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Horizons et debats  >  archives  >  2012  >  N°48, 19 novembre 2012  >  Des coopératives en Espagne comme remède contre le chômage [Imprimer]

Des coopératives en Espagne comme remède contre le chômage

par María R. Sahuquillo/Raquel Vidales

gl. La crise économique et la crise de dettes en Espagne: 25% des gens sont au chômage, et même 52% parmi les moins de 25 ans. Comment est-ce que les gens le vivent, comment essaient-ils de venir à bout de la situation? Il est difficile de se faire une image en lisant les journaux espagnols. Outre le fait que dans toute l’Europe on ne reçoit qu’un seul quotidien espagnol «El País», et même celui-là parfois seulement de la veille, on transmet dans les médias une image de l’Espagne qui ne correspond pas à l’impression d’un visiteur occasionnel.
La cohésion des familles en Espagne est encore très forte, on se serre dans les appartements et l’on prend des sous-locataires. Beaucoup de familles vivent pour une bonne part de la retraite des grands-parents qui date encore des années de vaches grasses. La génération précédente permet à la jeune génération au chômage une vie de consommateurs relativement aisés. L’économie parallèle est bien répandue.
Lorsqu’on entre en conversation avec des Espagnols, on entend dire que ces dernières décennies l’Espagne aurait vécu au dessus de ses moyens, que le boom de la construction avec toutes ses conséquences aurait été excessif. Le mécontentement de beaucoup d’Espagnols concerne avant tout le mauvais gouvernement (sous le socialiste Zapatero, mais aussi le gouvernement actuel du conservateur Mariano Rajoy). Le fait que les réductions des prestations de l’Etat touchent avant tout les plus pauvres, suscite un mécontentement général. L’Espagne est le pays d’Europe où l’écart entre riches et pauvres s’est aggravé le plus ces dernières années. Ce développement a commencé déjà sous le gouvernement socialiste.
Le fait que les coopératives, qui ont dans différentes régions de l’Espagne une tradition de longue date, vivent aujourd’hui un renouveau, peut donner de l’espoir. Les citoyens prennent eux-mêmes leur vie en main.

Le complexe sportif citadin Manuel Santos García dans la localité sévillane de Gerena offre une multitude d’activités. Des cours de natation et d’aquagym dans la piscine chauffée, du basket, du football en salle, du Pilates, de l’aérobic, des danses de salon, du salsa, du merengue, du skating. Et tout cela non pas issu d’une initiative de la mairie étranglée par la crise comme beaucoup d’autres en ce moment, mais grâce à la ténacité de quatre citoyens qui ont fait des efforts pour donner une utilisation à ce terrain; le centre sportif gigantesque avait été construit avec des moyens du plan E et inauguré en 2008 en grande pompe. Mais par manque d’argent, on ne l’avait jamais vraiment utilisé jusqu’à la mi-2010.
Si les services administratifs ne savent rien en faire, nous en faisons quelque chose nous-mêmes, se sont dit ces citoyens. Et ils se sont mis à l’œuvre. Ils ont fondé une coopérative, Aquasport, se sont présentés à un concours ouvert pour recevoir l’adjudication pour la direction de l’entreprise, et en janvier 2011, ils ont mis en route leur projet en transformant les installations en un espace dynamique, ouvert à toute proposition qui sert la population. Aujourd’hui on y célèbre même des fêtes et des anniversaires.

