Un simple Homo sapiens

Baruch Arensburg, anthropologue à l’université de Tel-Aviv en Israël. L’Europe est le seul continent pour lequel les paléontologues distinguent deux espèces d’hommes différentes à la même époque : Neandertal et Cro-Magnon. Mais cette taxinomie est-elle justifiée ? Peut-être Neandertal n’était-il qu’un Homo sapiens un peu particulier.

Voici l’entretien que l'anthropologue Baruch Arensburg, anthropologue à l’université de Tel-Aviv en Israël, nous avait accordé en 2006.

Pourquoi Neandertal est-il traditionnellement classé comme une espèce différente d’Homo sapiens ?

Baruch Arensburg : D’après la théorie classique, Homo erectus quitte l’Afrique il y a environ 1,8 million d’années pour l’Asie et l’Europe. Il y a 300 000 ans, il commence à évoluer pour donner naissance à deux lignées distinctes : Homo sapiens, en Afrique et en Asie et Homo neanderthalensis, en Europe. La plupart des archéologues et des anthropologues classent ce dernier type humain dans une espèce distincte, en raison de ses traits anatomiques différents de ceux d’Homo sapiens : un crâne volumineux et allongé, une face projetée vers l’avant, un menton absent, un front fuyant, des bourrelets sus-orbitaux proéminents, une carrure robuste, une petite taille, des membres courts, etc. Selon les tenants de cette taxinomie, Homo erectus aurait évolué de façon définitive vers Homo neanderthalensis durant la dernière glaciation du Quaternaire, il y a environ 90 000 ans. Isolé en Europe, il aurait développé des caractères morphologiques spécifiques en raison d’un faible brassage génétique et de son adaptation au froid. Plusieurs fossiles présentant ces traits néandertaliens « classiques » ont été retrouvés en France, en Belgique en Italie, en Allemagne. Et d’autres, un peu différents, ont également été découverts en Syrie, en Irak, en Ouzbékistan et en Israël, dans des grottes du mont Carmel, comme à Amud et à Kebara. Ils y ont vécu, il y a 60 000 à 45 000 ans.

Des restes de Neandertal ont été retrouvés en Europe, d’autres au Proche-Orient. Comment interpréter cette distribution ?

B. A. Selon les partisans de la thèse classique, quelques néandertaliens européens auraient immigré au Proche-Orient. Le problème : dans les années 1930, le squelette d’une femme présentant tous les traits propres aux Neandertal d’Europe a été découvert en Israël, à Tabun, l’une des grottes du mont Carmel. Or, elle était âgée… de 120 000 ans ! Une datation qui contredit la théorie traditionnelle : comment affirmer que les néandertaliens classiques sont apparus il y a 70 000 ans, alors qu’ils étaient déjà présents au Proche-Orient 50 000 ans auparavant ?

Où les Neandertal seraient-ils donc apparus ?

B. A. L’histoire de Neandertal peut être retracée d’une façon bien différente. Je pense qu’Homo erectus a traversé Israël pour rejoindre, d’Afrique, l’Europe et l’Asie. À cette période, Israël formait un « couloir » entre les trois continents. Les grottes du pays fournissent des preuves claires de ce passage : plusieurs restes humains, vieux de 1,7 million d’années, de 700 000 ans, de 300 000 ans, de 120 000 ans, jusqu’à aujourd’hui, y ont été retrouvés. Les grottes de Qafzeh, au sudest de Nazareth et de Skhul, sur le mont Carmel, ont révélé des ossements d’Homo sapiens archaïque, âgés de 92 000 et 100 000 ans. Une datation proche de celle du squelette de Tabun, géographiquement voisin. D’ailleurs, que ce soit en Syrie, au Liban, en Irak ou en Israël, de nombreux vestiges d’Homo sapiens ou de squelettes présentant des caractéristiques néandertaliennes ont été découverts, presque côte à côte. Or, quelle que soit l’anatomie des ossements humains retrouvés, on sait que ces premiers hommes partageaient la même culture : la culture moustérienne, qui se traduit, entre autres, par la fabrication d’outils en pierre avec des méthodes très perfectionnées, et par des relations sociales organisées.

