter, accompagne le débarquement dans le Midi, photographie la bataille d’Alsace. La guerre d’Indochine la conduit en Asie, où elle épouse ses dernières grandes causes politiques – la dernière étant celle des Tibétains. Tombée malade, c’est finalement en Allemagne, chez sa sœur, que le « chien fou » retourne, et meurt.

Par Juliette Rigondet