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Richard ou la poule et son œuf

Il ne s’agit pas ici de choisir un camp entre la résistance et l’Empire, mais de vous inviter à observer avec moi le phénomène qui tire les ficelles de notre monde médiatique.

Richard ou la poule et son œuf
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Satan! Belzébuth! Lucifer! Baphomet! HÉRÉTIQUE, AU BÛCHER!!! En gros, c’est un peu comme ça qu’on sonne collectivement, je trouve, depuis que mon collègue Richard Martineau a publié un billet intitulé «L’amour marginal», il y a deux jours.   

 

Je reconnais volontiers qu’il a très souvent le doigté d’un marteau-piqueur pour aborder les sujets les plus délicats. Cependant, en voyant passer ce matin une invitation à une manifestation contre lui, dimanche prochain, ainsi que l'annonce d'une campagne GoFundMe pour lui payer, ainsi qu’à Sophie Durocher, des vacances loin de leurs claviers, j’ai soupiré en me disant que nous n’assistions pas seulement à l’affrontement d’idées diamétralement opposées, mais à l’éternelle question: l’œuf ou la poule?   

 

Il ne s’agit pas ici de choisir un camp entre la résistance et l’Empire, mais de vous inviter à observer avec moi le phénomène qui tire les ficelles de notre monde médiatique.   

 

Je trouve d’abord déplorable que l'on n'ait fait circuler qu’un tronçon du texte de Richard Martineau, dans le seul but d’exciter la foule. Le texte entier n’aurait pas moins choqué, et ç’aurait au moins eu l'avantage d'être honnête. Sachez bien que, de tout temps, cette façon de faire a relevé d'une instrumentalisation de l’opinion populaire visant systématiquement, ou presque, le procès public.   

 

Mais attention, cette méthode n’est pas le propre des seuls détracteurs des Durocher-Martineau, que nenni! Elle est préconisée par tous les médias et par pas mal tout le monde, trop souvent au détriment de l’information honnête et de l’intégrité intellectuelle. On veut du spectacle, du sensationnalisme, car c'est ce qui permet de rester à flot et, finalement, les faits, à quoi ça sert, sinon à rester dans les jambes de nos humeurs?   

 

Mais tout ce climat social, entendons-nous partout, c’est la faute des médias – pardon: c’est la faute de Québecor et du Journal de Montréal, sans qui le monde serait idyllique, à n’en point douter. Un monde où tous gambaderaient main dans la main, loin du patriarcat, des hommes blancs hétérosexuels de 50 ans et de cette droite que l’on ne saurait voir. Débarrassé, surtout, de tous ces sombres chroniqueurs «problématiques». Le soleil serait arc-en-ciel, le gazon brillerait comme les fesses d’une danseuse à Vegas et les oiseaux chanteraient gaiement: «C’est le début d’un temps nouveau».   

 

Sans doute, qu’en sais-je? Par contre, ça fera bientôt un an que je travaille, toujours d’après ce que j’entends, pour le diable en personne, et j’ai de petites nouvelles pour nous tous: ce système que vous dénoncez et qui vous file de l’urticaire, vous êtes, chers lecteurs, la pièce maîtresse de son grand engrenage. Vous vous pensez victimes du traitement tendancieux de l’information – ce qui est vrai –, mais vous semblez oublier que nous dépendons de vous. Que nous n’existerions pas sans vous.   

 

On peut certes déchirer nos chemises sur Le Journal de Montréal, mais il reste qu’il n’a pas inventé la roue et que pratiquement tous les médias lui emboîtent le pas. Le procédé est le même partout, il n’y a que les postulats qui varient de part et d'autre de la ligne de tir. Le JDM a seulement la plus grosse part du gâteau. J’en viens à observer que ce que les Richard et Sophie vous donnent... c’est précisément ce que vous demandez. Précisément ce qui vous excite. Même chose du côté des médias dits de gauche. En tout cas, c’est ce que racontent vos clics et c’est bien de valeur, mais ces derniers ne savent pas mentir.   

 

Ce qui est dommage, c'est que, lorsqu'on veut vous proposer autre chose, aller ailleurs, aborder plus sereinement l’actualité pour se concentrer sur les enjeux d’importance, étant donné que vous ne cliquez pas, ou si peu, on se fait dire d’être plus polémistes, de privilégier la sortie incendiaire plutôt que l’argument nuancé, afin de vous attirer par l’indignation. Et comme nous devons vivre autant que vous, on cède en se disant que ce sont les exigences de la profession et que c’est ce qui rapporte. Qu’on n’a pas le choix. Que ce sera nous, les pires, si on déroge de la tendance lourde.  

 

Maintenant, revenons au texte maudit de Richard Martineau. Sur la forme, je me contenterai de dire que nous ne partageons ni le style ni l’approche. Par contre, sur le fond, je crois que la surenchère de la victimisation, la glorification du misérabilisme et l’éloge de l’ostracisme sont des phénomènes réels dont il est important de discuter, sans systématiquement se faire taxer de verser dans la haine et le nazisme *roulement d’yeux*. Ces phénomènes font même intégralement partie de ce qui engendre notre climat médiatique. Ceci étant dit, l’art et la manière, comme en amour, font office de lubrifiant essentiel au succès des rapports entre nous. Au-delà de l'évidence, c'est une certitude.  

 

Mais voilà, je vous pose la question sans détour: si d'aventure nous le faisions correctement, avec les bons mots, avec justice et justesse, nous suivriez-vous ou est-ce que ça deviendrait soudainement trop ennuyeux pour vous? Parce qu’il ne faut pas se mentir, vous n’êtes pas seulement des lecteurs, vous représentez une demande et la nature des médias est d’y répondre. C'est leur raison d’être.   

 

Vous voulez que le climat médiatique change? Alors ce n’est pas en organisant une manifestation pour réclamer la censure d’un tel ou en vous ouvrant les veines d’indignation sur les réseaux sociaux que vous arriverez à vos fins. Pire! Vous ne ferez que nous fournir toujours plus d’allumettes, à nous qui sommes encouragés à mettre le feu à vos bas de pantalons, parce que c’est ce qui fait rouler la machine.   

 

Tout ça, je me dis que c’est un travail d’équipe, car si, d’une part, il nous revient d’apprendre à communiquer correctement avec vous, dans le respect – attention, pas la complaisance ou la peur – de vos sensibilités, s'il nous revient d'accorder un souci absolu à la qualité de nos écrits et de nous montrer responsables dans notre prise de parole, il vous revient, en contrepartie, de changer vos habitudes de consommation. De cesser d'agir comme un individu en surpoids morbide qui attendrait que le sucre et le gras soient éradiqués de la planète pour se prendre en main. De vous abreuver autrement qu'à la pensée à l'emporte-pièce. De diversifier vos lectures et d'arrêter de converger aveuglément vers ce qui vous blesse et vous indigne.  

 

Il me semble que c'est seulement ainsi qu'une véritable diversité d'opinion aurait une chance de s'instaurer au Québec.