Suggérez-vous que Neandertal et Homo sapiens ne forment qu’une seule espèce ?

B. A. Oui, Neandertal n’est, pour moi, qu’une sous-espèce d’Homo sapiens. La preuve : si l’on plaçait sur une table tous les outils fabriqués par les moustériens et que l’on demandait aux préhistoriens les plus avertis de déterminer lesquels ont été taillés par Homo sapiens et lesquels par Neandertal, ils nous répondraient qu’il est impossible de trancher. Ces deux types d’hommes partageaient la même culture. Seulement, certains d’entre eux étaient plus robustes, d’autres plus graciles ! Leur mode de vie similaire prouve aussi qu’Homo sapiens et Neandertal ne formaient qu’une seule population : tous enterraient leurs morts et employaient le feu, par exemple. Toute cette organisation suggère que ces hommes communiquaient entre eux, par la parole. Neandertal possédait cette capacité. Avec Anne-Marie Tillier, du CNRS, à Bordeaux, nous avons trouvé, en 1985, un os hyoïde* appartenant à un squelette de type néandertalien, dans la grotte de Kebara, en Israël. Cet os, similaire à celui des Homo sapiens, prouve que Neandertal pouvait accéder à un langage articulé [1].

Pour vous, l’Europe constitue tout de même le centre néandertalien ?

B. A. Oui. Des traits anatomiques néandertaliens sont d’abord apparus en Israël, mais plus les hommes se rapprochaient de l’Europe, plus ces caractères étaient nombreux et marqués : c’est une sorte d’évolution géographique et chronologique. C’est au coeur du Vieux Continent, en Belgique, en France ou en Espagne, que l’on trouve le maximum de traits néandertaliens. Une « néandertalisation » s’est opérée de l’Afrique vers l’Europe, en passant par Israël. Les Neandertal ne sont donc pas « nés » en Europe. Ils ont évolué en se rapprochant de ce continent.

Pourquoi Homo sapiens aurait-il évolué ainsi vers Homo sapiens neanderthalensis ?

B. A.
Il existe de grandes différences climatiques entre Israël et l’Europe : à cette époque, Israël connaît une phase pluviale, mais qui n’est pas aussi froide qu’en Europe. Dès lors, la faune et l’environnement sont très distincts. En Israël, l’homme mangeait des végétaux, en Europe, il se nourrissait plutôt de viande, par exemple. Mais le changement climatique n’est pas la seule cause de cette évolution. Les populations qui partent vers l’Europe se déplacent en petits groupes, et, de ce fait, se reproduisent entre elles. Ainsi, elles connaissent un changement génétique plus marqué en comparaison avec les populations nombreuses. De l’Afrique à Israël, certains groupes demeurent sapiens, d’autres deviennent plus néandertaliens. Cette évolution s’est produite sur une durée de 100 000 à 200 000 ans.

Comment expliquez-vous que l’on ait retrouvé en Europe des fossiles humains possédant des traits prénéandertaliens, datant d’il y a 450 000 ans, comme sur le site de Tautavel, dans les Pyrénées- Orientales, par exemple ?

B. A. La capacité crânienne de l’un des hommes de Tautavel, baptisé Arago 21, est de 1 166 centimètres cubes, un volume plus proche de celui des Homo erectus que des 1 600 centimètres cubes de boîte crânienne de Neandertal. La variabilité anatomique des restes humains retrouvés à Tautavel est extrêmement grande et, bien sûr, certains traits peuvent paraître plus voisins de ceux de Neandertal [2] ou de ceux d’Homo erectus [3]. La même variabilité apparaît chez les anciens Homo sapiens des grottes de Skhul et de Qafzeh en Israël. Je doute donc que les fossiles de Tautavel soient les ancêtres des Neandertal.