Ne pas attendre jusqu’à ce que l’Etat s’active

L’histoire du centre sportif de Gerena est un exemple qui montre comment les coopératives reprennent diverses fonctions sociales qui ne sont plus accomplies par l’Etat-providence à cause de la crise. Il y a de plus en plus de tels exemples: des services de santé, des soins pour les personnes dans le besoin et les handicapés, des services financiers, dans les domaines de la formation, des énergies renouvelables, des activités culturelles, de l’agriculture … En Espagne il y a 22 171 coopératives, d’après le renseignement de l’association espagnole des entreprises sociales Cepes. Plus que la moitié d’entre elles sont orientées vers les services; des entreprises qui survivront, bien que leur nombre ait diminué en général au fur et à mesure de l’évolution du désastre immobilier qui avait atteint bien des coopératives d’habitation et de construction. «Les coopératives qui sont créées maintenant sont des coopératives de travail, de consommation et d’utilisateurs, ou bien elles sont actives dans le domaine de la formation …», explique Francisco José Martín, spécialiste de l’économie sociale. D’après les indications du ministère du Travail, 223 entreprises de ce genre se sont fondées entre janvier et mars de cette année.
Déjà depuis plus de 100 ans les coopératives font partie de l’économie dans divers secteurs dans le monde entier. Maintenant, en ces temps difficiles, beaucoup d’entre elles offrent des réponses innovatrices aux défis résultant de la crise. «Ce sont des réponses issues de la coopération entre être humains; au lieu d’attendre jusqu’à ce que les autorités présentent des solutions, les citoyens cherchent une solution par leurs propres moyens», analyse Iñigo Bandrés du réseau pour une économie sociale et alternative Reas. «Tout comme après la guerre civile, où beaucoup de villages, qui étaient privés d’éclairage électrique et d’eau courante, ont fondé des coopératives pour leur autosuffisance, ce modèle peut aujourd’hui servir pour compenser les réductions de prestations du gouvernement dans beaucoup de domaines sociaux», confirme Ana Isabel Ceballo, présidente de l’Association des coopératives de consommation en Espagne (UNCCUE).

Une maison de retraite où l’être humain compte davantage que son argent

Le complexe Servimajor n’est pas issu de mesures d’économie, mais pour couvrir un besoin jusqu’alors jamais assumé par les autorités: un village de 3200 habitants, Losar de Vera, dans la province de Cáceres, voulait avoir une maison de retraite. A un moment donné, Santiago Cañades, alors âgé de 74 ans, et un des ses voisins ont eu l’idée de se réunir dans une coopérative et de construire un centre. De plus, il devrait être à leur goût. «Nous avons voulu un bon endroit où nous pourrions aller lorsque nous ne pouvons plus nous débrouiller seuls. Les maisons de retraite privées ne nous conviennent pas. Là, l’argent compte davantage que l’être humain, c’est pourquoi nous avons pensé à un autre modèle», explique Cañades. Un endroit où l’on ne dépendrait ni des autorités ni de ses propres enfants, et où l’on aurait accès à prix coûtant après avoir investi une certaine somme.
Servimajor – entouré d’un jardin et offrant plusieurs fois par semaine les services de physiothérapie et d’un coiffeur – a été inauguré en 2010 avec 124 places. 150 coopérateurs y participent, dont 90 ne sont pas encore à la retraite. Ceux-là peuvent, comme Francisco Martín, 57 ans, et coopérateur numéro 3, mettre leur place à disposition de leurs parents ou du marché. […]

