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Les lycéens d'aujourd'hui

Publié par Cap-Education.fr sur 26 Septembre 2018, 18:55pm

Les lycéens d'aujourd'hui ne sont pas uniquement des héritiers inscrits dans une culture familiale, ils appartiennent aussi à une génération immergée dans un environnement qui transforme leur rapport aux institutions : l’École, la Politique ou l’Emploi.

Les lycéens d'aujourd'hui

Dans son ouvrage publié en 1991, François Dubet classe les lycéens en plusieurs catégories : « les vrais lycéens » des établissements parisiens, « les bons lycéens », « les nouveaux lycéens » et les « futurs ouvriers ». Cette distinction se fonde sur le rapport aux études et aux savoirs qui reste d’abord un héritage familial et de classe. Dubet et son équipe ont mis en lumière que les lycéens sont scolarisés dans des établissements qui leur ressemblent. En simplifiant leur approche, on peut faire le même constat aujourd’hui : les enfants de la bourgeoisie fréquentent les lycées élitistes des métropoles régionales et de Paris, les enfants des classes moyennes les autres lycées et les enfants des milieux populaires – surtout les garçons – les lycées professionnels. Depuis vingt ans, la mixité sociale n’a pas progressé et l’existence d’un secteur privé exerce sur le secteur public une véritable pression qui conduit au statu quo pour éviter la fuite des classes favorisées vers « l’enseignement libre ».

Mais les lycéens ne sont pas uniquement des héritiers inscrits dans une culture familiale, ils appartiennent aussi à une génération immergée dans un environnement qui transforme leur rapport aux institutions : l’École, la Politique ou l’Emploi.

L'école

La difficulté de concentration des élèves actuels est une réalité. Petite poucette, selon la jolie expression de Michel Serres, a une vie numérique qu’elle juge aussi importante que sa vie réelle. Les enfants des smartphones et des tablettes ont développé une intelligence fluide, ils savent passer rapidement d’une idée à une autre, d’une tâche à une autre, ils ont appris très tôt à cliquer sur les hyperliens. La contrepartie, c’est leur difficulté à cristalliser, à incorporer des connaissances qui exigent un travail approfondi. L’École a contribué à ce changement cognitif en exigeant des élèves moins de lectures approfondies, moins de travail d’écriture, moins d’exercice de mémorisation. La multiplication des photocopies et des fiches préremplies a favorisé l’éparpillement et a transformé la forme scolaire en une succession de micro-tâches de quelques minutes ou quelques secondes. Les professeurs observent tous les jours dans leur classe la faible capacité d’attention des digital natives qui consacrent aux écrans[1] près de 6h30 par jour et moins d’une heure à leurs devoirs !

Contrairement à leurs aînés, les lycéens acceptent moins d’apprendre des savoirs qui ne font pas sens et peuvent, selon eux, être mobilisés instantanément grâce à une requête sur Google. Ils expriment un désir d’apprendre de façon plus souple et moins routinière comme ils le font dans leurs loisirs et leur vie numérique. Anne Barrère parle « d’éducation buissonnière » pour désigner l’ensemble des apprentissages réalisés au sein des groupes de pairs. Les lycéens plébiscitent les activités qui stimulent leur créativité, qui leur laissent plus d’autonomie d’organisation et de choix des contenus. Ils valorisent le travail de groupe et les pédagogies coopératives. Les travaux personnels encadrés (TPE) ont rencontré auprès des élèves un vrai succès, les professeurs ont été surpris par leur inventivité et leurs capacités à se mobiliser. Les lycéens interrogent donc la forme et les verdicts scolaires. Ils aspirent à une formation plus globale, plus « humaine », moins académique, en somme plus en lien avec les habiletés nécessaires pour choisir et conduire sa vie d’adulte. Les lycéens ne veulent pas être enfermés trop tôt dans des destins scolaires. L’approche en termes d’intelligences multiples développée par l’américain Howard Gardner a su bien saisir « cet air du temps » qui considère que chaque individu a des compétences qu’il s’agit d’exploiter et de valoriser. L’École française reste, pour sa part, enfermée dans une conception unidimensionnelle et aristocratique de l’intelligence ; les lycéens ne s’y trompent pas, alors ils refusent de jouer un jeu aux règles pipées. Ils refusent davantage que leurs aînés que le lycée exerce sur eux une emprise, ils opposent à l’École une forme de résistance passive. Ils travaillent peu à la maison ou en classe, ils déprécient la « culture scolaire » et n’ont d’autre horizon que la note, qui permet le passage dans la classe supérieure. Le travail de transmission et d’acculturation conduit par les professeurs est rendu plus compliqué qu’avant lorsque les élèves pouvaient se revendiquer « littéraires », « économistes », « scientifiques ». La réforme du lycée de Jean-Michel Blanquer acte cette absence de rapport cultivé aux savoirs et la difficulté de beaucoup élèves de seconde à choisir positivement un bac plutôt qu’un autre. Le ministre envoie également un signal aux professeurs, c’est à l’École de s’adapter. Le lycée qui scolarisait des héritiers et des boursiers a disparu avec l’accès à tous à l’enseignement supérieur.