Une morphologie différente ne garantit donc pas l’appartenance à une espèce distincte ?

B. A. Tout à fait ! En Israël, beaucoup de vestiges humains de la période moustérienne rappellent à la fois l’anatomie des Homo sapiens, et celle des Neandertal. Dans la grotte de Skhul, sur le mont Carmel, en Israël, par exemple, les restes d’un enfant sans menton, datant d’environ 100 000 ans, ont d’abord fait penser à un Neandertal. Or, le squelette a été exhumé aux côtés d’autres ossements humains présentant toutes les caractéristiques des premiers hommes modernes : les scientifiques en ont alors déduit qu’il s’agissait d’un Homo sapiens. L’absence de menton est un trait caractéristique de Neandertal. La grotte de Kebara fournit un autre exemple de difficulté pour trancher entre Homo sapiens et Neandertal : nous y avons découvert la partie supérieure d’un squelette adulte, excepté son crâne. Or, les ossements sont, ici encore, un mélange : comme les premiers hommes modernes, l’individu possède un menton, mais sa mâchoire est très forte et son bassin présente les traits anatomiques néandertaliens. De ce fait, ce squelette provoque de grandes discussions entre anthropologues. De plus, l’individu affiche aussi des traits uniques, trouvés nulle part ailleurs. Je pense que le squelette n’est pas à classer d’un côté ou de l’autre. Cette hybridation d’Homo sapiens et de Neandertal n’est pas très étonnante : de nos jours aussi, les hommes d’une même population présentent des traits spécifiques et mélangés. Le fait que le squelette de Kebara possède tous ces caractères constitue une preuve de néandertalisation. Et révèle la difficulté de traiter de deux populations différentes ayant vécu ensemble. Ces différences morphologiques ne justifient nullement la création d’une espèce. Elles sont comparables, par exemple, à celles observées entre les Occidentaux et les Pygmées.

Qu’est-ce qui pourrait permettre de trancher définitivement le débat entre vous et les tenants de la thèse classique ?

B. A. La génétique. Tant que les généticiens ne prouveront pas de façon certaine que les Neandertal sont une espèce différente, on ne pourra jamais affirmer qu’ils appartiennent à une autre espèce qu’Homo sapiens. Pour cela, il faudrait connaître les gènes d’Homo sapiens et ceux de Neandertal afin de les comparer et établir si la variation génétique est acceptable ou non. Pour le moment, on ne connaît pas encore vraiment l’ADN d’un Neandertal, car les méthodes ne sont pas assez fiables. Impossible donc d’établir scientifiquement que Neandertal et Homo sapiens sont deux espèces différentes.

L’homme de Flores* et l’homme de la Solo*, contemporains d’Homo sapiens, pourraient-ils être des équivalents asiatiques de Neandertal ?

B. A. Je n’ai pas beaucoup étudié le cas de l’homme de Flores [4]. Ce qui me gène dans cette histoire, ce n’est pas la taille du squelette, mais sa capacité cérébrale : elle est tellement petite qu’elle indique plutôt une pathologie [5]. Il est difficile d’associer ce squelette au genre Homo. Il est admis que les tout premiers hommes possédaient une capacité crânienne de 700 centimètres cubes et, en l’occurrence, 380 centimètres cubes, cela me paraît vraiment trop faible. Même des hommes atteints de maladie ont un cerveau plus grand. Je pense qu’à ce stade des connaissances, il est difficile de le ranger dans une nouvelle espèce. Concernant l’homme de la Solo, qui vivait en Indonésie il y a encore 85 000 ans, je pense que c’est un Homo erectus qui a, lui aussi, évolué de façon un peu différente à cause d’une isolation géographique. De façon générale, tant qu’aucune étude génétique ne prouvera le contraire, je préfère rester prudent quant à la définition d’une nouvelle espèce.

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