Ouvrir un commerce en temps de crise

Felix Martín, secrétaire général de l’association espagnole des coopératives de consommation, confirme que les coopératives ne comblent pas seulement les lacunes issues de la dégradation de l’Etat-providence, mais offrent en plus une bonne possibilité de pouvoir ouvrir un commerce en période de crise. C’est une manière plus naturelle de le faire, avec plus de soutien parce qu’il y a les coopérateurs. Et cela présente moins de risques», assure-t-il.
Les coopératives bénéficient de quelques avantages fiscaux, tout comme quelques autres formes d’entreprises, mais elles doivent investir une partie de leurs bénéfices dans un fonds destiné à la formation et la formation continue de leurs membres, et dans des activités sociales pour la promotion du système des coopératives. Toutefois, d’après le dire d’experts, on ne peut pas compter sur le soutien public nécessaire. «Il n’y a ni soutien ni politique pour promouvoir l’économie sociale ou les coopératives», déclare Bandrés. En outre, beaucoup de coopératives, ayant assumé des tâches du service public, doivent assister au fait qu’une grande partie des moyens dont ils ont vécu jusqu’à présent ont encore été diminués.
Mais malgré tout, ces coopératives et d’autres résistent aux coups de la crise. D’après des indications statistiques, elles savent mieux faire face que d’autres formes d’entreprise en se serrant la ceinture. «Elles adaptent leurs conditions de travail pour maintenir les postes de travail», explique l’expert de Reas. Ou bien elles essaient même d’en créer davantage. «Nous ne devons pas faire de bénéfices et nous ne sommes pas obligés de rendre des comptes à des entrepreneurs capitalistes. Notre seul but est de réaliser notre salaire de 1200 euros par mois et d’offrir un bon service à la communauté», explique Francisco José Martín, le président de la coopérative d’Aquasport. Pour cette raison, le centre sportif à Gerena peut offrir bien plus d’activités que l’entreprise qui était propriétaire de la concession de 2008 à 2011, et qui s’est bornée à vendre des abonnements et de maintenir l’ordre sur le terrain. Dans l’état actuel, les coopératives surmontent mieux les hauts et les bas de l’économie: l’objectif n’est pas de s’agrandir, mais de résister.
Joan Segarra, chef de service pour les initiatives dans le domaine social de l’association des coopératives de travail de la Catalogne, souligne une autre raison pour laquelle de telles entreprises grandissent en pleine crise: la hausse inexorable du chômage et le travail indépendant comme issue. «Ces derniers temps, tous les séminaires que nous proposons pour conseiller des jeunes entrepreneurs sont pleins. Beaucoup de participants ont perdu leur travail et ont décidé d’en faire le meilleur et de fonder une coopérative», explique-t-il. Et pourquoi une coopérative et non pas une société à responsabilité limitée? «Souvent pour des raisons idéologiques. C’est un bon modèle qui donne la priorité au travail en faveur des êtres humains et non pas au capital. C’est un des principes suprêmes de la soi-disant économie sociale de rejeter les principes du capitalisme qui ont sucité la crise», répond Segarra.
D’après les indications de l’association des coopératives de travail Coceta, de 2009 à 2011, 3083 nouvelles coopératives ont été fondées en créant 28 558 emplois. Une croissance confirmée également par le rapport de l’Organisation internationale du travail OIT, d’après lequel ces entreprises resistent mieux à la crise. Simel Esim, cheffe de service pour les coopératives auprès de l’OIT, cite l’exemple des organisations des finances: «Les banques coopératives ont amélioré leur rentabilité pendant la crise parce qu’elles prennent moins de risques et sont moins orientées vers les bénéfices. Elles ont l’ambition de ne pas geler les crédits, elles essaient de maintenir une certaine stabilité en ce qui concerne les intérêts, et en général leurs conditions de prêts sont plus supportables.»
Les coopératives de consommation ont également vécu une grande croissance ces dernières années. «Pas tellement, ou bien pas seulement en raison de la crise, mais parce que beaucoup de citoyens voudraient avoir accès à des produits qu’on ne trouve pas facilement sur le marché ou qui coûtent trop cher si l’on les achète individuellement», explique le secrétaire général de Hispacoop. Un exemple d’une coopérative fondée récemment est Som Energía. Créée en 2010 à Girona avec 150 membres qui veulent acheter de l’énergie renouvelable à 100% sans rapport avec l’énergie conventionnelle. Aujourd’hui elle compte déjà 3267 coopérateurs et le groupe, à
côté de son travail de commercialisation, a lancé ses premiers projets dans la production.
Quant à Almocafre, il s’agit déjà de vétérans. Cette coopérative de consommation écologique existe déjà depuis 15 ans. Elle s’occupe de la distribution dans l’agriculture écologique et à part la vente directe des producteurs aux 150 membres de la coopérative, ils distribuent aussi à des privés. «C’est une possibilité d’agir de façon écologique avec son panier d’achat, mais aussi de soutenir les entreprises familiales attachées au pays et appliquant des méthodes artisanales», explique l’un des coopérateurs, Miguel Navazo.
Il y a aussi des coopératives mixtes dans le domaine du travail et de la consommation. Comme par exemple Frescoop siégeant à Manresa près de Barcelone. La coopérative a vu le jour il y a moins d’un an. Des paysans du district El Bages se sont réunis et ont cherché des consommateurs qui voulaient acheter des produits frais à prix modeste, «sans intermédiaire qui fait augmenter le prix final et sans être obligé d’aller aux marchés locaux», explique Alba Rojas, représentant de la coopérative. Les achats se font en ligne sur une plateforme Internet et l’on propose divers lieux de rendez-vous où les clients peuvent venir chercher leur marchandise commandée. 120 coopérateurs de consommation et encore 50 autres du côté des producteurs y participent déjà. […]    •

Source: El País du 31/8/12

(Traduction Horizons et débats)