Le lycéen d’aujourd’hui a donc une culture scolaire moins riche et des difficultés à s’exprimer à l’écrit, mais il a développé hors l’école d’autres habiletés, notamment verbales, numériques ou créatives. Les lycéens ne sont pas moins intelligents que leurs prédécesseurs, ils se distinguent toutefois par leurs faibles compétences politiques.

La Politique.

Les organisations de jeunesses sont peu présentes et l’effacement du clivage droite-gauche a affaibli les passions. L’espace de la classe n’est plus comme dans les années 1970 et 1980, une arène et un lieu d’affirmation d’une conscience politique. La génération Youtube ne débat plus de l’actualité en famille devant le journal télévisé, elle est connectée à son portable et aux réseaux sociaux, qui sont devenus le « meilleur » moyen pour s’informer. L’intérêt pour la politique recule au profit de la sphère privée et de l’intime. « En général, dans tous les pays, les jeunes ont aussi moins tendance à s’intéresser à la politique que les adultes, mais cette tendance est plus forte en France qu’ailleurs : 35 % des jeunes Français déclarent n’avoir aucun intérêt pour la politique alors qu’ils ne sont que 26 % à partager cette opinion en dehors de nos frontière »[2]. La politique se présente pour les lycéens comme un spectacle que les médias mettent en scène et diffusent. L’enquête du CNESCO[3] réalisée auprès de 16.000 élèves permet toutefois de nuancer l’hypothèse d’un désengagement massif des lycéens. Certes, seulement 22 % des élèves de terminale déclarent faire confiance au gouvernement mais l’adhésion dans les administrations est plus forte que leurs aînés :  74 % des lycéens ont confiance dans l’armée, 56 % dans la police et 46 % dans la justice. Selon le CNESCO près de 9 élèves sur 10 envisagent de voter, surtout à la présidentielle ou aux législatives. Le vote n'est plus vécu comme une obligation civique mais comme une modalité possible d’engagement citoyen sur le même plan que l’adhésion à une association ou la participation ponctuelle à une action collective (pétition, manifestation, boycott…). En France, la démocratie représentative est désenchantée, les jeunes épousent la défiance des adultes vis-à-vis des partis politique ou des élus. La démocratie participative est plébiscitée, selon le CNESCO 40 % des élèves de terminale ont eu une expérience d’engagement dans l’humanitaire ou pour la défense de l’environnement.

Les lycéens et leurs représentants demandent que l’École leur donne davantage de repères (débats, invitations, conférences…) pour mieux comprendre la vie politique et partisane. Les cours d’enseignement moral et civique inscrits dans leur emploi du temps sont loin d’être suffisants, surtout pour satisfaire leur désir d’engagement. Les lycéens veulent des occasions réelles d’exercer leur citoyenneté dans et hors l’école ! Mais, il n’y a pas que le rapport à l’École ou à la Politique qui a changé, le rapport à l’emploi est en train de basculer.

L’emploi

Les lycéens ont beaucoup plus de mal à se projeter dans un métier, ils ont moins souvent une vocation. Le chômage et la précarité ont désenchanté le travail, les lycéens savent que les jeunes sont les premières victimes d’un marché du travail qui a du mal à les intégrer et rémunère moins bien les diplômes. Mais la peur du chômage n’est pas une obsession, ce que les jeunes redoutent surtout c’est de s’ennuyer[4] dans leur travail, de ne pas pouvoir – comme à l’École – exprimer leur créativité et être reconnus dans la diversité de leurs talents. L’emploi à vie dans la même entreprise ou administration ne fait plus rêver, ni les diplômés ni les jeunes moins dotés en capital scolaire. La création d’une entreprise ou la mise à son compte devient dès lors une option possible. Beaucoup se projettent « entrepreneurs sociaux » ou à la tête d’une start-up. Bien sûr, les métiers passion n’ont pas disparu de l’imaginaire mais les lycéens – parce qu’ils ont perçu chez leurs parents une forme de désenchantement du travail – veulent pouvoir concilier vie professionnelle et vie personnelle. L’expérience du lycée a forgé la conviction qu’il était possible de gravir les échelons du système sans devoir payer un prix excessif en termes d’efforts et d’investissement subjectif. Aujourd’hui, les classes préparatoires sont fuies par de bons élèves qui refusent un modèle d’apprentissage ascétique et sacrificiel, les écoles et les universités étrangères attirent car elles offrent un modèle d’apprentissage plus équilibré et favorisent la création d’une communauté étudiante.

Moins scolaires, moins lecteurs, moins politiques mais plus connectés, plus libertaires, plus hédonistes, plus opportunistes ; finalement plus centrés sur leur quête du bonheur personnel, les lycéens veulent tirer tous les profits d’une société démocratique, mondialisée et numérique. Ils veulent vivre en adéquation avec leurs valeurs, qu’il s’agisse de cultiver l’amitié, de faire quelque chose d’utile pour soi ou pour les autres, de protéger la planète ou de découvrir le monde. Les jeunes aspirent à donner plus de sens à leurs engagements privés ou professionnels. Sans le savoir, ils sont des héritiers de 68 et des générations précédentes qui ont su remettre en cause les institutions patriarcales et verticales

Extrait de l'ouvrage de Jean-Marc ROBIN, Véronique ROBIN LEUDE

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[1] « Les lycéens déclarent travailler en moyenne 59 minutes par jour du lundi au vendredi. Mais cette moyenne masque la forte hétérogénéité du temps de travail personnel : 29 % travaillent moins d’une demi-heure par jour alors que 9 % étudient plus de 2 h par jour. (…) . Le temps consacré aux activités numériques est bien plus important que les devoirs. En moyenne, ils passent 2h25 par jour à communiquer par SMS, 1h11 sur les réseaux sociaux, 1h05 à visionner les vidéos ou à écouter de la musique sur internet, 1h05 à jouer sur ordinateur, un téléphone ou une console et 47 minutes à chercher des informations sur un moteur de recherche. » in Le lycée en régime numérique, p 28, Octares, 2016.

[2] La machine à trier. Ou comment la France divise sa jeunesse, Cahuc, Carcillo, Galland, Zylberberg (2011)

[3] Engagements citoyens des lycéens : enquête nationale réalisée par le Cnesco (2018). Dossier de synthèse. https://www.cnesco.fr/fr/engagements-citoyens/

[4] Après avoir mis l’accent sur le burn-out (l’épuisement professionnel), les spécialistes du travail et des risques psychosociaux (RPS) attirent l’attention sur le bore-out (l’ennui et la démotivation) qui ne concernent pas que les jeunes

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